Pas de malaise à la FGTB ? Réponse à Anne Demelenne

Jean Peltier 26 septembre 2012

Suite à la publication de notre article "Syndicats : A quand une stratégie de remobilisation ?" (*) autour de la carte blanche signée par Francis Gomez, Anne Demelenne, Secrétaire générale de la FGTB, a aimablement réagit en nous écrivant la courte interpellation que nous reproduisons ci-dessous. Nous l’accompagnons d’une réaction de l’auteur dudit article afin de répondre, nous l’espérons, à ses interrogations. L’occasion aussi de revenir ici sur un débat essentiel aujourd’hui quant à l’orientation stratégique des organisations syndicales. (Avanti4.be)

Message d’Anne Demelenne :

Cher Anonyme,

Pourrais je savoir comment vous pouvez prétendre que la réaction de Francis Gomez reflète "un profond mécontentement de la base syndicale" au sein de la fgtb ?
Quelles sont vos sources ?

D’avance merci pour votre réponse

Anne Demelenne
Sec gen fgtb

La base de la FGTB ne baigne pas dans la sérénité

Chère camarade,

Je vous remercie de votre réaction - et de sa rapidité - à mon article, signe peut-être que celui-ci ne visait pas « à côté de la plaque ».

Permettez-moi de commencer, si vous le permettez, par un petit mot personnel. Dans votre formule « Cher anonyme », j’accepte avec plaisir le « Cher » mais je réfute fermement le « Anonyme ». Cet article était signé Jean Peltier, qui est mon nom depuis cette belle nuit d’octobre 1955 où mes parents m’en ont fait cadeau.

Et je suis d’autant moins anonyme que je suis affilié à la FGTB depuis très longtemps et que j’y suis, dans la mesure de mes moyens et de mes choix, militant actif, dans mon secteur mais surtout dans toutes les mobilisations interprofessionnelles, ma première participation à une manifestation syndicale (si on exclut ma présence à un meeting d’André Renard sur les épaules de mon papa en janvier 1961) remontant à septembre 1976 en défense de l’index (déjà !).

Venons-en maintenant à votre question. Je ne participe pas aux réunions des sommets des instances syndicales et je n’ai pas de relais régulier à ce niveau. Je ne dispose donc pas d’une vue détaillée de l’ensemble des réactions de la base de notre organisation, telles qu’elles y peuvent y être répercutées.

Mon affirmation repose simplement sur les nombreuses discussions et échanges d’informations et d’expériences que j’ai eus (tout comme d’autres camarades) avec des militants de différentes régionales et centrales… et elle me semble difficilement contestable. Je me permettrai donc de vous en donner juste deux exemples.

Quelles peuvent être les réactions des militants syndicaux de l’enseignement qui organisent en mai 2011 une grève et une manifestation remarquablement suivies face aux attaques de Marie-Dominique Simonet et qui ne se voient ensuite proposer par leurs organisations aucune action pour continuer à peser sur les décisions à prendre par le gouvernement de la Communauté française ?

Quelles peuvent être les réactions des affiliés de ce secteur, dont un grand nombre se sont mobilisés pour défendre leur statut propre d’accès à la prépension (les DPPR) et qui se rendent compte qu’avec les avoir « chauffés » sur ce point, les deux organisations syndicales laissent passer, quelques jours plus tard et sans l’ombre d’une autre (ré)action, le démantèlement brutal de ce statut ?

Vous attendez-vous vraiment à ce que ce soit la joie et le contentement qui dominent dans leurs rangs ?

Quelles peuvent être les réactions des militants de tous les secteurs qui se sont décarcassés en janvier 2012 pour mobiliser les travailleurs et les travailleuses afin d’empêcher le gouvernement Di Rupo de modifier les conditions de départ en prépension, qui ont dû ramer durement pour faire de cette journée un succès, puis qui ont attendu en vain de leur organisation des propositions d’action pour prolonger cette journée et qui se retrouvent dans l’incapacité de donner la moindre perspective à ces travailleurs qui leur ont fait confiance – alors même que le gouvernement s’assied sur cette journée de grève et fait passer tranquillement la grande majorité des mesures qu’il avait décidées ?

Quelles peuvent être les réactions des affiliés qui entendent les discours martiaux des syndicats avant l’action, qui partent en grève (avec plus ou moins de confiance ou de fatalisme) puis qui assistent, impuissants, au triste spectacle de syndicats incapables de poursuivre l’action et n’ayant donc d’autres perspectives que de s’écraser… ? Et, tout cela, sans que jamais leur syndicat tire de bilan public de l’action qu’il mène (de ses succès mais aussi de échecs), sans que jamais il ne reporte ce débat auprès de ses affiliés, se contentant de promettre rituellement que la prochaine fois, gouvernements et patronat trouveront les syndicats sur leur chemin.

Croyez-vous vraiment que ce soit la satisfaction qui l’emporte sur la lassitude, chez les militants comme chez les affiliés, chez les plus décidés comme chez les moins mobilisés ?

Je vous avais annoncé deux exemples et je n’irai pas plus loin, bien que je pense qu’il ne serait pas trop difficile d’en trouver (beaucoup) d’autres. Et je m’étonne un peu que, à votre poste de responsabilité dans la FGTB et au PS (au Bureau duquel vous représentez la FGTB), l’idée qu’il puisse y avoir une large insatisfaction et même un large mécontentement dans la base de notre organisation vous étonne à ce point.

Que cette insatisfaction et ce mécontentement ne débouchent pas, comme dans tant d’autres pays, sur une désyndicalisation des travailleurs est certainement un motif de satisfaction, autant pour vous que pour moi. Qu’à l’opposé, elles ne débouchent pas non plus, à l’heure actuelle, sur l’existence d’un courant organisé de contestation interne est une évidence. Mais les déclarations de plusieurs responsables syndicaux « de poids » ces derniers mois devraient quand même vous montrer que la base de la FGTB ne baigne pas dans la sérénité et le contentement quant aux choix de stratégie qui sont faits par les instances dirigeantes de leur organisation.

Bien sûr, il est toujours possible de réduire les interventions de Daniel Piron et de Francis Gomez à des calculs de positionnement dans les rapports de forces et de pouvoir internes à la FGTB. Je ne doute pas que de nombreuses « explications » ou spéculations circulent sur ce thème – mais je ne pense pas être qualifié pour donner un avis sur ce point. Par contre, vous aurez dur de me convaincre que Daniel Piron et Francis Gomez agissent en électrons libres et en franc-tireurs isolés. L’un s’exprimant au nom de la Régionale de Charleroi, l’autre au nom des métallos de Liège-Luxembourg, je pense que leurs déclarations reflètent bel et bien un sentiment répandu dans leur base – et même largement au-delà de celle-ci.

Un dernier mot encore. Personne n’attend évidemment que les syndicats gagnent à tous les coups, surtout dans le contexte actuel. Dans la vie syndicale (comme en politique et en football), on peut se remettre d’une défaite, si celle-ci est débattue, expliquée et surtout reconnue comme telle et si chacun sent que les erreurs commises ne seront pas répétées. Mais il est beaucoup plus difficile de maintenir une confiance et une mobilisation vivantes dans la base si celle-ci en vient à penser que ses dirigeants scient consciencieusement la branche sur laquelle leur syndicat est assis par leur irrésolution, leur manque de détermination dans l’action et, pour tout dire, leur capacité de plus en plus manifeste à la capitulation.

Bien à vous,

Jean Peltier