Paris, et d’autres atrocités

Omar Saji 15 janvier 2015

Après l’assassinat de douze personnes dans les bureaux du journal satirique français Charlie Hebdo, nous devons une fois de plus traiter des questions de la liberté d’expression, de l’islamisme, et des attaques en représailles de la part de l’extrême-droite néo-fasciste.

La première tâche de tout socialiste fier de ses principes devrait être de condamner sans équivoque les attaques contre les journalistes. Certains ont accusé le journal d’être inutilement provocateur ou même islamophobe. Mais les dessinateurs qui ont été assassinés sur leur lieu de travail ont été tués pour la seule raison d’avoir publié des dessins qui ont été jugés blasphématoires par les tueurs, et le droit au blasphème est une partie intégrante du droit à la liberté d’expression.

Partout en Europe, nous avons vu le développement à la fois du militantisme islamiste et de mouvements anti-musulmans d’extrême droite.

De ces deux mouvements réactionnaires, il est facile de voir lequel est le plus large. Quand des milliers de gens violents se mobilisent dans les rues des capitales européennes, c’est presque toujours le travail de l’extrême-droite. Mais la violence islamiste, bien que beaucoup plus minoritaire, est plus intense.

L’extrême-droite raciste et anti-immigrée attribue tout simplement le nouveau militantisme islamiste à la hausse de l’immigration en Europe et à une culture islamique qui est en quelque sorte « étrangère » à l’Europe. Mais l’islam n’est pas plus étranger à l’Europe que l’algèbre ou l’alcool. Pendant une grande partie du dernier millénaire, l’Islam a été présent en Turquie, en Espagne, au Portugal, en Italie, dans les Balkans et même en France (en raison de son histoire coloniale).

L’islamisme est cependant un phénomène bien moderne. Ses idées réactionnaires ont gagné du terrain en Europe parce qu’elles ont gagné du terrain dans le monde musulman – là où les musulmans ordinaires en sont leurs principales victimes, au Pakistan, en Afghanistan, dans les zones d’Irak et de Syrie contrôlées par l’Etat Islamique - et parce que la gauche n’a pas fait assez pour défier ces idées et leur opposer une alternative.

Alors que la France compte cinq ou six millions de musulmans - davantage qu’au Liban ou en Palestine - il est particulièrement important que la gauche puisse s’engager aux côtés de la population musulmane, qui est particulièrement touchée par le racisme, par le chômage… et par l’hostilité des islamistes envers les musulmans démocrates et d’esprit laïque.

La montée du Front National dans la politique française montre à quel point la gauche a difficile de faire vivre un antiracisme militant combiné à des idées anticléricales. La démagogie des racistes du FN attire de plus en plus de soutien et les derniers attentats à Paris risquent de conduire à une nouvelle augmentation du soutien au parti d’extrême-droite. En fait, toute l’action des partisans d’Al-Qaïda et de l’Etat Islamique montre qu’ils accueillent avec plaisir - et même qu’ils cherchent délibérément à provoquer - une telle riposte, estimant qu’une polarisation ne pourra qu’augmentera leur propre zone d’influence.

Le choc de ces forces réactionnaires a des conséquences qui vont bien au-delà des musulmans de France. Nous avons assisté au cours de la dernière année, et même de la dernière décennie, à une augmentation de l’antisémitisme et des attaques anti-juives en Europe. Il y a deux ans, un jeune Franco-algérien a tué sept personnes, dont trois enfants, dans une école juive. L’été dernier, suite à la guerre menée par Israël contre la bande de Gaza, des agressions ont eu lieu contre plusieurs synagogues, un supermarché casher et une pharmacie appartenant à des Juifs.

Aussi horrible que soit l’attaque menée à Paris, la plupart des meurtres commis par les islamistes sont dirigées contre des musulmans ordinaires, dans les pays musulmans. Dans des endroits comme Racca et Mossoul (deux villes contrôlées par l’EI - NdT), des dizaines de personnes sont tuées tous les jours pour s’être comportées d’une façon jugée contraire à la version particulière de l’islam professée par les islamistes. Dans certaines parties du Pakistan, du Yémen, de Libye et d’Afghanistan, les voitures piégées et les attentats-suicides sont fréquents. Pour cette raison, la lutte contre la théocratie est importante et elle aura des conséquences de grande portée bien au-delà de l’Europe. L’extrême-droite européenne est une menace pour les musulmans, mais la plus grande menace pour les musulmans du monde entier est le clérico-fascisme islamiste d’extrême-droite. La gauche échoue trop souvent à le comprendre.

Charlie Hebdo n’est pas une publication socialiste. Mais il a toujours été un journal antiraciste penchant à gauche et qui était aussi fermement opposé au Front National et à la rhétorique anti-immigrés qui monte en France qu’au blasphème contre les lois et la théocratie. Dans son dernier numéro paru avant l’attaque, il a publié une bande dessinée moquant l’écrivain français Michel Houellebecq et son alarmisme à propos d’une France devenant dominée par l’islam.

Nous pouvons insister tant que nous voulons sur le fait que cette attaque ne doit pas nous faire verser dans la peur, il est tout simplement impossible d’imaginer que ce ne sera pas le cas. La tendance à l’autocensure par crainte de représailles violentes est déjà assez grave, sans que la menace d’une mise à mort, telle qu’elle s’est exprimée spectaculairement dans le 11e arrondissement, vienne en faire une possibilité bien réelle. Mais c’est une bataille permanente qui doit être menée. La liberté d’expression est trop souvent considérée comme acquise, au point où nous oublions combien de personnes ont à souffrir tous les jours afin de protéger ce droit.

Les socialistes ne doivent pas laisser les points de vue sur l’immigration se mélanger avec la nécessité de discuter de la laïcité et de l’opposition à l’islamisme, car c’est exactement ce que veut l’extrême-droite anti-musulmane. Dans leur zèle fanatique à s’opposer à « l’islam » en Europe, l’extrême-droite condamne l’immigration de gens qui sont souvent contraints à émigrer pour fuir le terrorisme islamiste.

Nous devons soutenir la libre immigration, défendre les libertés civiles, nous opposer résolument au fascisme clérical et soutenir pleinement le droit d’offenser les sensibilités religieuses.

Omar Raji est militant de l’organisation socialiste révolutionnaire britannique Alliance for Workers’ Liberty (AWL), qui insiste sur la nécessité pour la gauche de prendre une position sans ambiguïté tant en défense de la liberté d’expression qu’en opposition au « clérico-fascisme » auquel se rattache, selon elle, l’intégrisme islamique (comme d’autres courants intégristes religieux agissant sur le terrain politique) (Avanti !)

Publié le 8 janvier sur le site Workers’ Liberty
Source : http://www.workersliberty.org/node/24474
Traduction française pour Avanti4.be : Jean Peltier