Palestine : Retour sur les accords d’Oslo. Comment l’occupation a été déguisée en paix

Ali Abunimah, Eric Budler 25 septembre 2013

Le « processus de paix » entre Israël et les Palestiniens - qui a commencé avec la signature des accords d’Oslo, en Norvège, il y a exactement 20 ans - a été largement célébré à l’époque comme une étape importante vers l’établissement d’un « Etat palestinien viable ». Mais, pendant les deux décennies qui ont suivi, l’économie palestinienne a continué à être décimée, Israël a étendu ses colonies juives en Cisjordanie, tandis que Gaza, l’autre territoire occupé, a été soumis à un siège étouffant et à des frappes militaires régulières. En bref, les conditions de vie de Palestiniens ont empiré et la domination coloniale d’Israël a été renforcée. Comment en est-on arrivé là ?

Eric Budler, journaliste au Socialist Worker (l’hebdomadaire de l’International Socialist Organization (ISO) américaine), a interrogé Ali Abunimah - co-fondateur d’ElectronicIntifada.net et auteur de "One Country : A Bold-Proposal to End the Israeli-Palestinian Impasse" - sur les conséquences de cet étrange « processus de paix » qui a apporté plus de nettoyage ethnique, plus d’apartheid et plus de guerre.

Vingt ans après la signature des accords d’Oslo, il semble que nous sommes plus éloigné que jamais de quoi que soit ressemblant à l’autodétermination de la Palestine. Qu’est-ce qui s’est passé pendant ces 20 années qui ont conduit dans la direction opposée du but supposé de l’accord d’Oslo, à savoir créer un Etat palestinien viable ?

Ali Abunimah : Je pense qu’il est important de comprendre que le processus d’Oslo n’a jamais été destiné à aboutir à l’autodétermination et la libération pour les Palestiniens. Ce à quoi il a abouti, c’est à une structure de domination et de contrôle permanents au bénéfice d’Israël sous la feuille de vigne d’un soi-disant « processus de paix ». Mais il est très important de comprendre que cela était "encastré" dès le début dans les accords d’Oslo.

À l’époque, le Premier ministre israélien Yitzhak Rabin a été très clair : il a dit à ses collaborateurs qu’il n’avait absolument pas l’intention que cela aboutisse un jour à un Etat palestinien. Dans le même temps, les accords d’Oslo ont été accompagnés par une série d’accords économiques qui ont transformé la domination d’Israël sur l’économie palestinienne - c’est-à-dire la dépendance forcée vis-à-vis d’Israël dans laquelle les Palestiniens étaient contraints de vivre - en en faisant un accord légitime.

Donc, depuis 20 ans, non seulement vous avez des Palestiniens vivant sous l’escalade de la colonisation et des colonies en Cisjordanie et sous un blocus horrible et un siège israélien à Gaza, mais vous avez aussi des compagnies israéliennes et une petite élite capitaliste palestinienne qui profitent de cet arrangement et qui font de leur mieux pour prolonger et perpétuer cette situation.

C’est vraiment cela l’héritage d’Oslo. Le processus d’Oslo ne va jamais aboutir à quelque chose de différent. Si nous voulons vraiment parler d’autodétermination et de libération des Palestiniens, alors cela viendra de l’extérieur d’Oslo. Et cela devra être contre Oslo.

Diriez-vous qu’il y avait une sorte de machiavélisme diplomatique de la part des responsables israéliens depuis le début ? En faisant publiquement la promesse d’un « Etat palestinien viable » tout en ayant toujours eu l’intention de bloquer un tel résultat ?

Je dois rendre crédit ici aux Israéliens, car ils n’ont jamais dit cela aboutirait à un Etat palestinien. Ils n’ont jamais dit qu’ils allaient démanteler les colonies. Ils n’ont jamais dit qu’ils allaient arrêter la construction de colonies. Donc dans un sens, les Israéliens sont les seuls à avoir été clairs sur ce qu’ils ne feraient pas - et ils s’y sont bien tenu.

Ils ont continué à construire des colonies et à accaparer les terres, et c’est tout le reste des partenaires de cet accord qui s’est trompé ou qui a tenté de tromper les autres en suggérant que le "processus de paix" apporterait « souveraineté » ou « indépendance ». Les Israéliens n’ont jamais dit cela. Et donc il devait y avoir beaucoup d’auto-illusion et beaucoup de tromperie de la part des autres.

Ce que les Israéliens voulaient - et pour eux, ce fut le véritable bénéfice d’Oslo - c’était que le processus politique fasse baisser la pression sur eux et déplace cette pression sur les Palestiniens.

Revenons au début, à savoir l’échange de lettres il y a 20 ans qui a mis tout le processus en mouvement et qui a préparé le terrain pour la fameuse poignée de main, le 13 septembre 1993, sur la pelouse de la Maison Blanche entre Yitzhak Rabin, le Premier ministre israélien, et Yasser Arafat, le dirigeant de l’Organisation pour la Libération de la Palestine (OLP), avec Bill Clinton souriant derrière eux.

Arafat a envoyé une lettre détaillée à Rabin disant que l’OLP reconnaissait le droit d’Israël à exister en paix et en sécurité, que les Palestiniens renonçaient à toute forme de « terrorisme » et de « violence », qu’ils renonçaient à ce qu’Arafat acceptait d’appeler le « terrorisme » mais, en plus, que lui-même, Arafat, promettait de "discipliner" les Palestiniens et de les empêcher de se livrer à une quelconque forme de résistance contre Israël. C’était dans sa lettre.

La lettre de Rabin en réponse tenait en une seule phrase : « En réponse à votre lettre du 9 Septembre 1993, je tiens à vous confirmer qu’à la lumière des engagements de l’OLP inclus dans votre lettre, le gouvernement israélien a décidé de reconnaître l’OLP en tant que représentant du peuple palestinien et de commencer des négociations avec l’OLP dans le cadre du processus de paix au Moyen-Orient ».

C’était là tout ce qu’il acceptait. Il ne renonçait pas à la violence. Il ne renonçait pas aux colonies. Il ne reconnaissait aucun droit aux Palestiniens. Il ne reconnaissait pas le droit des Palestiniens à exister en paix et en sécurité.

Donc, la dynamique dans laquelle Israël ne renonce à rien, et continue en fait à prendre, tandis que les Palestiniens agissent en tant que responsables de l’application de l’occupation, en tant que gant enveloppant la main d’Israël, cette dynamique donc était encastrée dans ce processus dès ses premiers pas.

L’impact que cela a eu sur la lutte palestinienne a été dévastateur, parce que, tout d’un coup, c’était à des Palestiniens à faire accepter et appliquer l’occupation et à réprimer la résistance. Les Israéliens ont ainsi réussi grâce à Oslo à placer un tampon entre eux et leurs victimes. Ce tampon a été l’Autorité Palestinienne.

C’était clairement ce qu’Israël avait voulu depuis de nombreuses années : les Palestiniens pourraient avoir une sorte d’« autonomie » formelle, une sorte d ’« auto-gouvernement », de façon à ce qu’Israël n’ait plus à supporter le coût, la difficulté et l’embarras diplomatique international d’être un occupant. Mais rien de fondamental n’a changé dans la relation.

En plus d’avoir réussi à reporter sur l’OLP la tâche de garder sous contrôle la résistance palestinienne, Israël a remporté une nouvelle victoire après les élections de 2006 pour le Conseil législatif palestinien. Le Hamas a remporté les élections, et cela est devenu la raison de la division du mouvement national palestinien qui persiste à ce jour. Pouvez-vous nous dire comment cela s’est déroulé ?

La division entre le Hamas et le Fatah existait avant les élections de 2006. Elle datait de la période post-Oslo des années 1990 quand Arafat et l’Autorité palestinienne s’étaient engagés dans une répression brutale contre le Hamas et d’autres forces à la demande d’Israël et des États-Unis

Cela a toujours été la condition : vous ne recevrez pas votre aide, vous n’obtiendrez pas un peu plus de territoire à contrôler, vous n’obtiendrez pas l’argent des impôts collectés en votre nom par Israël, sauf si vous vous en prenez à ces organisations palestiniennes et si vous démantelez "l’infrastructure de la terreur », comme ils l’appelaient. Donc, tout cela était bel et bien inclus dans le "processus de paix" dès le départ.

Pendant les élections de 1996, la soi-disant communauté internationale a aidé à influencer le vote de manière à ce que le Fatah l’emporte. D’énormes quantités d’argent ont été versées pour consolider le Fatah et ainsi de suite. Comme cela avait bien marché, elle a voulu rejouer le même jeu lorsque sont arrivées les élections de 2006. La victoire surprise du Hamas a vraiment jeté le trouble dans tout cela, mais Israël a tourné la situation à son avantage en assiégeant Gaza, et cette division du mouvement palestinien est devenue une caractéristique permanente.

Vingt ans après Oslo, non seulement les Palestiniens n’ont pas un Etat en Cisjordanie et à Gaza, mais ils sont en fait divisés physiquement - même si l’accord d’Oslo déclarait que la Cisjordanie et la bande de Gaza devaient être traités comme une unité territoriale unique.

Si vous regardez sur Electronic Intifada le blog de Rana Raker, l’une des nombreuses jeunes écrivaines vivant à Gaza, vous verrez qu’elle a écrit quelques beaux essais sur sa première visite en Cisjordanie - à l’âge de 22 ans ! Pour elle, atteindre la Cisjordanie était comme un rêve inimaginable. C’est la réalité 20 ans après Oslo. Les Palestiniens sont plus séparés physiquement les uns des autres que jamais auparavant, et cela convient très bien à Israël.

Comment situer la Palestine dans le cadre de la vague de soulèvements dans le monde arabe depuis 2011 ?

SI on prend les soulèvements qui ont eu lieu jusqu’ici comme seul guide, j’espère qu’ils ne se produiront pas en Palestine. Malgré tous les espoirs et les sacrifices héroïques que les gens ont fait, l’Egypte est de retour derrière la case départ depuis le coup d’Etat militaire, la Tunisie est en difficulté, la Libye et la Syrie sont des Etats qui s’effondrent ou se sont déjà effondrés. Donc ce n’est pas un très bon résultat.

Bien sûr, comme on dit, ce sont des luttes en cours. Ce que nous avons appris à partir de 2011, c’est que la révolution est impossible ou du moins très difficile quand vous avez la puissance écrasante des Etats-Unis et de ses vassaux régionaux déterminés à empêcher toute forme de souveraineté démocratique dans les pays arabes. Donc, toutes ces révolutions ont dû compter avec des contre-révolutions vraiment puissantes et brutales.

Mais en ce qui concerne la Palestine, je dirais que la structure de base du conflit - qui met face à face le colonialisme sioniste et la résistance palestinienne - n’a pas vraiment changé, et que cela ne va pas changer. En d’autres termes, cette dynamique en Palestine est vraiment très durable, et elle ne changera pas tant qu’une fin effective ne sera pas mise à ce genre de colonialisme qu’est la colonisation de peuplement.

Mais il est sans aucun doute vrai qu’Israël est renforcé par un ordre régional dans lequel les Etats-Unis et ses régimes clients sont dominants. Aussi longtemps que ce sera le cas, Israël disposera d’un avantage. En cas de changement, alors oui, cela pourrait modifier l’équilibre en Palestine aussi.

Les responsables américains parlent constamment de « redémarrer », de « relancer » ou de « ressusciter » le « processus de paix ». Mais comme vous l’avez expliqué, celui-ci a entraîné recul après recul pour les Palestiniens. Est-ce que cela vous laisse un sentiment de désespoir, ou gardez-vous l’espoir que le mouvement puisse sortir du carcan de la diplomatie du "processus de paix" ?

Je mesure de manière sobre et réaliste l’ampleur des catastrophes que les Palestiniens ont vécues, et pas seulement au cours des 20 dernières années depuis Oslo, mais bien tout au long des 65 dernières années. Tout cela existe - nous ne pouvons pas l’ignorer - mais je n’ai jamais sombré dans le désespoir.

Je pense que vous pourriez sombrer dans le désespoir si vous croyiez à Oslo - si vous croyiez que c’était la voie du salut. Je serais au désespoir si j’avais cru au soi-disant « processus de paix » de Bill Clinton, de George Bush ou de Barak Obama. Mais je n’y ai jamais cru.

Ce qui me donne de l’espoir, c’est que, malgré les efforts intenses pour faire disparaître la lutte palestinienne, pour faire oublier aux Palestiniens leurs droits, pour arracher de gré ou de force aux dirigeants palestiniens un accord abandonnant ces droits fondamentaux, rien de tout cela n’a fonctionné.

Les Palestiniens n’ont pas gagné, mais ils n’ont pas été vaincus, et c’est vraiment important. Je pense qu’Oslo, en un sens, a brisé le mouvement national palestinien et que ce qu’il en reste à Ramallah n’a pas d’avenir. La question maintenant pour la nouvelle génération est de savoir quoi faire, comment remplacer ce mouvement. Je pense qu’il y aura de nouveaux mouvements, ce qui se reflète dans un article récent écrit par deux femmes vivant en Palestine - Linah Alsaafin et Budour Youssef Hassan - qui traite du rôle des jeunes en Palestine et des mobilisations à la base. Ce travail n’est pas toujours prestigieux, il ne reçoit pas toujours un grand écho dans les médias, mais ce sont ces jeunes eux-mêmes qui s’organisent.

Je pense que la solidarité internationale dans laquelle les Palestiniens de la diaspora sont très impliqués - comme la campagne Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) - est également une partie importante de ce nouveau mouvement. N’oublions pas qu’une partie de l’héritage néfaste d’Oslo était, en effet, de redéfinir, le peuple palestinien comme les habitants de la Cisjordanie et de Gaza, donc de réduire le peuple palestinien à ceux qui vivent dans les territoires de 1967.

Ceux qui sont ainsi "effacés" du scénario d’Oslo, ce sont les Palestiniens de la diaspora, qu’ils vivent dans des camps de réfugiés ou ailleurs hors de Palestine, ainsi que les Palestiniens qui vivent dans les zones qui sont devenues Israël en 1948. Ils ont été supprimés de l’équation d’Oslo, et dans une large mesure, ces communautés ont connu la démoralisation. Je pense que ce qui se passe maintenant, c’est qu’elles se remobilisent - en particulier, les jeunes Palestiniens de la diaspora et les jeunes Palestiniens vivant dans les zones de 1948.

Donc, j’ai beaucoup d’espoir, et je pense qu’idéologiquement - et c’est très important - l’idée du sionisme a vraiment été démasquée. Elle ne peut plus être défendue en termes de démocratie et de liberté, et je pense que c’est là quelque chose de très fort. Oui, Israël a la puissance militaire, il a la puissance économique, il a le soutien des Etats-Unis. Mais idéologiquement, le sionisme est indéfendable dans le 21ème siècle, et je pense que cela nous donne un élan qu’il est vraiment impossible d’arrêter.

Article paru sur le site étatsunien socialistworker.org
Traduction en français pour avanti4.be par Jean Peltier