Palestine : Chroniques d’une agression criminelle

Michel Warschawski 20 juillet 2014

Palestine : Chroniques d'une agression criminelle

Mercredi 9 juillet : C’est la guerre ?

Mardi soir, je rentrais d’Europe ou j’avais passé quelques jours. En route vers Jérusalem, j’ouvre la radio et réalise que c’est la guerre, ou plutôt que les dirigeants israéliens viennent de déclarer la guerre, une guerre préparée de longue date et qu’ils attendaient avec impatience. Le prétexte – représailles contre l’enlèvement et la liquidation de trois jeunes colons dans la région de Bethléem. L’objectif – repousser sine die toute velléité internationale de pousser Israël a des négociations avec la direction palestinienne. L’objectif – Gaza, sensé être le Hamasland.

La politique de Netanyahou est cousue de gros fil : après avoir accusé Mahmoud Abbas d’être responsable de l’enlèvement des jeunes colons, et être rappelé a l’ordre par les Etats-Unis (et les cercles sécuritaires israéliens) pour cette accusation aussi grossière que stupide, il pointe le Hamas, qui pourtant n’avait aucun intérêt dans une telle opération. Accuser le Hamas, c’est décider de bombarder, une fois de plus, la population de Gaza, comme si le siège criminel auquel elle est soumise depuis bientôt dix ans ne suffisait pas.

En arrière fond : forcer le Président Abbas à casser le gouvernement d’union nationale et se décrédibiliser ainsi encore d’avantage aux yeux de l’opinion palestinienne, ou apparaître comme solidaire du Hamas, et perdre alors des points dans la communauté internationale. Pour le Président palestinien c’est « à tous les coups on perd », a « loose loose game » diraient les anglo-saxons. C’est à cela, et rien d’autre, que se résume la politique du trio Netanyahou-Lieberman-Benett, repousser une fois de plus l’éventualité de pressions internationales pour que s’ouvrent des négociations avec les Palestiniens.

Le ton et les mots utilisés par le Premier Ministre israélien sont guerriers, et l’annonce de la mobilisation de 40,000 réservistes montre que Netanyahou veut jouer à la guerre. Jouer, car pour qu’il y ait guerre, il faut un minimum d’équilibre dans le rapport de forces, un équilibre inexistant. C’est donc, une fois de plus, a un massacre qu’il faut s’attendre, dont la population civile de Gaza fera les frais. Pauvre Gaza !

Jeudi 10 juillet : Deuil

L’assassinat sauvage du jeune Muhammad Abu Khdeir par des adolescents israéliens est aussi une histoire personnelle : deux de ses tantes, Abir et Hanna, ont fait partie de l’équipe de l’AIC, et la famille Abu Khdeir, liée au FPLP, a entretenu des relations politiques étroites avec l’AIC pendant plus de décennies.

Peut-être parce que c’est aussi une histoire personnelle, j’ai décidé de faire ma visite de condoléances avec mon gendre Hillel et mon neveu Noam. Les Israéliens ne sont pas les bienvenus chez les Abou Khdeir, et hier plusieurs visiteurs israéliens ont été priés de faire demi-tour. Pourtant, après une discussion assez animée au sein de la famille, on a finalement décidé de recevoir tous ceux qui viennent exprimer leur sympathie. C’est ce que me raconte Walid, un des oncles du jeune Muhammad. « Pourtant, ajoute-t-il, il y a une limite à tout : Sara Netanyahou nous a dit qu’elle voulait venir, en tant que mère a-t-elle jugé bon d’ajouter… On lui a répondu qu’on ne pourra pas garantir sa sécurité, et qu’elle ferait bien de penser aux mères de Gaza que son mari est en train de bombarder… »

Les murs du « Azza », la tente du deuil, sont couverts de portraits de Muhammad et de drapeaux du FLP, et les nombreux visiteurs, qui venus de toute la Cisjordanie, ont le regard plus sévère que triste. Car Muhammad a été sauvagement torturé avant d’être assassiné, a tel point que Walid, qui a été appelé par la police pour identifier les restes du jeune adolescent, a empêché le père du martyr de voir le corps de son fils.

C’est l’heure de la prière du soir, et nous quittons le Azza. Sur la route qui mène du quartier de Shuafat au centre ville, artère principale du nord de Jérusalem ou passe le tram, il ne reste pas une station qui n’ait été brulée, pas un signe de présence israélienne qui n’ait été saccage. Car les Abou Khdeir, la plus grande famille de Shuafat, ne sont pas des tendres, et les connaissant, je peux dire sans risque de me tromper que les comptes ne sont pas encore règles.

En attendant, dans tout Jérusalem Est, les confrontations entre jeunes palestiniens et police israélienne sont permanentes. Les contre coups de l’assassinat de Mohammad Abu Khdeir sont loin d’être derrière nous.

Vendredi 11 juillet : Les Israéliens veulent bien la guerre, mais pas en payer le prix…

Même pas une semaine d’agression criminelle contre la population de Gaza, que l’on peut déjà faire un premier bilan : Israël a raté son coup, et, malgré la supériorité militaire écrasante de l’Etat hébreu, c’est le Hamas qui a gagné cette manche. Les tonnes de bombes déversées sur le minuscule territoire de Gaza n’ont pas réussi à empêcher les résistants palestiniens de riposter par des centaines de roquettes qui parviennent a toucher des villes aussi éloignées que Hédéra voire Jérusalem.

Depuis quatre jours, plus d’un demi million d’Israéliens courent plusieurs fois par jour vers les abris pour se protéger des roquettes tirées de la Bande de Gaza, et toute la force de feu israélienne ne parvient pas à mettre fin a une situation qui a déréglé le quotidien des habitants.

Benjamin Netanyahou et son âme damnée Naftali Benett ont beau crier matins et soirs qu’ils vont liquider « une fois pour toute » les capacités militaires du Hamas, ce qui se dessine en réalité c’est un nouvel accord entre Israël et le Hamas, par l’intermédiaire du régime militaire égyptien. En attendant, ce sont des dizaines de civils Gazaouis qui payent le prix de l’agression israélienne.

Il est indéniable que la grande majorité des Israéliens soutient les attaques contre Gaza, perçues comme une riposte aux roquettes tirées sur les localités de ce qu’on appelle « l’enveloppe de Gaza ». Mais elle voudrait que le jeu soit unilatéral, ce qui n’est pas le cas. Si l’on prend l’agression contre le Liban en 2006 pour exemple, on se souviendra que dès que le Hezbollah a riposté aux bombardements israéliens, l’opinion publique israélienne, d’abord favorable, a retourné sa veste : on veut bien la guerre, mais pas en payer le prix. C’est le lot des pays forts et riches : leurs capacités à prendre des coups est des plus limitées. A l’inverse, les populations des pays ayant dû prendre l’habitude de se faire agresser développent des capacités de résilience souvent surprenantes.

Pour les Gazaouis, il s’agit maintenant de tenir bon quelques jours de plus, auquel cas la campagne militaire lancée par le gouvernement Netanyahou sera une nouvelle défaite de la politique d’agression israélienne.

Il reste cependant une option supplémentaire, défendue par le général de réserve (et conseiller militaire de Netanyahou) Amidror : une invasion de la Bande de Gaza avec comme objectif une occupation militaire a long terme, « comme en Cisjordanie » ajoute-t-il. En écoutant ce personnage connu pour son fanatisme et le peu de cas qu’il fait des victimes palestiniennes mais aussi israéliennes, on aurait envie de lui répondre : chiche !

Mardi 15 juillet : On a gagné !

Alors que se dessine les grandes lignes d’un cessez-le feu, Israël et le Hamas font un dernier effort pour pouvoir présenter un bilan victorieux : Hamas lance quelques dizaines de roquettes sur des villes israéliennes – qui, jusqu’à présent n’ont fait qu’une seule victime – et l’armée israélienne ajoute encore a son bilan meurtrier (plus de 150 morts et des centaines de blesses) quelques morts de plus dans la population civile de Gaza.

Comme il se doit, les deux parties annoncent l’une et l’autre qu’elles ont gagné et que c’est l’autre qui a dit "pouce".

Match nul ? Sur le plan des objectifs, c’est effectivement un match nul, les Israéliens ayant révisé a la baisse le but declaré de l’attaque contre Gaza. Mais, vu le rapport de forces, un match nul signifie en fait une victoire du Hamas. Puisque nous sommes au lendemain de la Coupe du Monde du football, c’est un peu comme un match nul entre l’Algérie et l’Argentine, que tout le monde percevra comme un succès appréciable pour les Fennecs.

Il suffit de lire les titres de la une du Haaretz de hier, lundi 14 juillet : "Edito : non a une invasion de Gaza" ; "Pas de signe d’affaiblissement[du Hamas]" ; "Le Hamas s’est en fait renforce". Quant au titre général, sur cinq colonnes à la une : "Des roquettes du Sud jusqu’à Haifa".

Les tensions au sein du gouvernement, y compris le limogeage par Netanyahou du vice ministre de la défense Dany Danon, confirme que la supériorité militaire ne se transforme pas nécessairement en victoire politique.

Envahir Gaza, comme le suggèrent les t^ztes chaudes du gouvernement ? On aurait envie de dire "chiche", ne serait-ce les dizaines, voire centaines de victimes qu’une telle initiative provoquerait. Alors, il ne reste qu’a attendre une solution internationale, qu’Israël s’est empressée d’accepter, tout en continuant ses bombardements. La proposition égyptienne ne pouvait évidement être acceptée par le Hamas qui a été tout simplement ignore par la junte militaire du Maréchal Sissi. L’Egypte n’est pas plus un "mediateur neutre" que les Etats-Unis, un "fair brooker" dans les négociations israélo-palestiniennes.

Et puis il y a Mahmoud Abbas, qui semble oublier qu’il est le Président de tous les Palestiniens. Loin d’etre solidaire des Gazaouis et de leur combat, il prétend jouer le rôle de médiateur… Pauvre Palestine !

Dimanche 20 juillet : Vers le fascisme

Au cours des 45 dernières années j’ai participe a de très nombreuses manifestations, de petits rassemblements faits de quelques irréductibles a des manifestations de masses ou nous étions plus de 100,000 ; des manifestations calmes, voire festives et des manifestations ou nous avions été attaqués par des groupes de droite voire par des passants. J’ai pris des coups, j’en ai rendus, et il m’est arrivé, surtout quand j’avais des responsabilités, d’être nerveux. Mais je ne me souviens pas avoir eu peur.

Mobilisé – en fait détenu en prison militaire pour avoir refusé de rejoindre mon unité qui devait aller au Liban – je n’ai pas participé, en 1983, à la manifestation où a été assassiné Emile Grunzweig, par contre j’ai été responsable du service d’ordre de la manifestation qui un mois plus tard, traverse Jérusalem pour commémorer cet assassinat. Nous y avons connu l’hostilité et la brutalité des passants, mais là non plus je n’ai pas eu peur, conscient que cette hostilité d’une partie des passants ne dépasserait pas une certaine ligne rouge, qui pourtant avait été transgressée un mois plus tôt.

Cette fois j’ai eu peur. Il y a quelques jours nous étions quelques centaines a manifester au centre ville de Jérusalem contre l’agression a Gaza, a l’appel des « Combattants pour la Paix », A une trentaine de mètres de là, et séparés par un impressionnant cordon de policiers, quelques dizaines de fascistes qui éructent leur haine ainsi que des slogans racistes. Nous sommes plusieurs centaines et eux que quelques dizaines et pourtant ils me font peur : lors de la dispersion, pourtant protégée par la police, je rentre chez moi en rasant les murs pour ne pas être identifié comme un de ces gauchistes qu’ils abhorrent.

De retour a la maison, j’essaie d’identifier cette peur qui nous travaille, car je suis loin d’être seul a la ressentir. Je réalise en fait qu’Israel 2014 n’est plus seulement un Etat colonial qui occupe et réprime les Palestiniens, mais aussi un Etat fasciste, avec un ennemi intérieur contre lequel il y a de la haine. La violence coloniale est passé a un degré supérieur, comme l’a montré l’assassinat de Muhammad Abou Khdeir, brûlé vif (sic) par 3 colons ; à cette barbarie s’ajoute la haine envers ces Israéliens qui précisément refusent la haine envers l’autre.

Si pendant des générations, le sentiment d’un « nous » israéliens transcendait les débats politiques et – à part quelques rares exceptions, comme les assassinats d’Emile Grunzweig puis de Yitshak Rabin – empêchaient que les divergences dégénèrent en violence meurtrière, nous sommes entrés dans une période nouvelle, un nouvel Israël. Cela ne s’est pas fait en un jour, et de même que l’assassinat du Premier Ministre en 1995 a été précédé d’une campagne de haine et de déligitimation menée en particulier par Benjamin Netanyahou, la violence actuelle est le résultat d’une fascisation du discours politique et des actes qu’il engendre : on ne compte plus le nombre de rassemblements de pacifistes et anti-colonialistes israéliens attaqués par des nervis de droite.

Les militants ont de plus en plus peur et hésitent à s’exprimer ou à manifester, et qu’est-ce que le fascisme si ce n’est semer la terreur pour désarmer ceux qu’il considère comme illégitimes ? Sur un arrière fond de racisme lâché et assumé, d’une nouvelle législation discriminatoire envers la minorité palestinienne d’Israël , et d’un discours politique belliciste formate par l’idéologie du choc des civilisations, l’Etat hébreu est en train de sombrer dans le fascisme.

Mardi 22 juillet : Gaza, encore 3 jours a tenir bon !

Surpris !

Un ami architecte me disait, il y a déjà longtemps qu’une des premières choses qu’il a appris à l’école d’architecture c’est qu’un mur invite toujours soit un pont soit un tunnel. Les êtres humains ne supportent pas d’être enfermes dans une cage, et feront toujours tout pour trouver les moyens de passer les murs qui les entourent. Il suffit d’ailleurs de se souvenir du ghetto de Varsovie, et des multiples moyens qu’utilisaient les Juifs assiégés pour passer du côté aryen pour s’y réfugier ou pour y trouver de la nourriture ou des armes. Les égouts, en particulier. A Gaza ce sont des tunnels, vers le territoire égyptien, mais aussi vers Israël.

En découvrant le système ingénieux des tunnels creuses par le Hamas pour pouvoir pénétrer sur le territoire israélien, les militaires israéliens n’ont pas pu cacher leur surprise : "on savait qu’il y avait des tunnels, mais ce que nous venons de découvrir dépasse tout ce que nous imaginions" a déclaré hier soir a la télévision un officier supérieur.

Une fois de plus les services de renseignements sont surpris : surpris en 1973 par l’offensive syro-égyptienne ; surpris en 1982 par la capacité de résistance des Palestiniens dans les camps de réfugiés ; surpris en 1987 par l’Intifada ; surpris par la résistance du Hezbollah en 2007 ; toujours surpris !

On dit pourtant que les services de renseignements israéliens sont parmi les meilleurs du monde ; comment expliquer alors cette surprise récurrente ? Les experts israéliens ne sont pas plus bêtes que leurs collègues francais à l’époque de la guerre d’Algérie ou états-uniens pendant la guerre du Vietnam, et ils souffrent de la même lacune : l’hybris colonialiste : la supériorité militaire rend aveugle et le racisme, inné à toute guerre coloniale, engendre la bêtise. C’est la raison pour laquelle les militaires et les colonialistes de tous genres sont toujours pris de surprise ; ils sont incapables de se mettre à la place des colonises et de prédire leurs comportements comme des êtres humains qui seraient comme eux. C’est pourquoi ils ont toujours perdu leurs guerres coloniales, malgré leur supériorité militaire écrasante. Gaza ne sera pas une exception.

L’indignation de Sami Michael

Sami Michael est un des plus grands écrivains israéliens qui a recu le Prix d’Israël, la plus importante distinction attribuée par l’Etat d’Israël. Il est aussi le Président de la prestigieuse Association [israélienne] pour les Droits Civiques. Il vient de publier dans le quotidien Haaretz (22 juillet 2014) une tribune dans laquelle il exprime une profonde angoisse sur l’avenir d’Israël. En voici de courts extraits :

"… Les résultats de cette guerre, si elle se poursuit, seront catastrophiques pour Israël. Baruch Marzel [le chef du gang d’extrême droite Kach, MW] n’a pas encore cousu des uniformes pour ses corps-francs, mais la sombre menace qu’il représente deviendra réalité si Benjamin Netanyahou poursuit sa route qui avait commence avec les appels au meurtre qui ont mené a l’assassinat de Rabin. Cette guerre a depuis longtemps perdu son chemin. Au début on nous a dit qu’il fallait punir sévèrement les assassins des trois jeunes [colons] de Cisjordanie. Puis qu’il fallait stopper les roquettes en provenance de Gaza… et aujourd’hui ce sont les tunnels qui deviennent l’objectif principal. Un peuple entier est mené par le nez d’une crevasse à une autre. Et en attendant les valeurs humanistes et libérales d’Israël sont écrasées sous les pieds des phalanges de Baruch Marzel et ses semblables. Le nombre de victimes de l’autre côté démontre une tendance maladive à la vengeance dans la société israélienne… La voix de la raison a été écrasée par des tombereaux d’injures et de violence. Tout le monde sait bien que Tsahal ne peut mettre en déroute le Hamas. Chaque jour que se poursuit cette guerre elle met en déroute Israël comme Etat démocratique, et risque d’engendrer un régime de phalangistes et une junte de colonels.

Des socialistes français qui ont encore une conscience

Dans une chronique précédente j’avais que la France ce n’était pas Hollande et Valls, et que l’attitude indigne de ses dirigeants face à l’agression de Gaza était largement rééquilibrée par les manifestations massives de solidarité du peuple français.
Il en est de même du Parti Socialiste : plusieurs centaines d’élus et de militants appartenant au parti de François Hollande ont exprimé publiquement leur indignation face aux crimes de guerre commis par l’Etat d’Israël à Gaza, et leur critique face aux positions du Président de la République et de son Premier Ministre. Ces militants socialistes sauvent ainsi l’honneur de leur parti.

Source : https://www.facebook.com/Estbel?fref=photo