Pakistan : les conséquences du changement climatique pour les femmes des campagnes

Tahir Hasnain 15 janvier 2014

Parmi les pays les plus touchés par le changement climatique, le Pakistan est le plus vulnérable parce qu’il connaît déjà les effets d’un intense changement climatique dans tous ses écosystèmes, comme les glaciers, la haute montagne, les jungles tropicales, les berges fluviales, les déserts et les habitats côtiers. De ce fait, et au regard des problèmes sociaux, écologiques et économiques croissants qui bouleversent le pays, le changement climatique y suscite ces derniers temps de sérieuses inquiétudes.

Le changement climatique n’est pas neutre d’un point de vue de genre car ce sont les femmes qui doivent supporter en charge disproportionnée les conséquences de l’altération du climat. En effet, les femmes sont dans les faits plus proches de la nature que les hommes et possèdent traditionnellement une profonde expérience et une grande connaissance du milieu naturel. Les femmes des communautés rurales constituent l’épine dorsale de la production agricole et jouent un rôle significatif dans la gestion des ressources naturelles en vertu de leur fonction sociale et économique qui exige d’elles d’apporter les aliments, le combustible, les fourrages et les ressources dérivées du milieu. C’est ce qui fait que les femmes de la campagne supportent la plus grande part de la charge quand les effets du changement climatique se concrétisent sur les ressources naturelles ou que se produit une catastrophe naturelle (inondations, cyclone, sécheresse). Par exemple, quand survient une inondation et que les infrastructures (routes et logements) sont endommagées, de nombreuses personnes se déplacent des zones inondées et une grande partie du travail de transfert retombe sur les femmes.

Facteurs aggravants

Les facteurs qui aggravent la vulnérabilité des femmes de la campagne face au changement climatique sont les suivants : discrimination des femmes pour raisons de genre ; rapports de pouvoir inégaux entre hommes et femmes, notamment dans l’accès aux biens et aux ressources ; violence et inégalité dans le foyer. En outre, les femmes souffrent de bas niveaux d’éducation, du manque d’accès à certains équipements sanitaires et d’une forte inégalité de genre. C’est pour cela que les femmes de la campagne, du fait de ces facteurs préexistants, n’ont pas les moyens d’adaptation aux effets du changement climatique en dépit du fait que ce sont elles qui doivent supporter une partie disproportionnée de la charge.

Lors de la Journée Internationale des Femmes Rurales (15 octobre 2013), les Nations Unies ont souligné le rôle important joué par les femmes dans la réponse au changement climatique. La Secrétaire exécutive de la Convention cadre des Nations Unies sur le changement climatique, Christiana Figueres, a évoqué lors d’une réunion en Corée les défis qu’affrontent les femmes de la campagne à cause de l’altération du climat. Elle a déclaré que « le changement climatique aggrave les problèmes que rencontrent les femmes rurales, les inégalités sociales et économiques font que les effets du climat affectent plus les femmes ». Et elle a ajouté qu’ « en même temps, les femmes accomplissent une fonction cruciale dans la lutte contre le changement climatique parce qu’elles adoptent souvent une approche plus directe de la soutenabilité et comptent sur un ensemble d’habilités et de connaissances de valeur dans leur communautés locales ».

D’après les études de terrain menées à bien par Shirkat Gah (ONG et centre de ressources pour les femmes) dans le district de Shaheed Benazirabad (Nawabshah) en 2011, dans le district de Swat en 2012 et dernièrement dans les zones côtières du district de Thatta, la communauté locale a signalé que l’altération des conditions météorologiques traditionnelles et le changement climatique affectaient plus les femmes de le campagne que les hommes. Les études ont révélé les vulnérabilités des femmes rurales face au changement climatique à l’échelle locale.

A côté de cela, les modifications des systèmes de récolte et des technologies agricoles ainsi que l’utilisation fréquente de pesticides et de fertilisants synthétiques ont augmenté la vulnérabilité des femmes. Les études de Shirkat Gah ont bien démontré le rapport entre les femmes des campagnes et la nature et la manière dont les altérations du climat affectent la vie des femmes et la subsistance économique des familles.

Les femmes de la campagne travaillent de 12 à 15 heures par jour, de l’aube jusqu’à la tombée du jour. En fonction des lieux, leurs activités domestiques incluent les soins aux enfants, aux personnes âgées et aux membres infirmes de la famille ; la préparation des aliments et leur conservation ; le nettoyage du foyer et le lavage des vêtements ; les travaux de couture, de tissage et de broderie ; la confection de couvre-lits et de couvertures, etc. Leurs activité d’entretien de la famille à l’extérieur comprennent le transport de l’eau potable ; le ramassage du bois pour le feu et le fourrage pour les animaux, etc. Leurs activités agraires englobent l’élevage du bétail, la traite et la fauche du fourrage, la conservation des semences, la récolte et le stockage du coton, l’emmagasinement des produits, les travaux ultérieurs à la récolte, etc.

Il y a 30 ans, les femmes étaient en meilleure santé et la routine quotidienne était plus légère qu’aujourd’hui, leur alimentation était plus nutritive et elles profitaient plus de la vie. Maintenant, les femmes sont souvent dans un état physique plus faible, relativement sous-alimentées et assaillies par de nombreux problèmes de santé. En travaillant, elles se fatiguent très vite mais continuent leur labeur à cause des pressions accumulées du foyer ou de la société.

Avec le temps, les femmes ont perdu le contrôle sur les ressources naturelles. A cause du changement climatique, la fertilité des terres s’est réduite et donc la productivité agricole aussi ; de nombreuses cultures ont été abandonnées et les modèles de culture ont été altérés, mis à part la forte augmentation de l’utilisation de pesticides et de fertilisants chimiques. En même temps, les surfaces forestières se sont réduites et l’activité de la pêche est totalement bouleversée. En conséquence de tous ces changements, la charge de travail et les pénalités ont énormément augmenté pour les femmes.

Celles-ci ont actuellement moins de temps pour les relations sociales du fait qu’elles doivent travailler plus longtemps à cause des impératifs économiques. Leur bien-être émotionnel s’est réduit à cause de l’augmentation du stress, de l’anxiété et des frustrations. Sur cette base augmentent également les disputes familiales, puisque les femmes discutent des problèmes économiques avec les hommes et que ces derniers entrent souvent en colère et exercent une violence contre elles. Ces disputes ont donné lieu à une augmentation des divorces et des procès judiciaires.

Pénalités

Les réponses communautaires révèlent que du fait du changement climatique et de l’augmentation des pressions économiques, les femmes souffrent de nombreuses pénalités. Voici quelques aspects importants de cette situation :

  • L’augmentation des températures et les pressions économiques ont renforcé le pouvoir des hommes sur les femmes et occasionnent fréquemment des actes de violence contre elles (mauvais traitement physiques), ils imposent des restrictions sociales à leur égard et vont jusqu’à commettre des viols et des enlèvements.
  • Il y a 30 ans, les femmes allaient chercher de l’eau dans des sources proches de leur domicile. Aujourd’hui, elles doivent aller beaucoup plus loin. Dans les régions côtières, il n’est pas possible de stocker l’eau pendant très longtemps parce qu’elle développe un mauvais goût au bout de quelques heures et les femmes doivent de nouveau aller chercher de l’eau fraîche.
  • Il y a 30 ans, le ramassage du bois et son utilisation dans le foyer ne constituait pas un problème. Désormais, les femmes doivent parcourir de longues distantes (il leur faut parfois marcher 5 à 6 heures pour rapporter le bois suffisant pour seulement deux jours d’utilisation). Cela entraîne de nombreux risques pour leur santé et leur vie puisque les attaques de vipères et de scorpions sont fréquentes, ainsi qu’à cause des coupures et les égratignures causées par l’utilisation d’une hache. Certaines plantes sont vénéneuses et à l’occasion de simples égratignures peuvent provoquer un handicap permanent. On dit que la fumée de certains bois du Sindh provoque des insuffisances respiratoires (asthme).
  • Il y a 30 ans, les femmes des communautés de pêcheurs du littoral se consacraient également à pêcher, mais actuellement elles n’y prennent plus part à cause de la généralisation de la pêche en haute mer et de l’extinction d’espèces de poissons et des écrevisses de rivière. La « pêche familiale » a disparue.
  • Il y a 30 ans, les femmes des communautés rurales participaient aux activités agricoles à proximité du foyer. Actuellement, la majorité des petites communautés agraires ont abandonné les activités agricoles et les femmes, à cause des nécessités économiques, travaillent en tant que journalières dans les localités voisines pendant 4 à 5 heures par jour. Elles sont aussi moins payées que les hommes. « L’agriculture familiale » n’existe déjà plus.
  • L’augmentation des pressions économiques a ainsi forcé les femmes à assumer un labeur commercial non traditionnel, comme la confection de couvre-lits, l’élaboration de pain, ou « gutka », et la gestion de petites échoppes dans leur localité. Pour confectionner les couvre-lits, les femmes travaillent souvent pendant la nuit.
  • Il y a 30 ans, les catastrophes naturelles étaient moins intenses et peu fréquentes. Actuellement, les communautés locales subissent des pluies torrentielles fréquentes, des ouragans, des cyclones et des inondations. En conséquence de cela, les pénalités ont également augmenté pour les femmes car elles doivent s’occuper de protéger les enfants et les personnes âgées, les équipements domestiques et les installations, les aliments, le bois de chauffage, etc. Elles doivent en outre réparer les éléments endommagés de la maison.
  • Du fait de la limitation de l’activité agricole et d’élevage, les femmes souffrent de nouveaux problèmes en matière d’alimentation et leur vulnérabilité à augmenté parce que ce sont les dernières à se nourrir au sein de la famille. Elles sont également plus affectées par la contamination de l’eau potable.
  • En s’occupant du travail de soin des membres de la famille, les femmes ont également vu augmenter leurs tâches à cause de la fréquence plus élevée aujourd’hui de problèmes de santé qui durent aussi plus longtemps.
  • Du fait de la pauvreté croissante, les femmes sont également confrontées à des problèmes matrimoniaux croissants. Actuellement, la majorité des mariages sont forcés. La future mariée n’a pas de choix et on ne lui donne pas d’autre option que d’accepter ce qu’on lui offre. On a également enregistré une augmentation des mariages à un âge précoce.
  • Au cas où elles doivent émigrer à cause de catastrophes climatiques, les femmes subissent plus de problèmes du fait de leur isolement par rapport à d’autres membres de la famille.

Les femmes rurales ne sont pas de simples victimes sans défense face au changement climatique, ce sont elles aussi qui possèdent les connaissances et les expériences utiles qui peuvent concrètement amoindrir les conséquences de ce changement et développer des stratégies pour les affronter et s’adapter à elles. Par conséquent, la problématique des femmes doit s’intégrer dans la politique climatique globale afin d’offrir une réponse intégrale. Les femmes doivent participer à la prise de décision car elles sont plus vulnérables au changement climatique que les hommes.

Source :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article30181
Traduction française pour Avanti4.be : G. Cluseret