Où va l’Ukraine un mois après les manifestations de masse ?

Alan Maass, Lee Sustar 22 décembre 2013

L’Ukraine vient de connaître un mois de manifestations de masse, principalement dans la capitale Kiev mais aussi dans plusieurs autres grandes villes du pays. Cette vague d’opposition est le produit tout à la fois d’une crise économique profonde, d’un mécontentement populaire face à un gouvernement autoritaire et d’un désir généralisé d’échapper une fois pour toutes aux pressions impériales de la Russie. Mais les choses sont loin d’être simples. D’une part, les partis et les personnalités qui apparaissent comme leaders des manifestations anti-gouvernementales sont pour la plupart des conservateurs de centre-droit, de droite et même d’extrême-droite (dans le cas du parti Svoboda). Et, d’autre part, les dirigeants des États-Unis et d’autres pays occidentaux tentent d’exploiter ce soulèvement dans le cadre de leurs rivalités impériales avec la Russie afin d’augmenter leur influence et leur contrôle en Europe de l’Est.

Il est évident que les manifestations contre le président ukrainien Viktor Ianoukovitch et son gouvernement n’auraient pas pu atteindre une taille aussi énorme, le campement de tentes établi place de l’Indépendance à Kiev n’aurait pas pu tenir d’aussi longues semaines et faire face à la violence de la police, s’ils n’avaient pas été l’expression d’une véritable colère contre le régime et d’un désir généralisé d’une rupture avec la Russie qui a longtemps dominé l’Ukraine.

Mais une subordination aux intérêts économiques européens plutôt qu’à ceux de la Russie ne permettra pas d’assurer la prospérité à la population de l’Ukraine - comme le savent bien désormais les populations de la Grèce, de l’Espagne et d’autres pays sur qui pèse la dure crise de la zone euro.

Quant aux dirigeants occidentaux qui proclament leur soutien au mouvement de protestation, ils ne se soucient guère de la démocratie en Ukraine. Ils cherchent avant tout la manière la plus efficace pour attirer un autre pays de l’Europe de l’Est dans une relation économique, politique et militaire plus étroite avec eux, au détriment de la Russie de Vladimir Poutine.

Vers l’Est ou vers l’Ouest ?

Les manifestations ont commencé en novembre après que le président Ianoukovitch ait fait marche arrière sur un projet d’« accord d’association » avec l’Union européenne (UE) et suggéré à la place que l’Ukraine rejoigne la Communauté économique eurasienne dirigée par la Russie, aux côtés d’autres pays qui faisaient autrefois partie de l’ex-URSS.

Le gouvernement russe de Poutine exerce une pression de plus en plus forte depuis quelques mois sur Ianoukovitch. En août, il a imposé un embargo commercial sur les exportations ukrainiennes. Les analystes ont estimé que l’interdiction affecterait un quart du total des exportations de l’Ukraine, avec un coût de 2,5 milliards de dollars pour le reste de l’année.

Ayant débuté dans la capitale Kiev, les manifestations se sont depuis lors étendues à d’autres régions du pays, y compris les villes industrielles de l’Est, où les liens économiques avec la Russie sont les plus forts. Les doléances exprimées par les manifestants sont souvent plus larges que ce qu’en rapportent les médias occidentaux.

Mais pour les gouvernements les plus puissants du monde, la question de la direction que prendra l’Ukraine - vers l’est ou vers l’ouest - est au cœur du conflit et Ianoukovitch et son gouvernement sont coincés au coeur. Depuis l’annonce fin novembre du recul sur l’accord commercial avec l’UE, le gouvernement a hésité entre tolérance et répression envers les manifestations de même qu’entre réouverture des négociations avec l’UE et expansion de ses accords avec la Russie.

Ainsi, fin novembre, le gouvernement a envoyé la police anti-émeute contre les manifestants étudiants, ce qui a suscité une réaction de colère face aux brutalités commises par les forces de l’ordre. En décembre, la police a alterné entre un retrait prudent en dehors du centre de Kiev et des démonstrations de force brutales incluant des attaques occasionnelles contre le campement des manifestants, avant de nouveaux retraits quand il est devenu clair que les manifestants étaient déterminés à rester sur les barricades.

Parallèlement, Ianoukovitch a déclaré que l’avenir de l’Ukraine était avec la Russie, puis son équipe a laissé entendre qu’en fin de compte il signerait un accord avec l’UE. Le week-end dernier, les responsables de l’UE ont annoncé qu’ils se retiraient de nouvelles négociations sur un accord commercial en raison d’un "manque d’engagement" du gouvernement ukrainien tandis que le Premier ministre Mykola Azarov est apparu à la télévision nationale dimanche soir pour décrire un accord avec la Russie non seulement sur le commerce, mais aussi sur la reprise des négociations sur les importations d’énergie venant de Russie dont le pays a désespérément besoin. Ianoukovitch et Poutine doivent se réunir le mardi 17 décembre.

Ces vacillations reflètent non seulement les pressions exercées par les manifestations de masse et les manœuvres des gouvernements étrangers, mais aussi les contradictions auxquelles doit faire face la classe dirigeante de l’Ukraine depuis l’indépendance du pays, proclamée dans la foulée de l’effondrement de l’URSS en 1991.

Une possible prospérité demain ou un chaos garanti aujourd’hui ?

D’une part, une ouverture à l’UE semble porter la promesse d’un meilleur accès aux capitaux et aux marchés de l’Ouest. Pourtant, l’accord d’association n’offre pas de garantie d’une adhésion future à l’UE ou d’un soutien économique de l’Allemagne qui joue un rôle central en Europe et qui a étranglé des pays comme la Grèce, l’Espagne et le Portugal pour leur faire payer la crise économique de la zone euro.

Le gouvernement ukrainien est déjà confronté à sa propre crise de la dette et a demandé 27 milliards de dollars d’aide en échange de la signature de l’accord avec l’UE. Naturellement, l’Union européenne et son partenaire en crime économique, le Fonds monétaire international, exigent des mesures d’austérité sévères, comme condition pour l’octroi de toute aide.

D’autre part, l’économie de l’Ukraine reste économiquement intégrée à la Russie et aux autres anciens États de l’ex-URSS, en particulier dans la partie orientale fortement industrialisée du pays. La pression venant de Russie est intense et celle-ci a utilisé son contrôle des ressources de gaz naturel pour remettre l’Ukraine dans le droit chemin au cours des deux décennies et demies qui ont suivi l’effondrement de l’URSS.

Alors que l’UE promet à l’Ukraine la prospérité pour un jour futur, la Russie peut menacer de façon crédible de provoquer dès maintenant une crise chez celle-ci en faisant augmenter les prix des produits de chauffage et de l’électricité à mesure que l’hiver s’intensifie.

Ianoukovitch est soutenu par certains des oligarques super-riches qui ont pris le contrôle de l’économie ukrainienne depuis l’indépendance. Cette élite économique a des liens étroits avec la Russie, mais espère aussi bénéficier d’un accord commercial avec l’UE.

La semaine dernière, Rinat Akhmetov, l’homme le plus riche d’Ukraine et un grand partisan de Ianoukovitch, a publié une déclaration soutenant le mouvement de protestation, ce qui est "le signe le plus clair jusqu’ici que les oligarques sont préoccupés par la persistance de l’instabilité ainsi que par l’approfondissement de la crise financière du pays, et qu’ils pourraient soutenir des changements au plus haut niveau du gouvernement", selon le quotidien américain New York Times.

Grandes manœuvres occidentales

Comme on pouvait s’y attendre, le gouvernement américain profite du conflit en Ukraine pour manœuvrer contre la Russie, l’un des ses principaux rivaux impérialistes, avec la Chine, dans la politique mondiale.

La semaine dernière, le secrétaire à la Défense Chuck Hagel a mis en garde son homologue ukrainien contre l’utilisation de troupes pour disperser les manifestants à Kiev et le secrétaire d’État John Kerry a publié une déclaration exprimant "son dégoût de la décision des autorités ukrainiennes de répondre à la protestation pacifique ... avec la police anti-émeute, des bulldozers et des matraques".

La sous-secrétaire d’Etat Victoria Nuland, a délivré le message en personne, aux côtés de la responsable de la politique étrangère de l’Union européenne Catherine Ashton. Nuland a expliqué avoir dit à Ianoukovitch lors d’une réunion en face à face que la répression policière contre un camp de protestation pacifique est "absolument inadmissible" dans une société démocratique (sauf, bien sûr, si cette police est celle des États-Unis et qu’elle démolit violemment les campements du mouvement Occupy !)

A Washington, l’administration est sous la pression des conservateurs pour adopter une ligne encore plus dure. Au cours du week-end, alors qu’avaient lieu à Kiev de grandes manifestations rivales pro- et anti-gouvernementales, le sénateur républicain John McCain s’y est rendu pour prendre part au rassemblement anti-gouvernemental.

Ensuite, McCain a rencontré trois chefs des partis d’opposition au parlement, y compris Oleg Tyagnibok de Svoboda, le parti d’extrême-droite qui a des liens publics avec des partis politiques d’extrême-droite en Europe de l’Ouest, tels que le British National Party en Grande-Bretagne et le Front National en France.

En arrière-fond de la bataille autour des accords commerciaux concurrents se déploie une autre forme de conflit, militaire celui-ci.

Dennis Kucinich, un ancien parlementaire du Parti Démocrate, a décrit le projet d’accord de l’UE avec l’Ukraine comme un « cheval de Troie » pour l’expansion de l’alliance militaire de l’OTAN sous commandement américain. Comme il l’a écrit dans le Huffington Post :

"Alors que l’OTAN n’est pas spécifiquement mentionné dans le projet d’Accord d’Association..., le préambule de ce projet d’Accord lie l’Ukraine à "une convergence toujours plus poussée des positions sur les questions bilatérales, régionales et internationales d’intérêt mutuel.", y inclus la Politique étrangère et de Sécurité commune (PESC) de l’Union européenne et la Politique de Sécurité et de Défense commune (PSDC) - ce qui souligne la nature militaire de cet accord."

Comme 22 des 28 membres de l’UE ont adhéré à l’OTAN, il y a peu de doute que l’Ukraine soit dans le viseur du vaste dispositif militaire aux côtés des pays de l’UE.
Les pieuses dénonciations par les politiciens américains des manoeuvres de Poutine pour soumettre l’Ukraine à son chantage sont donc de la pure hypocrisie. Depuis la chute du mur de Berlin il y a un quart de siècle, le gouvernement américain a tenté d’attirer de plus en plus de pans est-européens de l’ex-empire soviétique sous son parapluie économique et militaire.

L’opposition intransigeante de la Russie à l’accord de l’Ukraine avec l’Union européenne est fondée sur la compréhension du fait que les États-Unis et leurs alliés européens tentent de gagner du terrain dans un pays dont l’économie lui est étroitement liée et d’amener l’alliance militaire de l’OTAN à ses frontières mêmes.

Une nouvelle "Révolution orange" ?

Les protestations actuelles en Ukraine sont les plus grandes qu’ait connu ce pays depuis novembre 2004 et la "révolution orange".

Il y a neuf ans, le candidat présidentiel du parti au pouvoir, Viktor Ianoukovitch, avait affirmé avoir remporté l’élection mais il avait alors été forcé par des manifestations de masse de reconnaître sa défaite. Celles-ci avaient conduit au pouvoir Viktor Iouchtchenko, largement considéré comme pro-occidental. Selon le quotidien britannique The Guardian, la victoire de Iouchtchenko avait été « financée et organisée par le gouvernement américain, à travers le déploiement de consultants, de sondeurs, de diplomates, de représentants des deux grands partis et d’ONG américains"

Tout comme Ianoukovitch, Viktor Iouchtchenko avait été Premier ministre sous Leonid Koutchma, deuxième président de l’Ukraine après l’indépendance en 1991. Iouchtchenko avait été écarté du cercle intérieur dominé par les apparatchiks et les oligarques. Il avait alors utilisé les sentiments populaires réclamant la démocratie et une réforme politique, affirmant au cours de sa campagne que les services de sécurité ukrainiens, qui ont pris la succession du KGB soviétique, étaient responsables de l’empoisonnement qui a provoqué une maladie qui défigure son visage.

Une fois au pouvoir, Iouchtchenko a basculé vers l’Ouest, proclamant sa volonté de rejoindre l’OTAN. Mais il n’a rien fait pour réduire les inégalités économiques en Ukraine, ni pour réformer le système politique. Ioulia Timochenko, qui a été sa Premier ministre pendant la plus grande partie de son mandat, était une oratrice populiste charismatique qui a su jouer des sentiments nationalistes dans la Révolution orange. Mais elle est devenue l’une des personnes les plus riches en Ukraine en tirant un maximum de bénéfices de la négociation des accords d’offres dans le secteur de l’énergie.

La désaffection envers Iouchtchenko a ouvert la voie à un retour de Ianoukovitch, qui a battu Timochenko aux élections présidentielles de 2010. Après avoir été considéré comme pro-russe dans le passé, Iouchtchenko a cette fois fait campagne sur le thème de l’intégration de l’Ukraine dans l’Europe.

Toutefois, la faiblesse de l’économie qui avait aidé Ianoukovitch à gagner la présidence au second tour de cette élection ne s’est pas réduite. Le Produit intérieur brut réel n’a augmenté en 2012 que de 0,2% et près d’un quart de la population du pays vit sous le seuil officiel de pauvreté.

Pendant ce temps, la tentative de Ianoukovitch de marginaliser l’opposition et de consolider sa puissance - notamment en faisant emprisonner Timochenko par le biais d’une condamnation pour corruption - a eu pour principal résultat de provoquer une polarisation au sein de l’establishment politique et d’ouvrir la voie à la crise actuelle.

En conséquence, les politiciens de l’establishment parlent à nouveau de "révolution". Certains appellent à une éviction immédiate de Ianoukovitch, d’autres à l’ouverture de négociations, d’autres encore à de nouvelles élections. Le champion du monde de boxe en catégorie poids lourds Vitali Klitschko a émergé comme figure de proue de l’opposition, appelant à des manifestations pacifiques pour faire pression sur le gouvernement.

Un lourd contentieux historique avec la Russie

Cette division au sommet a ouvert la voie aux manifestations de masse et a aussi donné le ton à la thématique dominante pro-Europe et anti-Russie rapportée dans les médias. Cela était prévisible en Ukraine, où la politique a été façonnée depuis des décennies par la question de la relation à la Russie.

L’Ukraine faisait partie de l’empire russe des Tsars, et elle a été maintenue dans la « prison des peuples » de Moscou sous la dictature de Joseph Staline. Celui-ci a dirigé la contre-révolution qui a non seulement enterré le pouvoir des travailleurs en Russie mais aussi annulé le droit à l’autodétermination pour les nations opprimées établi par la Révolution russe de 1917.

Durant les années ´30, la famine a frappé d’une manière terrible l’Ukraine en raison de la politique de collectivisation forcée de l’agriculture imposée par Staline, qui a tué des millions de personnes. C’est pourquoi l’Ukraine a chaleureusement accueilli l’indépendance quand l’URSS s’est effondrée en 1991 et les forts sentiments nationalistes ont conduit à la Révolution orange de 2004 ainsi qu’aux manifestations d’aujourd’hui.

Mais les sentiments des manifestants aujourd’hui ne peuvent être réduits à un simple nationalisme anti-russe. L’opposition à la corruption et au pouvoir autoritaire qui ont été endémiques quelle que soit la faction de la classe dirigeante au pouvoir sont les caractéristiques qui définissent les manifestations. Comme l’a écrit le journaliste Matthew Rojansky de l’Agence Reuters :

"Les manifestations pro-européennes se sont propagées au-delà de Kiev, y compris dans la majorité des villes russophones de l’Est industriel comme Kharkiv, Chernihev et Dniepropetrovsk. Très peu de manifestants, sauf quelques ultra-nationalistes, définiraient leurs aspirations comme étant anti-russes pour la simple raison que des dizaines de millions d’Ukrainiens ont de la famille et des liens sociaux ou d’affaires avec la Russie et suivent les médias de langue russe."

Cependant, les "ultra-nationalistes" ont joué un rôle dans les manifestations. Selon un rapport, le renversement d’une statue de Lénine à Kiev au début de ce mois - qui a fait l’objet d’une large couverture dans les médias américains et européens - aurait été effectué par des manifestants tenant les drapeaux rouges et noirs du parti d’extrême-droite Svoboda.

Svoboda est lié à des partis fascistes en Europe tels que le British National Party. Il a réalisé une percée électorale en 2012, remportant 10,4% des voix aux élections parlementaires et 38 sièges sur 450 au parlement de l’Ukraine. Svoboda a formé une alliance parlementaire avec deux autres partis de centre-droit, le parti Patrie de Ioulia Timochenko et l’Alliance Démocratique Ukrainienne pour la Réforme de Vitali Klitschko.

Comme ses partenaires conservateurs plus traditionnels, Svoboda a alimenté le mécontentement provoqué par la stagnation de l’économie. La perspective d’un resserrement des liens avec l’Europe a un attrait populaire en Ukraine occidentale, de même que les liens économiques avec la Russie ont un impact à l’Est. Mais aucun des deux camps ne peut proposer une voie à suivre cohérente qui bénéficierait aux travailleurs, chacun ne cherchant en réalité qu’à faire profiter son propre camp politique et ses acolytes.

Ni Washington ni Moscou

Ce qui peut se produire dans un proche avenir reste loin d’être clair. Si Ianoukovitch et son gouvernement continuent à pencher vers la Russie, il y aura, à un moment ou un autre, une épreuve de force avec les manifestants. Par contre, des négociations en coulisses avec l’UE pourraient conduire dans la direction opposée. Et différentes sections de l’élite pourraient encore essayer d’échafauder un accord entre les groupes rivaux.

Les travailleurs ont besoin d’une issue tout à fait différente : une alternative politique qui ne regarde ni vers l’Europe à l’ouest, ni vers la Russie à l’est, mais qui s’appuie sur leur propre lutte pour la démocratie et de meilleures conditions de vie.

Article publié le 17 décembre sur le site socialistworker.org de l’International Socialist Organization (USA)
Traduction et intertitres pour Avanti : Jean Peltier