Norvège : Les causes de la défaite du gouvernement « Rouge-Vert »

Asbjørn Wahl, Roy Pedersen 20 octobre 2013

Le gouvernement de coalition « Rouge-Vert » de Norvège - dont le programme politique a été présenté, lorsqu’il est arrivé au pouvoir en 2005, comme le plus progressiste d’Europe, a subi une amère défaite lors des élections parlementaires du 9 septembre dernier. Une coalition de quatre partis de centre-droit et de droite, dont un parti populiste de droite radicale, a obtenu une solide majorité et est actuellement en train d’élaborer son programme gouvernemental.

Cet événement s’est produit dans un contexte particulier : les revenus du pétrole inondent les finances publiques ; la crise économique mondiale passe virtuellement inaperçue ; le taux de chômage est à son niveau le plus bas ; les salaires réels ont constamment augmenté depuis une certaine période et la majeure partie de l’Etat Providence est toujours indemne. En bref, le pays, avec son abondance de ressources en pétrole et en gaz naturel et sa longue histoire de démocratie et d’égalité sociale, représente une heureuse exception par rapport au reste du monde. Comment est-il possible qu’un gouvernement « Rouge-Vert » perde les élections dans de telles circonstances ?

Que s’est-il passé ?

Commençons par rappeler les faits. Le gouvernement vaincu était composé de trois partis politiques (nous donnons entre parenthèses le pourcentage des votes qu’ils ont obtenus lors des dernières élections et leur variation depuis 2009) : le Parti Travailliste - social-démocrate, NdT - (30,8%, - 4,5), le Parti de la Gauche Socialiste - « Sosialistisk Venstreparti », né en 1975 de l’union du Parti Communiste et de plusieurs petits partis de gauche, NdT – (4,1%, - 2,1) et le Parti du Centre (principalement un parti rural ou paysan ; 5,5%, -0,7). Ce gouvernement était arrivé au pouvoir en 2005 et a été reconduit aux élections de 2009.

L’opposition se composait principalement (de la droite au centre-droit) du Parti du Progrès (16,3%, - 6,6), du Parti Conservateur (26,8%, + 9,6), du Parti Libéral (5,2%, + 1,4) et des Démocrates Chrétiens (5,6%, stable). Le principal gagnant des élections a donc été le Parti Conservateur, qui avait tactiquement adouci son discours, en particulier en direction du mouvement syndical, de la même manière que les conservateurs suédois l’ont fait avec succès, sans adoucir le moins du monde leur pratique politique après leur victoire électorale. La répartition des sièges dans le Parlement norvégien se présente désormais de la manière suivante : les quatre partis de centre-droit possèdent 96 sièges et l’alliance « Rouge-Verte » en a 72, tandis qu’un nouveau venu, le Parti des Verts, en a obtenu 1. Le Parti Rouge n’a pas réussi à obtenir un élu.

Il existe de fortes contradictions au sein de la coalition de centre-droit – particulièrement entre le Parti du Progrès, d’une part, et les Démocrates Chrétiens et le Parti Libéral, de l’autre. Malgré tout, les quatre partis se sont assurés que la victoire électorale donne lieu à un nouveau gouvernement de droite.

Les antécédents

Il est important de connaître le contexte du gouvernement « Rouge-Vert » afin de comprendre ce qui s’est passé lors des élections de cette année. Il faut remonter aux années 2000-2001, quand le Parti Travailliste, avec déjà Jens Stoltenberg comme Premier ministre, dirigeait un gouvernement minoritaire. Ce gouvernement a mené à bien un vaste programme de privatisation et de dérégularisation – et d’autres politiques inspirées de la « Troisième Voie » de Tony Blair – qui a provoqué une chute de sa popularité parmi son électorat traditionnel. Résultat : des élections catastrophiques en 2001, où le Parti Travailliste n’a obtenu que 24% des suffrages, son score le plus bas aux élections législatives depuis 1924. Un gouvernement de centre-droit a alors été formé.

Cette situation a donné l’opportunité à un large secteur du mouvement syndical et à d’autres forces progressistes d’intervenir de manière soutenue. Une vaste coalition de forces sociales s’est alors formée ; en particulier, le mouvement syndical, sous la pression d’un grand nombre de ses sections locales, a adopté une orientation politique plus active et progressiste. En bref, ces forces ont poussé le Parti Travailliste vers la gauche et, pour la première fois de l’histoire, l’ont forcé à créer une coalition avec le Parti de la Gauche Socialiste et le Parti du Centre.

Toujours sous la pression de ces mêmes forces, ces trois partis ont alors entamé une campagne électorale axée contre les privatisations sur base de laquelle ils ont remporté les élections de 2005 et formé un gouvernement dont le programme politique était le plus progressiste d’Europe (mais la concurrence sur ce terrain n’est pas très rude).

On peut identifier quatre éléments principaux qui ont contribué à ce succès : 1) La concentration sur des analyses alternatives, avec une vision critique sur les développements actuels. 2) La construction d’alliances nouvelles, plus larges et moins traditionnelles. 3) Le développement d’alternatives concrètes à la privatisation et à la marchandisation. 4) la prise par les syndicats d’un rôle politique plus indépendant.

Entre autres choses, la Confédération Norvégienne des Syndicats (LO) avait, pour la première fois de son histoire, appelé les citoyens à voter pour « l’un des partis de la coalition ‘Rouge-Verte’ » et non plus seulement pour le Parti Travailliste, comme cela avait été la norme jusqu’alors. Ces positionnements ont contribué à polariser la campagne électorale entre la gauche et la droite, ce qui a offert aux électeurs des alternatives politiques plus claires et les a encouragé à se mobiliser pour un changement progressiste.

Le gouvernement « Rouge-Vert » de 2005 a commencé son mandat en appliquant un grand nombre de politiques progressistes. Mais, avec le temps et le déclin de la pression exercée par les mouvements sociaux, ce gouvernement a repris des positionnements politiques plus « classiques » et contraires au « Cours Nouveau » qu’il avait promis. En dépit du fait qu’un large secteur du mouvement syndical s’était doté d’une plus grande indépendance par rapport au Parti Travailliste, un autre secteur restait encore trop fidèle à lui pour s’y opposer et maintenir la pression nécessaire quand l’Etat Providence était affaibli ou soumis à la logique du marché par "leur" gouvernement.

En d’autres termes, le mouvement syndical a échoué à maîtriser le changement quand le Parti Travailliste est passé de l’opposition au gouvernement. Cet échec dans sa capacité à maintenir la pression sur le Parti Travailliste a probablement contribué à la défaite électorale actuelle du gouvernement « Rouge-Vert » et le mouvement syndical porte donc une part de responsabilité.

Les causes profondes du mécontentement

Pourquoi de plus en plus d’électeurs de la coalition « Rouge-Verte » ont-ils été mécontents par rapport à « leur » gouvernement ? Les questions principales n’ont pas porté principalement sur les salaires, les revenus ou les conditions de vie matérielles des citoyens (à l’exception des prix exorbitants du logement, qui font que les jeunes ont de plus en plus de difficultés à accéder au marché immobilier). La cause profonde est plutôt liée à l’évolution du marché du travail (qui ne l’affecte pas encore dans son ensemble, mais qui est marqué par une polarisation grandissante en son sein). Ceux qui travaillent dans des conditions plus dures ne se sentaient représentés par personne dans l’alliance « Rouge-Vert ». Au contraire, bien que, sous la pression du mouvement syndical, le gouvernement ait introduit certaines mesures importantes contre le dumping social.

La restructuration du secteur public au travers de politiques inspirées par la « Nouvelle Gestion Publique » a été reçue avec beaucoup de frustrations et de mécontentements – particulièrement une réforme extrêmement impopulaire du secteur hospitalier. Une culture de la méfiance dans le secteur public s’est ainsi développée – en particulier comme résultat du modèle de gestion par objectifs, qui a entraîné un contrôle croissant à partir d’en haut, des rapports d’évaluation plus exhaustifs, une plus grande centralisation du pouvoir combinée à une décentralisation de la responsabilité, ainsi que moins d’influence et de contrôle des travailleurs sur leur propre travail et de plus grandes exigences de gestion.

Dans de larges secteurs des secteur tant public que privé, la compétition s’est aggravée, ainsi que la fragmentation des entreprises, l’externalisation et l’augmentation d’investissements financiers plus agressifs ont contribué à élever l’intensité du travail jusqu’à des niveaux quasi insupportables pour de nombreux travailleurs. Cette tendance est particulièrement forte là où les syndicats sont faibles, ou dans les secteurs où l’externalisation, le travail compétitif et l’augmentation des emplois précaires sont parvenus à non seulement à les affaiblir mais aussi à les faire disparaître. Cette brutalisation croissante du travail crée un sentiment d’impuissance, de résignation et de frustration. Le malaise et le mécontentement provoqués par ces phénomènes se tournent, bien entendu, contre les politiciens qui sont au pouvoir – et avec raison.

Enfin, la politique du chômage, destinée à ceux qui sont dans les situations les plus vulnérables dans le marché du travail, n’est pas perçue comme une aide de la part d’un Etat Providence généreux mais comme un châtiment répressif et disciplinaire. Certaines composantes de cette politique du chômage réhabilitent une partie de la morale bourgeoise de la fin du XIXe siècle selon laquelle les problèmes sociaux, comme le chômage et l’exclusion du marché du travail, ne sont plus considérés comme un problème social mais comme un problème individuel - dans lequel le sens moral de l’individu face au travail est le principal problème.

Le gouvernement « Rouge-Vert » est devenue de plus en plus floue quant à sa politique de privatisation et il a encouragé une marchandisation extensive des écoles d’infirmiers. La réforme des pensions a affaibli et individualisé le système des pensions en excluant certains groupes aux bas salaires d’un schéma de pension anticipée. Le gouvernement a également réduit les futures pensions des jeunes. Tant dans le secteur de la pêche que dans l’agriculture, il a mené des politiques qui ont contribué à introduire la propriété privée capitaliste dans ces industries qui étaient dans le passé fortement régulées et organisées de manière collective au travers d’associations de producteurs.

A la différence des précédentes campagnes électorales, cette fois-ci le gouvernement « Rouge-Vert » n’a proposé aucune réforme progressiste pour laquelle ses partisans auraient pu se mobiliser et avec laquelle il aurait pu obtenir le soutien et l’enthousiasme nécessaires pour obtenir une nouvelle victoire. Le slogan « avec la droite ce sera pire » est ainsi devenu strictement défensif pour de nombreux secteurs du mouvement syndical.

En outre, le gouvernement « Rouge-Vert » a participé aux guerres impérialistes (Afghanistan, Libye) et a accentué sa coopération avec le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale, coopération qu’il avait affirmé vouloir réduire en 2005. On peut alors clairement observer le parcours d’involution d’un gouvernement qui s’est pas à pas écarté de son programme progressiste initial en glissant progressivement vers des positionnements sans cesse plus conventionnels et néolibéraux.

Tel est le principal motif pour lequel il a perdu les élections, et il serait difficile de l’expliquer autrement que par le fait que le gouvernement « Rouge-Vert » est tombé dans son propre piège.

La nature du Parti du Progrès

De nombreux commentateurs étrangers ont exprimé leur surprise en voyant que l’ancien parti politique du terroriste d’extrême-droite Anders Behring Breivik, le Parti du Progrès, va faire partie du nouveau gouvernement deux ans seulement après que ce dernier ait assassiné 69 jeunes social-démocrates.

En fait, Brevik a été membre il y a plusieurs années de cela de l’organisation de jeunes du Parti du Progrès, mais en Norvège ce parti n’a jamais été condamné pour ses idées ou pour des actions terroristes. L’idéologie extrême que Brevik a exprimée à travers son manifeste et, évidemment, son acte terrible, ont été élaborés au contact avec d’autres réseaux et après qu’il ait quitté le Parti du Progrès, à qui il reprochait d’être trop libéral.

Le Parti du Progrès de Norvège est un parti populiste de droite typique mais, comparé avec de nombreux autres du même genre, il pourrait sembler plus « modéré », ce qui est néanmoins contesté par certains. Il est profondément néolibéral sur le plan économique et farouchement antisyndical. D’une part, ce parti a exclu dans le passé certains membres qui avaient ouvertement exprimé leurs opinions racistes mais, d’autre part, il a toujours flatté de manière plus ou moins indirecte la xénophobie d’une partie de l’électorat pendant les campagnes électorales et il abrite certains membres extrémistes anti-immigration. Il présente certains traits communs avec le Parti du Peuple Danois et promeut plusieurs mesures politiques similaires à celles des Démocrates Suédois, bien qu’il ne considère pas ces deux formations comme des partis frères.

Si le Parti du Progrès parvient à faire partie du nouveau gouvernement de droite (depuis la rédaction de cet article, c’est effectivement le cas : ce parti dispose de pas moins de 7 ministres, NdT) en Norvège, cela représentera une victoire pour ce type de partis populistes de droite et son exemple pourrait en inspirer d’autres.

Vote protestataire

Rien ne suggère qu’il existe une demande croissante pour une politique plus droitière en Norvège. Les résultats des élections sont bien plus l’expression de la frustration, du mécontentement et de la protestation contre le gouvernement sortant. Mais les changements politiques sont rarement d’une parfaite logique rationnelle. Le parti populiste de droite (le Parti du Progrès) s’est toujours montré habile pour exploiter de tels mécontentements. Lors de ces dernières élections, le Parti Conservateur a également déployé tout son talent afin de tirer profit du mécontentement généralisé vis-à-vis de l’alliance « Rouge-Verte ». Il a édulcoré son discours politique et tenté de se présenter comme une alternative sûre et pleine de compassion, préoccupée par les problèmes quotidiens du peuple.

La réalité sera , bien entendu, très différente. Dans la majeure partie des domaines où les citoyens sont mécontents du bilan de l’alliance Rouge-Verte, la gestion du nouveau gouvernement de droite sera encore pire. Il y aura encore plus de privatisations et plus de marchandisation des services de l’Etat Providence, davantage d’attaques contre les conventions collectives et la législation du travail et de coupes dans les budgets publics afin de financer les diminutions d’impôts. La propriété étatique sera réduite et le capital étranger augmentera probablement sa part du gâteau dans des secteurs importants de l’économie. On peut en outre s’attendre à des patrons et des organisations patronales plus agressifs et sûrs d’eux-mêmes.

Vu la toile de fond sociopolitique exceptionnellement favorable en Norvège, avec les revenus abondants du pétrole et une majorité parlementaire assurée, on peut facilement penser que la coalition « Rouge-Verte » aurait parfaitement pu éviter la défaite électorale - non pas avant tout en déversant plus d’argent du pétrole sur chaque problème qui se présentait, mais bien en démocratisant le secteur public au lieu de le marchandiser, en régulant les marchés financiers après la crise au lieu de sauver uniquement les banques, en augmentant les impôts des riches plutôt qu’en mettant les budgets publics à la diète, en introduisant une politique sociale du logement, etc. Mais telle n’a pas été la politique favorite du Parti Travailliste dominant dans la coalition et le Parti de la Gauche Socialiste n’a pas été capable de modifier cette direction politique.

De ce point de vue, l’évolution politique de la Norvège suit l’évolution que nous avons déjà observée pays après pays en Europe où des partis à la gauche de la social-démocratie se sont unis à elle au gouvernement. Toutes ces expériences, sans exception, ont fini en désastre – en France, en Italie, en Norvège et cela arrive maintenant encore plus vite au Danemark – et, dans de telles coalitions, ce sont les partis politiques les plus à gauche qui y perdent le plus..

S’insérer en tant qu’associé subalterne à un gouvernement dominé par un parti social-démocrate dans un contexte international où ces partis ont fortement évolué à droite, où prédomine la dérégulation des marchés financiers et où le néolibéralisme se constitutionnalise en tant que modèle économique européen (ou du moins de l’Union européenne, car bien que la Norvège soit formellement en dehors, elle fait partie du Marché Unique), débouche inévitablement sur une voie sans issue. Ce qui nous surprend, c’est qu’aucun de ces partis de gauche en Europe ne semble analyser et apprendre de ces expériences désastreuses. Au contraire, c’est comme si Die Linke en Allemagne, le SP (Socialistische Partij, Parti Socialiste, d’origine maoïste, NdT) hollandais et le Parti de Gauche (Vänsterpartiet) de Suède ne rêvaient que d’une chose : participer à un gouvernement dominé par la social-démocratie.

En Norvège, nous devons reprendre le travail que nous avons mené à bien avant les élections de 2005, afin de construire de larges alliances sociales, développer un programme critique vis-à-vis du système, lutter pour un mouvement syndical plus progressiste et politiquement indépendant, qui puisse prendre plus de responsabilités sociales et politiques et placer les partis politiques du mouvement ouvrier sous une pression de plus en plus forte. Nous avons besoin d’une mobilisation réelle si nous voulons obtenir des changements réels.

Asbjørn Wahl est conseiller du Syndicat norvégien des Travailleurs municipaux et des Employés du secteur public. Roy Pedersen est président de la Confédération des Syndicats (LO) d’Oslo.

Source : http://links.org.au/node/3527
Traduction française pour avanti4.be : G. Cluseret