Négociations turco-kurdes : Naufrage du processus de paix ?

Tino Brugos 11 août 2013

Le 21 mars dernier, à l’occasion de la célébration du Newroz, qui est à la fois le Nouvel An et la journée nationale du peuple kurde, le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) avait organisé un grand rassemblement politique sur une esplanade dans la banlieue de Diyarbakir (Amed, en langue kurde), avec la participation de plusieurs centaines de milliers de personnes.

Il y régnait une grande expectative parce qu’on avait annoncé la possibilité qu’un communiqué d’Abdulah Ocalan, dirigeant du PKK emprisonné depuis 1999 sur l’île d’Imrali, y soit rendu public dans lequel il annoncerait le début d’une trêve dans les activités militaires afin d’ouvrir un processus de négociations politiques destiné à résoudre, une fois pour toutes, le problème posé par les revendications du peuple kurde en Turquie.

Si quelque chose suscitait l’inquiétude dans ces circonstances, ce n’était pas le fait de la trêve en elle-même. En fin de compte, depuis le début des années 1990, le PKK a décrété des trêves et des cessez-le-feu à neuf reprises. Leur bilan a toujours été maigre face à au refus de l’Etat turc de bouger ne serait-ce que d’un pouce de ses positions. On s’attendait cette fois ci à une confirmation officielle de l’ouverture d’un processus sérieux, avec du contenu, qui obligerait le gouvernement à négocier des questions de caractère politique qui pourraient inclure, entre autres, la possibilité qu’Ocalan lui-même soit libéré.

La déclaration d’Ocalan n’a pas déçu ces expectatives en annonçant un cessez-le-feu de la part des unités de guérilla du PKK et le début d’un retrait ordonné vers l’Irak de ces forces militaires comme preuve de bonne volonté afin d’entamer les négociations politiques.

En réalité, on a évoqué l’existence de contacts secrets entre le gouvernement turc et des interlocuteurs kurdes depuis des années. Ces contacts se seraient déroulés sous les auspices du gouvernement norvégien, qui jouit d’un prestige important au niveau international pour avoir impulsé les contacts et les négociations entre des groupes insurgés et les gouvernements des pays impliqués.

Menés depuis l’année 2008, ces contacts auraient abouti à la trêve de septembre 2008 qui s’est prolongée jusqu’en 2010. L’échec de la vague répressive lancée par le gouvernement de Tayip Erdogan a été décisif pour la reprise de ces contacts. Depuis lors, les avancées ont été suffisamment significatives pour que le PKK manifeste sa volonté d’entamer un processus de paix formel. C’est dans ce contexte que s’est produit à Paris l’assassinat de trois militantes kurdes impliquées dans la structure européenne du PKK, l’une d’elles ayant de très hautes responsabilités de direction. Cet événement a suscité d’importantes inquiétudes car il a été interprété comme l’entrée en scène de forces obscures de l’appareil d’Etat turc intéressées à bloquer toute action qui puisse permettre d’avancer sur la voie politique afin de résoudre le conflit. On a tout particulièrement accusé le MIT (les services secrets d’Etat) et des secteurs de l’armée, intéressés à réduire la marge de manœuvre d’un gouvernement civil, islamiste modéré, pour qui il faut réviser l’héritage politique de Mustapha Kemal Atatürk, le fondateur de la république de Turquie.

Le PKK annonce un délai limité

Ces derniers jours de juillet, des médias se sont fait les échos de plusieurs déclarations émises par des membres de la présidence exécutive de l’Union des Communautés du Kurdistan (KCK) dans lesquelles ils dénoncent l’attitude passive et immobiliste du gouvernement turc après l’instauration de la trêve et le retrait des groupes de guérillas du PKK. Le KCK a émergé ces dernières années comme la nouvelle organisation de coordination des différentes entités politiques et sociales kurdes au-dessus des frontières actuelles qui divisent le peuple kurde et qui se situent dans la nouvelle ligne idéologique impulsée par le PKK : la démocratie confédéraliste. A sa tête se trouvent des dirigeants historiques tels que Cemil Bayik, Murat Karayilan ou Sabri Ok, dont on dit qu’il a participé aux contacts d’Oslo.

C’est précisément ce dernier qui a déclaré que le processus ne peut pas avancer s’il ne s’appuie que sur une seule jambe. Il a passé en revue les gestes du PKK, comme le retrait des unités de guérilla, qui ont commencé à se retirer de manière ordonnée depuis le mois de mai en dépit du harcèlement de l’armée turque et qui a culminé ce mois de juillet avec l’arrivée dans le nord de l’Irak du dernier groupe provenant de la région de Desim, après 56 jours de marche par les montagnes, continuellement espionné par les drones de l’armée.

Pour Sabri Ok, c’est la même réponse que dans le passé qui se répète. Selon lui, à chacune des trêves précédentes du PKK, l’Etat turc a réagi en augmentant l’intensité de la « guerre sale » et en sabotant toute possibilité de rapprochement. Il a souligné que si pour le 15 octobre prochain aucun geste important de la part de l’Etat turc n’est posé, le PKK se sentira en droit de réviser son évaluation de la situation actuelle.

Le processus de paix actuel devrait avoir, selon le PKK, une série de phases qui ont débuté avec l’annonce de la trêve et le retrait afin d’ouvrir la voie à une nouvelle étape dans laquelle l’Etat devrait montrer sa disposition à négocier des questions politiques, parmi lesquelles les plus significatives seraient la reconnaissance des droits linguistiques du peuple kurde ainsi qu’un processus de démocratisation des institutions républicaines qui permettrait d’inclure les Kurdes en tant qu’élément constituant. En outre, il devrait également envisager une possible libération d’Ocalan, ce qui semble à tout point de vue irréaliste aujourd’hui au vu de l’attitude inflexible du gouvernement Erdogan. L’inquiétude augmente ainsi par ailleurs sur l’état de santé du leader enfermé depuis près de 15 ans en régime d’isolement. C’est précisément pour en finir avec cette situation qu’a été lancée l’année dernière une campagne exigeant qu’une commission médicale indépendante puisse évaluer son état de santé, bien qu’aucun résultat positif n’ait été obtenu dans ce sens.

Appuyé sur une base sociale solide qui résiste à toutes les campagnes répressives et sur une base arrière sécurisée dans les montagnes de Quandil, dans la partie irakienne du Kurdistan, le PKK compte sur une force militaire considérable qui, selon les estimations, varie entre 8.000 et 20.000 effectifs. On estime qu’avant d’initier son repli actuel, il comptait sur une force de guérilla permanente de 3.000 combattants à l’intérieur de la Turquie. Le PKK dispose de plusieurs camps, d’un hôpital militaire, de dépôts d’armes et d’autres infrastructures qui lui permettent de mener une guerre prolongée qui a commencé en 1984, peu après le coup d’Etat militaire mené par Kenan Evrem.

Une force politique de gauche

Après la chute de l’URSS et la fin de la Guerre froide, de nombreux mouvements de libération nationale sont entrés dans une crise profonde qui les a amenés à réviser les positions défendues jusqu’alors. Dans certains cas, ils ont fait le choix de s’intégrer dans le jeu politique, comme au Salvador ou au Guatemala. Dans d’autres cas, ils se sont divisés et atomisés. Ainsi, au début du 21e siècle, les seuls groupes armés révolutionnaires ayant une force politique significative étaient les FARC de Colombie, les Tigres Tamouls du Sri Lanka et le PKK kurde. C’est pour cette raison que ce dernier a tenté de renforcer les liens de collaboration avec ces autres forces insurgées. Mais aujourd’hui, les FARC sont impliquées dans un processus de négociation et les Tigres Tamouls ont été militairement écrasés, en dépit du fait qu’ils avaient accumulé des forces considérables.

Ces faits ont fait croire au gouvernement turc qu’il pourrait reproduire en Anatolie un scénario similaire à celui des Tamouls. Cependant, en dépit de plusieurs indices initiaux semblant annoncer un final similaire à celui du Sentier Lumineux au Pérou ou aux Tigres Tamouls du Sri Lanka, le PKK a été capable tout au long de ces dernières années de surmonter des difficultés aiguës et de se réinventer afin de répondre aux nouveaux défis en actualisant les objectifs pour lesquels il avait été fondé en 1978.

Dans ce sens, sa capacité à se réorganiser et à se maintenir est significative quand on tient compte du fait que sa base d’opération se situe dans une région, le Moyen-Orient, soumise à de fortes tensions et où les groupements politiques qui s’identifiaient aux positions idéologiques liées aux divers courants marxistes sont entrés en crise depuis des décennies. En dépit de toutes les adversités, le PKK est aujourd’hui un courant de masse qui continue à se définir comme une organisation qui lutte pour construire une société socialiste.

Son origine se trouve dans les expériences de la génération qui a vécu les événements de 1968, ceux-ci ayant eu un fort impact en Turquie. En 1970 s’est produit un coup d’Etat orchestré par les militaires dans le but de stopper la montée d’un mouvement social qui se radicalisait, allant jusqu’à donner naissance aux premiers groupes de lutte armée. C’est dans ce contexte que, au vu des limites légales, certains militants kurdes qui s’étaient jusqu’alors maintenus au sein des organisations traditionnelles de la gauche turque, ont commencé à développer la thèse de l’exploitation coloniale du Kurdistan, créant ainsi les premiers partis kurdes de gauche. Cette orientation idéologique à gauche est importante car elle a clairement différencié le mouvement kurde de Turquie par rapport à l’évolution des Kurdes d’Irak.

On ne peut pas comprendre le développement du nationalisme kurde sans la figure charismatique de Barzani, leader du Parti Démocratique du Kurdistan qui a dirigé une lutte de libération en Irak qui a ensuite essaimé en Syrie, au Liban, en Iran et en Turquie. Barzani a toujours été un personnage respecté quoique polémique. En Turquie, ses partisans ont également fondé une version locale de son mouvement, le PDK-T qui, à la chaleur de la radicalisation des années 1970 et après diverses scissions, s’est engagé dans la lutte armée. C’est ainsi qu’est né un groupe, les Partisans pour la Libération du Kurdistan (KUK), qui a lancé la lutte armée. Mais celui-ci s’est heurté en chemin au PKK, récemment fondé, qui soutenait des positions idéologiques beaucoup plus avancées. On n’a jamais parlé de « peshmergas » en Turquie, mais bien de guérillas dans un sens plus guévariste. A la différence des barzanistes, le PKK n’a pas hésité à affronter les structures tribales, accusées d’intégration et de collaboration avec l’Etat turc, et il a encouragé l’intégration des femmes dans la lutte armée, tout cela sous la direction charismatique et verticaliste d’Ocalan.

Les premiers noyaux ont été connus comme les « Apocularis » (les partisans d’Apo, nom de guerre d’Ocalan). L’affrontement culminant a coïncidé avec le nouveau coup d’Etat militaire de 1980 qui a écrasé les organisations de gauche, tant turques que kurdes. Seul le PKK a pu survivre à la répression grâce au fait qu’il avait développé, bien avant le coup d’Etat, une infrastructure en dehors du pays. Ainsi, quand en 1984 le PKK a officiellement lancé la lutte armée, il était l’unique organisation capable d’offrir une réponse au gouvernement militaire et au régime qui l’a suivi.

Ce premier PKK luttait pour le développement d’un processus révolutionnaire au Kurdistan qui serait mené par la collaboration entre les Turcs et les Kurdes. De fait, parmi ses premières pertes, se trouvaient tant des Turcs que des Kurdes. La libération du Kurdistan était le chemin par lequel se développerait le processus révolutionnaire en Turquie. Les bases sociales du tribalisme furent attaquées et le PKK déclara que l’objectif final était l’indépendance du Kurdistan et la création d’un Etat kurde unifié au sein d’un nouveau Moyen Orient.

Tout au long des années 1980 et 1990, les militants du PKK se sont revendiqués comme étant marxistes et ont lutté pour développer un processus révolutionnaire dont le cœur serait le territoire kurde. Leur politique d’alliances, marquées parfois par des positionnements sectaires et intransigeants, se dirigeait toujours en direction des nouvelles formations politiques de la gauche turque et pratiquement jamais envers les organisations traditionnelles kurdes, accusées de tribalisme et de conservatisme.

Le PKK impulsait des organisations nouvelles en dehors du pays et il a signé plusieurs pactes avec des partis révolutionnaires turcs. Il a même développé des organisations légales, comme le furent le HEP, le DEP et le HADEP, toujours positionnées dans le spectre politique de la gauche et cherchant à nouer des alliances avec d’autres organisations turques de même orientation. Dans ce sens, on peut affirmer, sans l’ombre d’un doute, que le PKK a ouvert et cultivé un nouvel espace politique qui, avec les années, s’est élargi vers les autres parties du Kurdistan.

Le PKK après l’arrestation d’Ocalan : Continuité ou refondation ?

La fin de la Guerre froide et la disparition du bloc soviétique ont eu un impact limité sur le processus kurde. Le développement d’une lutte armée qui s’est montrée efficace pour mobiliser la population et survivre au milieu d’une répression féroce (quand l’armée n’est pas capable d’écraser la guérilla, c’est une victoire pour elle), ainsi que les progrès sur le plan électoral du front légal ont été des éléments importants qui ont aidé à maintenir les espoirs. Tout cela au milieu d’une guerre qui a coûté la vie à près de 30.000 personnes et rasé près de 5.000 villages en conséquence de l’application de la doctrine de la terre brûlée. Mais survinrent alors deux événements déterminants ; l’arrestation d’Ocalan et son procès, ainsi que l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis. Ces deux faits ont totalement bouleversé l’échiquier politique régional et le PKK a du faire face à la conjoncture la plus défavorable de son histoire.

A partir du moment où Ocalan est tombé aux mains des forces de sécurité turques s’est ouvert un questionnement sur l’avenir d’un parti qui, jusqu’alors, s’était illustré par le culte de la personnalité de son dirigeant. Sans sa présence, il existait une possibilité que le PKK finisse comme le Sentier Lumineux du Pérou, qui s’est montré incapable de se maintenir après la chute de son dirigeant, Abimael Guzmán. Ce scénario a semblé se concrétiser les premiers mois après l’arrestation d’Ocalan et durant la préparation de son procès – où il a été finalement condamné à mort mais pas exécuté, la Turquie avait alors aboli l’application de la peine de mort suite aux pressions européennes à l’époque où sa possible intégration dans l’Union européenne était en discussion était en discussion.

Après l’arrestation et les mobilisations immédiates qui se sont étendues dans une bonne partie de l’Europe, du Moyen-Orient et d’Amérique du Nord, le PKK est entré dans une phase de réorganisation et d’adaptation aux nouvelles conditions. Dans un premier temps, la direction présidentialiste d’Ocalan fut remplacée par une autre de type plus collective. Mais les éléments les plus novateurs sont arrivés à partir du moment où Ocalan a commencé à développer sa ligne de défense face à ses juges. L’isolement pénitentiaire ne l’a pas empêché de continuer à élaborer de nouvelles propositions et de réviser une bonne partie de l’orientation du mouvement kurde. Jusqu’à ce moment, le document de fondation du PKK, son manifeste publié sous forme de brochure avec le titre « La voie pour la révolution au Kurdistan », était le noyau central des réflexions sur l’histoire du Kurdistan, une analyse de la situation après le partage de la région qui a suivi la Première Guerre mondiale, ainsi qu’une série de propositions pour impulser le développement de la lutte révolutionnaire. Ce document fixait comme but la destruction de toute forme de colonialisme, la construction d’un Kurdistan unifié et la nécessité d’une coordination avec les forces révolutionnaires turques.

De manière surprenante, Ocalan a commencé à avancer une série de nouvelles propositions qui, du moins à première vue, signifiaient une autocritique par rapport au chemin suivi jusqu’alors par le PKK. Elles ont produit une démoralisation considérable parmi certains secteurs militants ainsi que parmi des journalistes et intellectuels qui se sont caractérisés par leur solidarité avec le peuple kurde (comme Chris Kutschera ou Gérard Chaliand). Quelques voix se sont élevées pour accuser Ocalan de trahison et de parler ainsi pour sauver sa vie. Le tournant le plus surprenant est venu lorsqu’il a repoussé la perspective de la formation d’un Etat kurde indépendant en faveur d’un appel à la création d’une république turque véritablement démocratique. Sa lutte n’était donc plus dirigée contre la république turque mais bien pour approfondir sa démocratie.

Ces idées ont provoqué un choc initial qui a mené le PKK à ses moments les plus difficiles. Ceux-ci se sont soldés par une scission menée par deux membres du Conseil Présidentiel qui ont constitué un Parti Patriotique Démocratique (PWD) qui ne s’est cependant pas consolidé en tant qu’alternative au PKK. La poursuite du procès a permis à Ocalan de présenter une proposition plus élaborée et plus complète qui s’est finalement concrétisée dans deux idées de base : la république démocratique et le confédéralisme démocratique.

Après l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis s’est constitué un foyer de tension qui s’est maintenu jusqu’à aujourd’hui avec l’instauration du Gouvernement Régional Kurde dans le nord de ce pays. Selon les nouvelles thèses d’Ocalan, la solution de la question kurde au Moyen-Orient ne passe plus par la création d’un nouvel Etat-nation qui contribuerait à compliquer encore plus la situation. Ocalan pense que cette nouvelle entité serait vue comme un nouvel Israël dans la zone et ne serait jamais acceptée par les Turcs, les Arabes et les perses (Iraniens). Il faudrait procéder, à la place, à une refondation des républiques existantes, en approfondissant leurs contenus démocratiques-participatifs. Cela permettrait de dissocier l’idée de démocratie de celle de l’Etat-nation puisque la démocratie serait au service de la population et des communautés locales.

Le projet d’un confédéralisme démocratique pose la nécessité d’un modèle démocratique décentralisé qui autorise la construction de « conseils » ouverts à la participation populaire élus dans chaque village ou hameau, dans les villes, les municipalités, etc. Ces gouvernements locaux seraient appelés à préparer les mesures pour répondre aux besoins immédiats de la population et devraient être reconnus dans leur droit à prendre des décisions et à se coordonner entre eux de telle sorte que puisse surgir les germes d’entités qui mènent des politiques communes au dessus des frontières existantes. De cette manière, le peuple kurde pourrait ainsi constituer un espace commun sans qu’il ne soit nécessaire de remettre en question les frontières existantes des Etats actuels.

Les nouvelles idées et leur impact sur le PKK

La publication de ces thèses a obligé le PKK à débattre et à les mettre en valeur. Cela s’est produit à travers une série de congrès réalisés entre les années 2000 et 2008. En dépit de la gravité de la situation, totalement contraire, le parti a été capable de se maintenir malgré des pertes qui, bien que significatives, n’ont pas été suffisantes pour construire une alternative capable de disputer son hégémonie qui, au cours de ces dernières années, s’est consolidée.

Jusqu’en 2002, le PKK a défendu la ligne d’une République démocratique et a mené un processus de réorganisation de l’ensemble du mouvement. Il a ainsi dissous ses fronts politique (ERNK) et militaire (ARGK) qui ont été remplacés par deux entités plus flexibles. Assumer la proposition d’une solution pacifique pour la question kurde supposait l’immolation du PKK lui-même, qui est devenu le « Congrès pour la Liberté et la Démocratie au Kurdistan » (KADEK).

Dès ce moment a commencé une profonde réforme organisationnelle qui a touché toutes les structures du PKK. Contre ceux qui parlaient d’opportunisme et de renonciation aux principes élémentaire d’organisation s’est instauré un nouveau modèle d’organisation qui abandonnait le léninisme classique du parti dirigeant pour donner lieu, à la place, à une constellation d’organismes interconnectés et coordonnés entre eux. C’était l’adaptation organique du projet de confédéralisme démocratique. Une fois ce processus achevé en 2005, c’est la refondation du PKK qui a été mise en œuvre.

Depuis lors, cette organisation a grandi et est devenue plus complexe. Il y a eu une forme de séparation des secteurs kurdes du PKK de Syrie, d’Irak ou d’Iran qui se sont constitués en partis souverains, quoique coordonnés (le PÇDK en Irak, le PYD en Syrie et le PJAK en Iran). Les structures armées ont cessé d’être présentées comme des unités de guérillas pour constituer des « unité d’autodéfense » (HPG). Les femmes ont gagné en autonomie avec la création de leur propre structure féminine (PAJK) chargée de l’élaboration idéologique et de la direction des activités des groupes présents dans la diaspora européenne. Des unités de guérillas exclusivement composées par des femmes ont également été créées. Dans la diaspora kurde s’est constitué le Kongra Gel (Congrès du Peuple Kurde), successeur de l’ERNK, qui s’est à son tour intégré au sein du Congrès National Kurde (KNK).

Enfin, toutes ces nouvelles structures sont regroupées dans l’Union des Communautés Kurdes (KCK) qui est l’organisme qui, sous la forme d’une confédération, les agglutine toutes autour du projet d’Ocalan. Ce nouvel organisme a subi une forte répression en Turquie, avec plusieurs milliers d’arrestations.

Expliquer le fonctionnement de ce conglomérat n’est pas simple. Certains l’ont défini comme une sorte de système planétaire formé par les planètes PKK, PÇDK, PJAK, PYD, les femmes et les unités d’autodéfense. Chacune de ces entités a elle-même une série de satellites formés par leurs différentes organisations de masse. Cet ensemble planétaire tourne autour d’un soleil qui n’est autre qu’Ocalan lui-même, une preuve du fait que, si certaines idées peuvent changer, d’autres pas - comme le culte de la personnalité du dirigeant qui, même en prison, a été capable de piloter cette transformation.

Le printemps arabe et la question kurde

Tous ces changements ont permis au PKK de se réintégrer dans l’activité et de se transformer en un acteur politique dont il faut tenir compte dans les pays ayant des minorités kurdes en leur sein. Ils ont également suscité une profonde inquiétude en Turquie où les autorités voient avec appréhension un possible Etat kurde autoproclamé en Irak et aujourd’hui une nouvelle zone autonome kurde en Syrie. Diverses analyses ont souligné l’augmentation de l’activisme de la « galaxie PKK » qui est capable de transvaser des militants et des combattants d’un secteur à l’autre, même si le KCK a nié cette affirmation. En tout cas, la crise en Syrie est en train de permettre l’émergence d’une nouvelle question kurde au Moyen-Orient qui contribue à l’augmentation des tensions et promet d’être une source de nouvelles préoccupations pour la diplomatie internationale.

Pendant ce temps, en Turquie, se consolide l’idée qu’il n’y a pas de solution à la question kurde. Les lois électorales qui obligent à obtenir 10% des votes dans toutes les provinces pour accéder au Parlement n’ont pas empêché l’émergence de regroupements électoraux indépendants qui ont gagné des sièges grâce à l’activité déployée par les partis pro-kurdes qui renaissent sans cesse après chaque interdiction de leur activité (HADEP, DEHAP, DTP et aujourd’hui DBP).

A cela il convient d’ajouter la progression électorale aux élections municipales qui ont donné plusieurs capitales de province et de nombreuses localités au mouvement kurde, y compris Diyarbakir/Amed, considérée comme la principale ville du Kurdistan turc. Dans ce contexte, il reste à voir quelle sera l’évolution des événements jusqu’au mois d’octobre, délai annoncé par le PKK pour poursuivre la trêve actuelle ou reprendre les activités armées. En tout cas, il est significatif qu’au milieu de toutes les turbulences, ses propositions continuent à tracer l’horizon d’un modèle alternatif socialiste.

Source :http://www.vientosur.info/spip.php?article8231
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera