Ne les laissez pas utiliser cette horreur pour attiser les sectarismes

International Socialist organization (USA) 15 janvier 2015

Ne les laissez pas utiliser cette horreur pour attiser les sectarismes

Tout en condamnant sans équivoque l’attentat, cette déclaration de l’organisation étatsunienne International Socialist Organization, publiée le lendemain de l’attaque contre Charlie Hebdo. met en évidence l’hypocrisie des réactions de nombreux dirigeants politiques et gouvernements et met en garde contre l’utilisation qu’ils ne manqueront pas d’en faire, à l’image de ce que Bush a fait suite aux attentats du 11 septembre.

Cette déclaration a suscité des réactions de militants de l’organisation qui ont été publiées sur le site internet de l’ISO (une pratique qui – soit dit en passant - pourrait utilement inspiré les organisations de la gauche belge…). Nous publierons des extraits de cet intéressant débat très prochainement. (Avanti !)

Ne laissez pas cette horreur être utilisée pour attiser le sectarisme

Les meurtres horribles perpétrés dans les bureaux de Charlie Hebdo à Paris ont choqué le monde entier. Les marques de sympathie et de solidarité pour les 12 personnes tuées - principalement des responsables, des journalistes et des dessinateurs du magazine - et les 11 blessés est tout aussi générale que justifiée.

Mais cette tragédie est déjà utilisée, notamment par les dirigeants des gouvernements les plus puissants du monde, pour diriger la haine contre les musulmans et pour justifier les guerres impérialistes et la répression par l’État au nom de la sécurité nationale. La gauche en France et dans le monde doit prendre position pour la démocratie et contre l’islamophobie et le terrorisme parrainés par l’État.

Comme l’a déclaré au journal Libération une syndicaliste qui assistait à l’impressionnante veillée organisée à Paris la nuit des meurtres, son syndicat « défend la liberté d’expression. Toutefois, nous sommes également ici pour dénoncer la politique du gouvernement, qui est indirectement responsable de ces actes - la guerre au Mali, par exemple ".

À ce stade, les auteurs du massacre ne sont pas connus avec certitude, mais des témoins ont déclaré que le tireur masqué a utilisé l’expression islamique "Allahu Akbar" (Dieu est plus grand) alors qu’ils entraient dans les bureaux du magazine. Charlie Hebdo a été sévèrement critiqué et menacé de représailles violentes pour avoir publié des caricatures et des articles ridiculisant l’islam, une des nombreuses cibles de son esprit satirique.

Car Charlie Hebdo se moque aussi du christianisme et des autres religions, comme d’autres croyances et idéologies politiques de tous bords. Nous devons remettre en question ce que nous considérons comme politiquement arriéré dans ces publications - mais journalistes et dessinateurs devraient être en mesure de publier ce qu’ils pensent être de la satire sans craindre pour leur vie et leur sécurité.

Si ce crime a bien été accompli par des islamistes liés d’une manière ou d’une autre à des groupes comme Al-Qaïda ou l’Etat Islamique en Irak et en Syrie - comme cela a été largement avancé tant par des partisans que des détracteurs de Charlie Hebdo – il s’agit d’un acte totalement condamnable commis par des réactionnaires politiques qui ne tolèrent pas la dissidence, en particulier si elle vient de leurs coreligionnaires. Les meurtres à Paris ne sont pas un coup porté à l’islamophobie, et encore moins une action en faveur de la libération des opprimés. Au contraire, ils rendront la lutte contre le fanatisme anti-musulman plus difficile en ouvrant la voie à l’Etat et à la droite pour qu’ils attisent la peur et la haine.

La tradition marxiste rejette les actes de terrorisme individuel. Comme l’a expliqué le révolutionnaire russe Léon Trotsky : « Apprendre à voir tous les crimes contre l’humanité, toutes les indignités auxquelles sont soumis le corps et l’esprit humain, comme les excroissances et les expressions déformées du système social existant, dans le but de diriger toutes nos énergies en une lutte contre ce système - voilà la direction dans laquelle le désir brûlant de vengeance doit trouver sa plus haute satisfaction morale ». (1)

Nous rejetons aussi ceux qui utiliseront - et ont déjà utilisé - les meurtres de Paris pour affirmer que les pays occidentaux comme la France et les Etats-Unis sont engagés dans une « guerre de civilisation » contre l’islam réactionnaire. La violence et la répression des groupes comme l’Etat Islamique rencontre l’opposition de millions de musulmans. Qui plus est, les gouvernements de l’Occident « civilisé » - qui sont beaucoup plus puissants que ces groupes – ont été et sont responsables de beaucoup plus de violence, de terreur et de morts – qui, dans ce cas, est légitimée de manière tout à fait routinière au nom de la foi religieuse, des idéaux démocratiques ou des deux à la fois.

Barack Obama n’a pas tardé à dénoncer une attaque "lâche et maléfique". « Le fait que c’était une attaque contre des journalistes, une attaque contre notre liberté de la presse, souligne également à quel point ces terroristes craignent la liberté d’expression et la liberté de la presse", aurait également déclaré Obama lors d’une réunion autour du Bureau Ovale à la Maison Blanche.

Qu’en est-il de la liberté de la presse pour James Risen, le reporter du New York Times qui vient d’être convoqué à la barre des témoins et sommé de nommer ses sources pour un article qu’il a écrit sur les opérations secrètes de la CIA contre l’Iran ? Qu’en est-il de la liberté d’expression pour Bradley Manning ou Edward Snowden, les deux « lanceurs d’alerte », le premier expédié en prison militaire pour avoir révélé les crimes de guerre des Etats-Unis et le deuxième contraint à l’exil pour avoir dévoilé l’ampleur d’une surveillance étatique digne de Big Brother.

Barack Obama et les autres dirigeants de grandes puissances ont une vénération sélective pour les libertés démocratiques. Ce qui ne les empêchera pas d’essayer d’exploiter le scandale provoqué par les tueries chez Charlie Hebdo et la détermination de la population qui réclame que la presse et les autres libertés soient protégées afin de renforcer le soutien pour leurs entreprises impérialistes - de l’intervention de la France en Afrique aux bombardements effectués par la coalition menée par les USA contre l’Etat Islamique en Irak et Syrie.

Nous pouvons faire appel à l’expérience du 11 septembre 2001 afin de rappeler comment la mort tragique de près de 3.000 personnes aux États-Unis a été transformé en justification d’une « guerre contre le terrorisme » et d’occupations en Afghanistan et en Irak qui ont coûté de très nombreuses fois ce nombre de vies (2). Maintenant, dans les Etats-Unis post-11 septembre, le harcèlement et la répression des Arabes et des musulmans par l’Etat sont quotidiennement à l’ordre du jour.

Les dirigeants politiques sont prompts à blâmer les militants islamistes pour le massacre chez Charlie Hebdo. Mais ces réactionnaires n’ont gagné en force qu’à la suite des guerres sans fin menées par les Etats-Unis en Afghanistan, en Irak et dans d’autres pays musulmans. Et l’islamophobie, développée non seulement par des organisations d’extrême-droite, mais par l’establishment, y compris le centre gauche, ne fait que produire davantage de colère contre les gouvernements des pays les plus puissants du monde.

Ce qui est nécessaire pour lutter contre l’oppression anti-musulmane en Europe, aux États-Unis et en Occident, c’est une gauche internationale plus forte qui défende à la fois la liberté de pratiquer la religion sans harcèlement de l’Etat et le droit à la libre expression. La défense de ces droits fondamentaux doit être liée à une opposition de principe à l’impérialisme - y compris quand il se présente comme une force libératrice contre l’Etat Islamique et d’autres courants islamistes.

Les meurtres horribles à Paris seront utilisés comme une excuse pour restreindre davantage les droits de tous les musulmans – et évidemment de ceux, de toutes les races et de toutes religions, qui veulent contester les politiques gouvernementales - et pour poursuivre et étendre les guerres qui ont plongé le Moyen-Orient dans la souffrance et le chaos.

Nous devons nous opposer à tous ceux qui tentent d’utiliser cette tragédie comme une excuse pour la guerre et le racisme. Leurs actions conduiront à rendre le monde plus violent, plus dangereux et plus oppressif pour les peuples dans tous les coins du globe.

Notes du traducteur

1. C’est la phrase de conclusion de l’article " Pourquoi les marxistes s’opposent au terrorisme individuel " publié par Trotsky en 1911.
Source : https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1911/110000.htm

2. De mars 2003, date de l’invasion américaine en Irak au départ fin 2011 des derniers GI’s, 162.000 personnes ont été tuées dans le pays selon un bilan établi par Iraq Body Count (IBC), une ONG basée en Grande-Bretagne. IBC est arrivé à cette conclusion en croisant ses propres statistiques (consacrées aux civils) avec celles des autorités irakiennes, les pertes américaines ainsi que des données révélées par le site Wikileaks (Iraq War Logs).
Sur les 162.000 tués recensés, "79% étaient des civils", souligne le rapport, le reste comprenant des membres des forces de l’ordre irakiennes (9.019), des soldats américains (4.474) et des insurgés. Les forces de la coalition menée par les Etats-Unis sont directement responsables de la mort de 14.705 civils sur la période 2003-2011, dont "plus de la moitié au cours de l’invasion de 2003 et des sièges de Fallouja en 2004", note IBC.
Source : France 24, 3 janvier 2012, http://www.france24.com/fr/20120102-guerre-irak-milliers-victimes-etats-unis-invasion-huit-ans-guerre-civils-bilan/

Publié le 8 janvier sur le site Socialist Worker.
Source : http://socialistworker.org/2015/01/08/dont-let-this-horror-be-exploited
Traduction française pour Avanti4.be : Jean Peltier