Meister-Sprimont : Des astreintes pour casser un piquet de grève : jusqu’à quand nos syndicats laisseront-ils faire ?

Jean Peltier 25 mars 2013

Les travailleurs de l’usine Meister à Sprimont sont partis en grève lundi dernier contre les menaces de délocalisation et de licenciements qui pèsent sur leur entreprise. Un piquet de grève a été installé devant l’entreprise. La suite est désormais tristement classique : la direction a saisi la justice et celle-ci a décidé d’imposer des astreintes de 500 euros contre toute personne qui bloquerait l’entrée de l’entreprise. Un huissier est venu vendredi après-midi signifier la décision et la police est intervenue le soir même pour disperser le piquet.

Est-ce que toute lutte qui implique un piquet de grève est condamnée à se terminer comme cela en Belgique aujourd’hui ? La réponse est simple. C’est oui. Du moins tant que les syndicats ne se décideront pas un peu à montrer les dents au lieu de se contenter de pleurnicher sur l’injustice de la justice.

Une menace permanente...

Les astreintes sont une épée suspendue au-dessus de la tête des travailleurs en lutte - et une épée que les patrons sortent du fourreau de plus en plus vite et de plus en plus souvent. Ce fléau n’a pourtant pas toujours existé. Les astreintes contre les piquets sont apparues il n’y a pas plus d’une vingtaine d’années. Quand les premiers juges les ont prononcées, le mouvement syndical n’a guère réagi. Et par la suite, il s’est résigné. Et pourtant, les astreintes sont aujourd’hui un des principaux obstacles au droit de grève.

Certes, l’utilisation des astreintes pendant les grèves a déjà plusieurs fois menée à des protestations. En 2002, une pétition syndicale a rassemblé 80.000 signatures et syndicats et patronat ont négocié pour conclure un « gentlemen’s agreement ». Dans cet accord, le patronat avait promis d’éviter de recourir à des interventions juridiques. Il ne reste évidemment rien aujourd’hui de cet accord, ce qui démontre une fois de plus, soit dit en passant, ce que valent les promesses patronales et l’utilité de la « concertation sociale » tant vantée par les sommets syndicaux.

Alors, puisque le patronat préfère - à raison, de son point de vue, vu la manière dont les choses se passent depuis des années - jouer le rapport de forces, le meilleur moyen de lui répondre ne serait-ce pas de lui rendre la pareille - avec nos propres armes, celles de la mobilisation de masse et de la détermination dans l’action ?

...Qui peut être repoussée

Lorsque, comme à Meister, un juge décide d’une astreinte, est-ce que ce serait hors de portée pour les régionales liégeoises de la FGTB et de la CSC de lancer un appel pour une mobilisation d’urgence de délégués et de militants pour renforcer le piquet de grève de Meister ? Est-ce que ce serait impensable d’élargir cet appel à la solidarité contre des patrons-voyous (voir plus bas) à la population et aux militants de gauche, politiques et associatifs ? Est-ce que, dans une région aussi syndiquée et combative que Liège, ce serait impossible de réunir, dans un délai de 24 heures, 300 ou 500 personnes au piquet ? Pour ne parler que de la FGTB, est-ce que des responsables aussi prompts à enflammer les militants depuis le balcon du 1er étage de la Place Saint-Paul que Marc Goblet ne seraient pas enchantés d’être en première ligne du piquet ? Ne serait-ce pas la place naturelle de responsables syndicaux de premier plan de la Centrale des Métallos, comme Francis Gomez et Nico Cué, qui réclament de longue date une autre stratégie syndicale plus combative ? Et peut-être même aussi de la camarade Anne Demelenne, qui pourrait sans doute dégager un peu de temps pour cela, entre une négociation au sommet avec les « partenaires sociaux » de la FEB et une visite au Forum Social Mondial de Tunis ?

Car, face à un tel piquet, que pourrait faire un huissier signifiant des astreintes à des centaines de militants emmené par des responsables décidés qui refuseraient de dissoudre le piquet et de lui donner leurs noms ? Forcer l’entrée à lui tout seul ? Démonter une barricade de ses petits bras vigoureux ?

Et que pourrait faire la police ? Mobiliser trente paniers à salade pour embarquer tout le monde ? Cloîtrer dans les cellules de l’hôtel de police la fine fleur du syndicalisme régional ? Traîner les responsables nationaux de la FGTB et de la CSC devant les tribunaux ? Ce serait pour eux une occasion en or de montrer le vrai visage d’une justice qui choisit de se placer au service de patrons licencieurs et délocalisateurs. Ce serait un moyen de choix pour forcer cette justice à y regarder désormais à deux fois avant de distribuer des astreintes à la volée. Ce serait surtout l’occasion de donner un signal fort à tous les travailleurs confrontés à l’avenir aux astreintes et leur donner confiance dans leur capacité à résister à ces attaques en misant eux aussi sur l’action et la solidarité.

Samedi, la FGTB et la CSC organisent une grande manifestation dans les rues de Liège pour la défense de l’emploi dans la région. Il y aura des milliers de travailleurs, de chômeurs, de pensionnés, seul-e-s ou en famille. Il y aura des pancartes, des drapeaux et des pétards. Il y aura aussi des dénonciations sans pitié des méfaits du patronat et des insuffisances des politiciens en place - et peut-être même, audace des audaces, quelques piques contre le PS. Il y aura des discours enflammés et des appels à la mobilisation.

La seule chose qu’il n’y aura pas, c’est des victoires à mettre en avant pour soutenir ces beaux discours. À moins que les directions syndicales ne changent leur fusil d’épaule. Ou, plus sérieusement, à moins que nous, syndicalistes combatifs et militants de gauche, commencions à organiser la solidarité et l’action par en bas... Et à mettre la pression sur ceux qui, en haut, sont sensés organiser la lutte pour défendre nos droits.

Chez Meister, un bras de fer qui dure depuis des mois

Meister est une entreprise spécialisée dans la fabrication de pièces mécaniques pour l’automobile. Elle dépend du groupe allemand Poppe et Potthoff. Depuis des années, ce groupe, sans jamais l’annoncer ouvertement, semble vouloir se débarrasser de l’usine belge, pourtant rentable, pour délocaliser la production vers l’Europe de l’Est. D’où un blocage des investissements, le refus d’engager du personnel stable, le recours systématique à des CDD et à des intérimaires et des méthodes de management qui cherchent systématiquement l’affrontement avec le personnel,...

Patron de choc et milice privée

Il y a un peu plus d’un an, une grève avait déjà éclaté. Les travailleurs avaient bloqué quelques jours l’usine et empêché l’enlèvement de marchandises. La direction avait alors eu recours aux grands moyens en envoyant à Sprimont un véritable commando d’une société privée de gardiennage allemande. Dimanche 26 février en début d’après-midi, une quinzaine d’hommes, gilets pare-balle sur le dos et armés de matraques, de battes de baseball et de sprays lacrymogènes, au crâne rasé et au look de néons-nazis, s’étaient introduits dans l’entreprise. Ils avaient sorti de force violemment le personnel. Des syndicalistes appelés en renfort et la police avaient alors bloqué le commando à l’intérieur de l’usine. Il avait fallu attendre 1h30 du matin pour qu’ils sortent - sans rien pouvoir emporter et sous escorte policière.

Même si l’envoi de cette milice a été un échec pour la direction allemande, il en fallait plus pour la faire changer de méthode : quelques semaines plus tard, elle a simplement envoyé la facture de l’envoi du commando à la direction de l’usine sprimontoise. Coût réclamé : 45.000 euros !

Astreintes contre piquets de grève

La direction allemande à aussi torpillé la possibilité d’une offre de rachat par le manager de crise nommé par l’auditorat du travail suite aux événements d’il y a un an, tout en laissant entendre que l’avenir de l’entreprise n’est pas garanti au-delà de la fin 2013. Et la guérilla patronale a depuis lors repris.

Depuis quelques semaines, la direction demandait aux travailleurs de charger les matières premières destinées à la fabrication de pièces jusqu’ici réalisées à Sprimont sur des camions à destination de la Tchéquie. Comme les travailleurs, appuyés par les syndicats, refusaient, elle a envoyé une lettre d’avertissement par courrier recommandé aux 26 travailleurs qu’elle accusait de bloquer l’expédition de ces matières premières, les menaçant de licenciement si cela devait se reproduire. En réaction, la septantaine de travailleurs sont partis en grève au finish lundi dernier.

La suite obéit à un scénario de plus en plus banal - ce fut aussi le cas il y a quelques semaines chez les sous-traitants de Ford à Genk. La direction fait appel à la justice contre le blocage de l’entreprise par le piquet de grève. Le juge impose une astreinte de 250 euros par personne qui continuerait à empêcher l’entrée. Un huissier se présente vendredi après-midi, pour faire lever le blocage des expéditions et libérer la grille d’entrée du site. Le personnel présent refuse. La direction fait appel à la police qui intervient le soir même et fait évacuer un par un les vingt présents. Une assemblée est prévue lundi matin pour discuter comment va continuer la grève.