Martens : Que les années 80 reposent en paix

Vincent Scheltiens 29 octobre 2013

Pour Vincent Scheltiens, chercheur à l’Université d’Anvers au Centre pour l’Histoire Politique, l’approche unilatérale et les éloges dressés à la carrière politique de Wilfried Martens, récemment décédé, sont en réalité utilisés comme « munition » pour justifier les « temps durs à venir ».

La façon dont le monde politique a évoqué la carrière bien remplie de Wilfried Martens nous fait penser qu’une béatification n’est pas loin. Bon nombre de ses ex-collègues mettent l’accent sur son approche pendant la période de crise des années ‘80. Herman Van Rumpuy se rappelle que Martens « garantissait la stabilité dans une période marquée par une profonde crise économique et une incertitude internationale ». Guy Verhofstadt commémore Martens comme quelqu’un avec qui « a mis en place la politique de récupération pour notre pays dans les années ‘80. » Il se rappelle très bien « la coopération dans la façon dont le budget public a été assaini ». Ces gens qui ont bien connu le défunt sont tristes, c’est compréhensible. La question n’est pas ici de respecter ou non la personne qui meure. Ce qui dérange, c’est l’approche unilatérale de sa carrière et le fait que cela est utilisé comme munition pour « les temps durs à venir ».

Début des années ‘80, je terminais l’école secondaire et je n’avais pas envie de poursuivre les études. C’était une mauvaise idée. La deuxième récession de l’après-guerre - après celle de 1973-74 – frappait à nos portes. Sous l’impulsion de Ronald Reagan aux Etats-Unis et de Margaret Thatcher en Grande Bretagne, une politique d’austérité commençait à réduire les dépenses publiques, à déréguler et à privatiser. Le « néolibéralisme » faisait rage. En Belgique les socialistes se trouvaient sur les bancs de l’opposition, en dépit du fait qu’ils étaient à la base des premières mesures d’austérité. Wilfried Martens mettait alors en place un gouvernement entre les libéraux et les démocrates-chrétiens, avec le libéral Jean Gol comme poids lourd. Les gouvernements Martens-Gol ont accéléré le tournant néolibéral en utilisant les « pouvoirs spéciaux » qui mettaient ainsi le Parlement hors jeu. Ce gouvernement a ensuite appliqué en 1985 la volonté de l’OTAN d’installer 48 missiles nucléaires de croisière étatsuniens sur la base militaire de Florennes.

Pour les jeunes il y avait peu de perspectives sur le marché du travail. Le chômage des jeunes prenait des formes massives et ceux et celles qui obtenaient du travail le faisaient souvent dans des statuts précaires. On passait notre temps comme « stagiaire » ou chômeur : chaque jour, on faisait la queue à une heure différente avec la carte rose pour le contrôle quotidien. Le seul avantage de ce système est qu’on pouvait ainsi toucher et chercher à sensibiliser tous les chômeurs. Une flopée d’associations de défense des chômeurs militaient « à plein régime » et organisaient des actions pour l’emploi et contre les missiles nucléaires. Pendant toute une décennie, on chantait : « Du travail, pas de missiles ! », on participait aux Marches des Jeunes pour l’Emploi (avril 1982 et mai 1984) et aux manifestations rassemblant des centaines de milliers de personnes contre les missiles, organisées par les comités d’action contre les armes atomiques. Les manifestations devenaient de plus en plus massives. Les féministes mettaient en place le collectif « Femmes contre la Crise » et organisaient entre 1981 et 1984 cinq manifestations nationales.

Pour nous, les années ‘80 étaient des années de résistance contre une politique d’austérité sans pitié, avec des sit-in, des manifestations, des grèves, des occupations et souvent des réunions qui n’en finissaient pas pour préparer ces actions et toute cette agitation. Combien de fois ne s’est-on pas retrouvés face-à-face avec des gendarmes, des matraques, les canons à eau et les lacrymogènes ? Combien de fois n’a-t-on pas été arrêtés de façon administrative et préventive ? Les années ‘80, c’étaient aussi les années de la répression de la résistance, nos « années de poudre ». Et quand la poussière est retombée, on pouvait commencer « notre carrière ». Fin des années ‘80, je rencontrais un ami qui me disait d’un air triste : « Tes actions ne servent pas à grand-chose. Je te connais depuis Martens II et on est à Martens VIII maintenant »…

Aujourd’hui on vit de nouveau « dans une période marquée par une profonde crise économique et une incertitude internationale », pour paraphraser Van Rompuy. Et il est donc à nouveau nécessaire « de garantir la stabilité ». L’approche unilatérale de la politique de Martens dans les années ‘80 doit nous servir de leçon contre les cuisiniers belges et européens qui veulent nous servir la même soupe : faire des économies sur le dos de ceux et celles qui ne peuvent pas y échapper et qui n’ont rien comme monnaie d’échange. Et si la résistance devient trop importante : limiter les marges démocratiques et sortir la matraque. Wilfried Martens n’est plus. Tout malin plaisir serait déplacé, mais le politicien Martens des années 80 survit dans Mariano Rajoy, Antonis Samaras et aussi un peu en Silvio Berlusconi, son ami, qui a été introduit par Martens chez le parti européen populaire pour des raisons stratégiques.

Opinion parue dans le journal flamand « De Morgen » le 19 octobre 2013. Traduction française pour Avanti4.be : Chris Den Hond.

Source :
http://www.demorgen.be/dm/nl/2461/Opinie/article/detail/1725551/2013/10/19/Moge-de-jaren-tachtig-rusten-in-vrede.dhtml