Manifestation syndicale du 14 mars : une procession de plus, et après ?

Pierre Bonsin 21 mars 2013

Trois mois après la manifestation du 14 décembre, et quelques semaines après celle du 21 février dernier, les Etats-Majors syndicaux européens organisaient un nouveau « défilé » à Bruxelles, cette fois non de la Gare du Nord à celle du Midi, mais, Sommet Européen oblige, du Musée du Tram au Cinquantenaire.

Une manifestation convoquée au niveau belge par les trois organisations en front commun sur des mots d’ordre tout ce qu’il y a de plus pathétiques :

- « Ensemble, pour un avenir meilleur » : Une proclamation qui ne peut que faire sourire – ou plutôt grincer des dents – les peuples et travailleurs, de Chypre et de Grèce, comme ceux d’Irlande, d’Espagne et du Portugal voyant leur niveau de vie chuter de manière vertigineuse et leur horizon plombé par une régression sans précédent depuis la guerre ;

- « Non à l’austérité aveugle » : On imagine que si elle était « lucide » et « ciblée », les bureaucrates au sommet pourraient y souscrire, surtout s’ils ont voix au chapitre via la sacro-sainte « concertation » ;

- « Oui à l’emploi pour tous » : Alors qu’ils se montrent déjà incapables de sauvegarder ceux existants, d’Arcelor Mittal à Ford Genk, et de Caterpillar à Belfius... ;

- Et enfin, cerise blette sur ce gâteau amer : pour une « répartition équitable des charges » (sic). Passons sur la contamination du discours des apparatchiks par le discours patronal, leur empruntant le terme de « charges », pour souligner surtout la notion d’une répartition « équitable »... pas même de la richesse, mais bel et bien des « efforts » ! Bref, « on veut bien payer pour la crise, mais pas tout seuls ».

Et naturellement, pas l’ombre d’une revendication précise ou concrète, ni par rapport aux mesures barbares imposées par la Troïka, ni par rapport aux fermetures en cascade que nous connaissons crescendo.

Dans ces conditions, avoir réuni 15.000 manifestants est en quelque sorte un tour de force, mais certes pas à mettre à l’actif des organisateurs, tant ce genre d’appel à la « mobilisation », aussi creux qu’incantatoire, semblait taillé pour dissuader les travailleurs de participer à ce xième rassemblement sans réel contenu ni lendemain.

Des travailleurs prêts à la bataille, qu’attendent les états-majors ?

Seul motif de satisfaction, cette participation conséquente prouve néanmoins que, même en l’absence de réelle direction, au double sens du terme, une fraction importante de travailleurs d’Europe sont déterminés à mener une résistance à la hauteur de l’attaque de la classe dominante.

En effet, en dépit de l’incroyable mollesse des « objectifs » qui lui étaient assignés, la manifestation a donc été un relatif succès, non seulement sur le plan quantitatif, mais aussi qualitatif. D’abord par le nombre imposant de délégations, tant belges qu’étrangères - dont les plus gros contingents étaient les Allemands et les Français -, mais aussi par le dynamisme et la combativité qui émanaient de beaucoup de sections d’entreprise ou de secteurs. Les camarades de Caterpillar et d’Arcelor, Belgique et France, ont notamment été chaudement salués et encouragés par la foule.

Une radicalité s’entendant et se lisant aussi clairement dans les slogans scandés ou ornant les banderoles, appelant à se débarrasser des spéculateurs, voire même à l’expropriation et la nationalisation de secteurs clés de l’économie.

Une radicalité et un ras-le-bol également de plus en plus explicite parmi certains militants à l’égard de la stratégie de démobilisation des sommets syndicaux et de leurs « grrrrandes actions » inoffensives pour le patronat et le gouvernement. Ainsi, c’est la pression exercée par les travailleurs de Caterpillar et d’Arcelor qui a forcé les dirigeants syndicaux à transformer le simple rassemblement initialement prévu en manifestation. A la fin de cette dernière, au pied du Cinquantenaire, des ouvriers de Caterpillar sont montés sur la scène pour virer les musiciens en disant « Ce n’est pas une fête, des milliers de travailleurs perdent leur emploi ! ». Tout aussi inédit, lors du discours de l’apparatchik Rudy De Leeuw, plusieurs pétards ont été lancés contre lui sur la tribune. Les rouages des mornes rituels bureaucratiques commencent à grincer…

Sourde colère qui tranchait il est vrai avec les cortèges plus « institutionnels ». Une anecdote suffira à illustrer ce contraste : le camion sono précédant le très dense groupe de la CSC francophone diffusait, sur l’air bien connu de Zebda, toute une litanie de revendications : « Mo-tivés, mo-tivés... » « ... pour une vraie relance », « Motivés pour une Europe Sociale », « Motivés contre le capitalisme sauvage »... se concluant en point d’orgue sur un tonitruant : « Nous, on veut négocieeeer ! ». Textuel !

Des discours aussi ronflants que gonflants… les travailleurs votant avec leurs pieds

Tonalité conciliatrice complètement décalée qui se retrouvait aussi dans les discours de clôture des bonzes syndicaux, entonnés tardivement devant une esplanade quasi désertée : les manifestants n’accordant aucune attention à ces rodomontades et répétitives « dénonciations », « mises en garde » et autres « avertissements », adressés censément au patronat, à l’Europe et au(x) gouvernement(s)... mais surtout dans le vide, faute de la moindre concrétisation de ces « menaces », agitées depuis plus de trois ans, sans l’ombre de l’amorce d’un commencement de plan d’action un tant soit peu consistant.

On eut ainsi droit, parmi d’autres, à une " homélie " - pour paraphraser ses métaphores « vaticanes » - d’Anne Demelenne, annonçant d’emblée que celle-ci s’adressait « à la droite du gouvernement » . Doit-on lui rappeler que c’est le PS qui y est à la barre ? Il est vrai que quand on « remercie » Laurette Onkelinx pour la « résistance » qu’elle opposerait au sein du gouvernement, on comprend cette mansuétude envers « nos amis » au pouvoir.

La droite en question doit encore en trembler, face à un réquisitoire aussi ferme, voyez plutôt : « Il faut arrêter de s’attaquer aux chômeurs, de massacrer les services publics, de geler nos salaires, de menacer notre protection contre le licenciement, arrêter de menacer notre index ! Changer de cap, c’est arrêter d’être les meilleurs élèves de la classe européenne et donner plus de temps à l’assainissement des finances publiques et laisser des moyens à l’Etat pour relancer l’économie pour créer de l’emploi de qualité. Changer de cap, c’est rendre la fiscalité plus juste. Arrêter le scandale des intérêts notionnels... ». On en passe et des plus « offensives ».

Mais comme toujours, une fois achevée cette complainte devenue une vraie rengaine au fil des « promenades » syndicales, aucun réel débouché ni perspective donnée au combat. Tout au plus, l’évocation « des millions de manifestants [qui] se sont mobilisés en Europe pour brandir ces alternatives et pour combattre ces politiques européennes antisociales imposées sans contrôle démocratique. » On pourrait lui rétorquer que, justement, ces manifestations le long de boulevards bordés d’immeubles vides, ces grèves bureaucratiques et soigneusement endiguées et ces actions purement symboliques se sont avérées tout à fait insuffisantes pour faire reculer d’un pouce le rouleau compresseur néo-libéral, conduit par des gouvernements de gauche comme de droite, continuant à tout écraser sur son passage.

Et pourtant, face à ce bilan catastrophique pour les directions du mouvement ouvrier, il y a une échappatoire qui a fait ses preuves : la méthode Coué. « Attention, les instances européennes font mine de reculer », nous a ainsi asséné la Secrétaire Générale de la FGTB (Ah bon ? Nous, on n’avait pas remarqué...), poursuivant de manière plus réaliste « mais aucun acte n’est posé ! Ils nous parlent de relance économique mais où sont les moyens ? ». On pourrait parodier ce constat, en remplaçant tout juste « relance économique » par « lutte déterminée », et l’adresser à l’oratrice...

Enfin, dans la foulée, s’en est suivi l’immuable énumération des « alternatives » prônées par les syndicats en matière de relance via le soutien du pouvoir d’achat, une fiscalité plus juste et plus progressive, et une politique d’investissements publics volontariste et novatrice.

Dans la même veine, dans la bouche d’une autre huile syndicale, on eu droit à cette perle : « Il est temps que l’Europe choisisse son camp ». Manifestement, certains n’ont toujours pas compris que l’Union européenne a choisi son camp, et depuis belle lurette [1] : celui du grand capital !

Quant à Claude Rolin, il nous gratifia d’un prêche du même tonneau : « Les politiques d’austérité imposées par les décideurs européens sont une véritable absurdité. Elles sont socialement insupportables car elles s’attaquent à notre sécurité sociale, à nos revenus, à nos emplois et nos conditions de travail. Mais en plus elles sont économiquement contre-productives. Si l’austérité fonctionnait il y a longtemps qu’on le saurait. Plus de 26 millions de chômeurs en Europe, dont 6 millions de jeunes de moins de 25 ans. Est- ce cela l’avenir qu’ils nous proposent ? »

Là encore, poser la question, c’est y répondre... par l’affirmative !

« Il nous faut leur ouvrir les yeux et les oreilles. Les décideurs qui participent au Sommet doivent entendre et voir la réalité. Vont-ils rester les seuls à persister dans l’erreur alors que des voix de plus en plus nombreuses, des prix « Nobel » au FMI leur démontrent qu’ils se trompent ? Aujourd’hui c’est l’idée européenne, la démocratie européenne [laquelle ? Entre un parlement européen croupion et des procédures qui court-circuitent ceux, nationaux, des divers pays soumis à la diète...] qui est en danger. Il faut radicalement changer de cap. Il y urgence. Pour cela il faut changer radicalement le sens de l’économie. Il faut mettre un terme au dumping social, aux restructurations compétitives. Il faut mettre un terme à cette économie de guerre qui met en concurrence les salariés. »

« Il faut, il faut... », certes ! Mais comment ??

Mais, rassurons-nous, nos instances veillent au grain, le pouvoir en place n’a qu’à bien se tenir : « Cette journée d’action n’est pas la première, elle n’est probablement pas la dernière non plus car nous allons poursuivre notre combat. Ici à Bruxelles, partout en Europe et en juin à Athènes. Chaque Sommet sera l’occasion de revenir à la charge. Tant que nous ne serons pas entendus nous resterons mobiliser pour imposer nos solutions. »

Puisque, s’il faut les en croire, le tout est en fait un problème de « mauvaise entente », quelle sera la prochaine étape de la campagne de mobilisation du front commun : une distribution gratuite de sonotones aux membres du gouvernement ?


« Pour un Printemps européen »

Heureusement, loin de ces discours convenus et de ce genre de rassemblement rituel, une initiative en marge tenue dans son prolongement mérite d’être soulignée : à l’appel de la plate-forme « Pour un Printemps européen », regroupant une trentaine d’organisations anticapitalistes venues de toute l’Europe (dont notamment les Comités Action Europe et Dites 33 pour la Belgique), 150 activistes ont occupé « ECOFIN », la Division Générale des Affaires Economiques et Financières de l’Union Européenne.

Lors d’une saynète parodique, le « prix de l’austérité » a été remis à son directeur, Mario Buti, joué par un artiviste, puis une assemblée populaire a permis aux militants de témoigner concrètement des effets ravageurs des politiques de casse sociale impulsée par la troïka dans leurs pays respectifs.

A la sortie de cette action des plus pacifiques, les flics bruxellois appelés « au secours » par les eurocrates de service, sous le prétexte de déprédations totalement imaginaires, ont procédé à 32 arrestations administratives - une pratique qui se généralise depuis le Banquet des Riches organisé par les CAE, dans un clair but d’intimidation. Une campagne est organisée en protestation contre cette répression et en soutien aux camarades qui en sont les victimes.

Pour plus de renseignements sur cette action et ses suites, voir les sites des Comités Action Europe, d’Indy Media et de Zin TV.

P.B.


[1A propos de la construction européenne, et pour réaliser à quel point elle a d’emblée été conçue comme un projet d’inspiration ultra-capitaliste et antisociale, lire la remarquable petite brochure, très pédagogique, réalisée par les Comités Action Europe, qu’on peut se procurer via leur site. Et, pour une approche plus approfondie, qui n’a pas pris une ride malgré sa vingtaine d’années, le livre précurseur de Gérard de Selys « Alinéa 3 ».