Maggie De Block : Un concours aussi honteux que surréaliste

Denis Desbonnet 29 septembre 2013

« Mets fin à la pauvreté infantile, c’est ce qu’on attend de toi, ni plus ni moins » (sic). Tel est le « le défi » de Maggie De Block lancé aux enfants et à leurs écoles !

Le 28 mars dernier, lors de la Journée Ouverte de la « Plate-Forme belge contre la pauvreté et l’exclusion sociale », la Ministre de « l’Intégration Sociale » dévoilait en grandes pompes un des axes prioritaires de sa politique : la lutte contre la pauvreté infantile. Elle y annonçait même qu’elle ne visait pas moins que son « élimination » (excusez du peu), au terme d’un « master-plan » lancé à grand renfort de publicité [1].

Un effet d’annonce particulièrement peu crédible, car quelques minutes plus tard, son fidèle porte-parole, Julien Van Gertsom, président du SPP-Intégration Sociale, déclarait : « Nous savons qu’en 2010, à la fin de la Stratégie de Lisbonne [2], nous n’avons pas obtenu l’éradication de la pauvreté annoncée en 2000. Nous en avons tiré la leçon : il vaut mieux se doter d’objectifs moins généraux, plus modestes et précis ». Cherchez l’erreur…

Comment se refaire une virginité « démocratique » et « sociale »…

Vu son énormité , cette nouvelle « promesse » prêterait donc à rire, tout comme la prétention colossale et le culot monstre de la Ministre… si elle ne servait d’alibi à un programme des plus inquiétants, sur lequel nous revenons plus loin.

Mais, non contente de cette fanfaronnade, Maggie De Block n’en reste pas là... Dans la foulée, elle inaugure sa nouvelle croisade de la manière la plus choquante qui soit, en « embrigadant »… les élèves, via un Appel à projets envoyé à toutes les écoles du Royaume !

Celles-ci sont en effet invitées à concevoir « une journée thématique », avec comme intitulé la « sommation » incroyable (dans tous les sens du mot) reprise en citation dans le titre de ce tract. Cela, sous la forme d’un concours, les quatre projets sélectionnés comme les « meilleurs » ayant droit à une « récompense » [3].

Le comble de l’ « injonction paradoxale » et de l’irresponsabilité assumée sans complexes. Déjà, pour ce qui est du style, si l’impératif « intimé » aux enfants disait : « Aide-nous à mettre fin… », ce serait un peu moins imbuvable. Mais sur le fond, c’eût été tout aussi indécent, cette perverse inversion des rôles, des devoirs et des responsabilités constituant le comble du cynisme.

Il est vrai que cette nouvelle « mobilisation générale » s’inscrit parfaitement dans la vogue mystificatrice de la prétendue « démocratie participative » [4]. Et, surtout, dans la logique de l’« État Social Actif », tant vantée par Maggie De Block vis-à-vis des CPAS et de leurs allocataires, mais aussi par Monica De Coninck vis-à-vis de l’ONEm et de sa « gestion » des chômeurs. Et plus globalement par l’ensemble de l’actuel gouvernement, Elio Di Rupo, le « Premier », endossant un véritable plan de casse sociale qui accroît plus que jamais la pauvreté.

tout en se dédouanant et en rejetant la faute…

En clair : les chômeurs seraient responsables de leur propre sort, tout comme les allocataires sociaux, les mendiants et les sans-abri, les sans-papiers ou encore les réfugiés [5]. Et donc ce serait également à eux de « s’activer », de remplir des « devoirs » pour avoir droit à une quelconque forme d’aide.

Une démagogie qui vise à « responsabiliser » les victimes de la crise — et des « politiques de crise » austéritaires et antisociales que les différents niveaux de pouvoir mènent parallèlement —, c’est-à-dire en fait à les culpabiliser et à les stigmatiser aux yeux du reste de la population et des travailleurs, à travers une campagne calomnieuse les présentant comme « des fraudeurs et des profiteurs »…

et la recherche de solutions sur la population !

Mais ici, toutes les bornes sont dépassées : avec cet ordre autoritaire adressé à des mineurs, on atteint le summum de ce retournement de la « charge » (et d’abord de celle de la « preuve »), où c’est aux simples citoyens non seulement de démontrer qu’ils ne sont pas « fautifs » de leur situation, mais dorénavant d’apporter de surcroît les solutions pour les maux qui frappent la société (et souvent d’abord eux les premiers)… et non aux hommes et femmes politiques élus pour ce faire !

Politiciens qui, par-dessus le marché (on ne peut mieux dire), sont les responsables directs et les vrais coupables des problèmes sociaux en question, des injustices, et discriminations subies par les plus précaires et vulnérables, les sacrifiés de la guerre économique, les exclus du système et de notre « modèle social »…

Notamment, avec le remplacement des « allocations d’attente » par de nouvelles, dites « d’intégration », beaucoup plus restrictives et désormais limitées dans le temps, et la dégressivité accentuée de l’ensemble des allocations de chômage, poussant des milliers de personnes vers les CPAS... Ou alors, la « solidarité familiale » pour ceux qui n’ont même pas droit à l’aide de ceux-ci — et tant pis pour celles et ceux trop isolés pour bénéficier d’un tel soutien de proches, qui finiront dans les métros et sur les trottoirs, comme mendiants ou prostitué-e-s...

Opération de com’…

On se demande d’ailleurs qui se voit assigner une telle « mission » ahurissante : Sont-ce les enfants pauvres eux-mêmes, s’entassant dans des classes et des logements surpeuplés, qui devraient œuvrer à leur propre sortie de la misère - sans doute en faisant, eux aussi, un « effort » pour montrer leur « bonne foi » et leur « bonne volonté », qu’ils sont de « bons pauvres » bien « méritants », qui n’ « abusent » pas ?

À moins que ce ne soient les gosses (un peu) « moins défavorisés » qui sont censés contribuer à cette belle cause, sur le mode bien connu de l’entraide — et l’appauvrissement mutuel — entre plus ou moins démunis ? Ou alors, ceux de la classe moyenne supérieure et des « scandaleusement riches », qui sont « appelés » à se pencher avec commisération sur leurs condisciples « indigents », dans la tradition des œuvres charitables ?

Quant aux écoles encouragées à participer à ce bel élan et même à l’encadrer, vise-t-on plutôt celles « à discrimination positive » des quartiers populaires (pardon, des « Zones d’Education Prioritaires ») ? Ou celles réservées aux nantis, via le « marché scolaire » privilégiant les familles bcbg des quartiers huppés ? Et sous quelle forme ? Va-t-on y voir fleurir à la veille de l’hiver des téléthons et autres opérations tapageuses et sans lendemain, genre « Une couverture de laine », abandonnées et oubliées dès le retour du printemps ?

et écran de fumée de la pompière pyromane

Enfin et surtout, suprême hypocrisie, à travers cette tartufferie, Madame De Block tente d’occulter une évidence : le fait que la politique qu’elle promeut — notamment à travers son autre grand « chantier », la lutte contre la soi-disant « Fraude Sociale »  —, sera demain directement « responsable » de l’exclusion de milliers de pauvres de l’ultime filet de protection sociale, à savoir l’aide vitale octroyée par les CPAS ! [6]

Bouc-émissaires, jetés en pâture à l’ « opinion publique » comme des « parasites », et impitoyablement chassés à la rue par des procédures inquisitoriales, menées exclusivement (c’est le mot) à charge contre de « présumés coupables », en bafouant le plus élémentaire droit à la défense.

Les « pauvres enfants », prétexte à la discrimination et au contrôle social renforcé

Chasse aux pauvres qui, de plus, vise d’abord les familles les plus fragilisées, dont une bonne part de « monoparentales », à savoir à plus de 80% des femmes seules et sans ressources avec plusieurs enfants ! Lesquelles risquent en plus d’être l’objet d’un harcèlement redoublé. Car, au nom de « l’intérêt supérieur de l’enfant », cette soi-disant lutte contre la pauvreté infantile est l’alibi idéal pour de nouvelles dérives culpabilisantes, intrusives et arbitraires. En effet, implicitement, ce sont les parents qui sont pointés comme largement responsables de la misère de leur progéniture...

Une logique dont on voit en Grande Bretagne ce qu’elle peut donner, à travers un retour en force de « l’hygiénisme social » du XIXe siècle, discriminant les milieux populaires et débouchant sur la pratique généralisée du retrait de force de filles et garçons pauvres arrachés à leurs familles.

Celles-ci étant décrétées « inaptes » à pourvoir une « bonne et saine éducation », selon les critères bureaucratiques des « services sociaux » étatiques et, en conséquence, souvent déchues de leur droits parentaux. Leurs enfants étant alors confiés à l’adoption par d’autres couples jugés plus conformes, et comme de bien entendu socio-économiquement bien plus favorisés !

Certes, on n’en est pas encore là en Belgique, mais ces exemples proches sont toutefois suffisamment alarmants, dès lors qu’on accepte des présupposés tels que ceux fondant cette nouvelle ’’croisade’’ européenne.

Super Nanny Maggie ? Non : une nouvelle « infirmière de la mort » ! Il faudra donc que notre bonne Samaritaine libérale nous explique comment elle entend « sortir 380.000 personnes de la pauvreté [7] », et singulièrement « éliminer celle des enfants »… en précipitant dans la misère absolue et la mort civile leurs parents...

Madame De Block, comme votre collègue Monica De Conninck (et tout le gouvernement « papillon ») vous ne luttez pas contre l’exclusion, vous l’organisez. Vous ne combattez pas la pauvreté, vous combattez les pauvres !

Denis Desbonnet, Journaliste et militant, Euromarches des Chômeurs et Précaires – Belgique.

Scoop de dernière minute : Qui l’eut cru ? Maggie « contre l’instrumentalisation des enfants ».

Coutumière des déclarations fracassantes et ne reculant devant rien, la Ministre de la Désintégration Sociale s’est fendue d’une nouvelle sortie dont elle a le secret, en fustigeant les demandeurs d’asile (en clair, les réfugiés) afghans en grève de la faim depuis le sept septembre dernier.

Cause du courroux de notre grande humaniste ? Il s’agit de familles, comptant... de nombreux enfants !

La paille et la poutre

Commentaire assassin de celle qui a fait d’une « politique humaine mais ferme » (traduisez : une main de fer dans un gant de velours… médiatique) son programme en matière d’asile : « Les enfants sont utilisés par ces gens comme chantage émotionnel, et ça, je ne peux pas tolérer ».

Par contre, quand Mme De Block veut faire pleurer dans les chaumières – et les écoles – sur la pauvreté des enfants, ce n’est pas de l’utilisation ultra-démagogique de ceux-ci. Non ! C’est de la « sensibilisation »… aux conséquences dramatiques de la politique néo-libérale européenne relayée par l’équipe Di Rupo en Belgique, et singulièrement à sa propre chasse aux pauvres – pardon à sa « lutte contre la fraude sociale ».

Un bilan accablant et accusateur qui vient d’ailleurs encore d’être confirmé par une ONG de référence : Oxfam aussi dénonce les progammes de lutte… contre les pauvres ! En effet, « hasard » du calendrier (enfin, pas tant que ça : il ne se passe plus de jour sans que ne tombe une info sur l’explosion de la misère en Europe) : le lendemain de cette « accusation » de De Block, Oxfam relevait que, à politique inchangée, le cap de 25 millions de pauvres serait franchi d’ici 2025 dans l’Union Européenne.

Et l’association, connue pour le sérieux de ses analyses, met clairement ce terrible décompte en relation directe avec les politiques d’austérité menées de la Grèce à l’Italie, en passant par le Portugal, l’Espagne… et la Belgique. Lesquelles, poursuit l’ONG, se traduisent par le démantèlement des services publics, notamment de la Santé, de l’Education… et de la Protection Sociale (Tiens, tiens... Allo, Maggie ? T’es au bout du fil ?) !

Enfin, elle souligne que s’il y a des perdants dans cette guerre sociale, il y a également des gagnants, puisque les 10 % les plus riches ont vu leurs revenus augmenter considérablement, tandis que les 10 % les plus pauvres ont connu une évolution symétrique à la baisse. Et elle conclut par un appel à une politique redistributive, en commençant par « une lutte sérieuse contre l’évasion fiscale » .

Fin de citation… et « morale » (si l’on peut dire, pour parler de Mme De Block) de l’histoire...


[1Voir « Un ‘’paquet’’… cadeau empoisonné de l’Europe néo-libérale », dans le magazine Ensemble ! n° 79 du Collectif Solidarité Contre l’Exclusion : www.ensemble.be

[2Adoptée en mars 2000, la stratégie de Lisbonne prévoyait l’éradication de la pauvreté dans l’Union Européenne en dix ans. De l’avis général, y compris de ses « concepteurs », elle a complètement échoué sur ce terrain.

[3Le détail de cet appel et de la procédure est lisible le site du SPP-IS : www.lesjeunescontrelapauvrete.be

[4Voir « Les pauvres ont la parole (paroles, paroles...) ? Parlons-en ! », dans Bis n° 164 : « Mérites et limites de la participation », lisible sur le site du CBCS.

[5Rappelons que la même Maggie De Block est en charge de la politique d’asile et que sa première déclaration dans cette fonction a été pour affirmer que « 90% des candidats réfugiés en Belgique n’ont rien à y faire ».

[6Voir « La chasse aux pauvres va redoubler d’intensité », également dans Ensemble n° 79.

[7L’objectif déclaré du gouvernement belge, dans le cadre du ronflant et fumeux « Paquet d’investissement social » de la nouvelle « Stratégie UE20-20 », prenant le relais du retentissant fiasco de la défunte Stratégie de Lisbonne – cf. les deux premières notes de bas de page ci-dessus.