Lettre de France - Dire aujourd’hui : « Contre le terrorisme, contre l’islamophobie ! »

John Mullen 15 janvier 2015

Les deux textes qui suivent sont extraits du blog de John Mullen, un militant anticapitaliste britannique vivant en France depuis très longtemps. Ses notes sur la manifestation monstre à Paris et ses réflexions sur ce qui se joue aujourd’hui – le potentiel positif de l’élan de solidarité, les ambiguïtés du « Je suis Charlie », les récupérations par le gouvernement PS comme par l’opposition de droite, le danger d‘une poussée islamophobe de grande ampleur,… - nous semblent une manière intéressante pour aborder les questions qui se posent aujourd’hui. (Avanti !)

Ce que devraient dire et faire les anticapitalistes : « Contre le terrorisme, contre l’islamophobie ! » (10 janvier)

Trois jours après les assassinats commis à Charlie Hebdo, les principaux contours de la nouvelle situation politique en France commencent à s’éclaircir. La nouvelle tragédie que constitue la prise d’otages dans une supérette juive hier, est juste susceptible d’exacerber les tendances déjà existantes.

Il y a eu depuis mercredi plusieurs attaques contre des mosquées, ainsi que plusieurs cas de musulmans attaqués dans les rues (en particulier des femmes). Quelques amis sont inopinément en passe de devenir anti-musulmans et relativement insensibles à toute argumentation. Marine Le Pen a exigé un référendum sur la peine de mort. François Hollande espère qu’une vague émotionnelle d’unité nationale l’aidera à sortir du trou très profond où il séjourne depuis quelques mois et il invite les chefs d’Etat du monde entier à se joindre à lui à Paris dimanche. Nicolas Sarkozy espère que cette question l’aidera à le remettre en lice pour les élections présidentielles de 2017. Certains petits groupes de néofascistes appellent à un rassemblement anti-musulman (et il devrait y avoir une réponse antifasciste).

Un économiste de gauche bien connu a dénoncé dans le quotidien Le Monde la mollesse de certains secteurs de la gauche envers l’islamisme et plus précisément le fait qu’ils aient organisé une journée d’étude contre l’islamophobie, il y a quelques semaines. La partenaire d’un des dessinateurs assassinés a dit que la faute retombait aussi sur ceux qui accusaient Charlie Hebdo de diffuser de la haine contre les musulmans. Tout cela n’est qu’une première indication de ce à quoi cette petite minorité de la gauche française qui prend au sérieux le combat contre l’islamophobie doit s’attendre, à savoir être mise encore plus sévèrement sous pression qu’auparavant. Et bien sûr la pression sur les musulmans ordinaires est élevée. Beaucoup vont être insultés dans les rues cette semaine.

En outre, les secteurs islamophobes de la gauche seront fortement encouragés. Le résultat du crime a été que la grande majorité des gens de gauche idéalise maintenant ce que Charlie Hebdo fait et défend (certains plus ou moins volontairement, d’autres parce qu’ils ne l’ont jamais lu).

Du « choc des images » au « choc des civilisations »

Charlie Hebdo est en fait une institution contradictoire. Ses dessinateurs ont continué à produire (souvent gratuitement) du matériel pour les campagnes des syndicats et des dessins contre l’impérialisme français et contre Le Pen. Certains ont récemment participé à une publication commémorant le massacre des Algériens français à Paris en 1961, et Charb a illustré un livre popularisant les idées marxistes. Mais ils ont aussi colporté des clichés racistes et islamophobes, particulièrement envers les musulmans. Ceci a été nié par beaucoup de gens ces derniers jours, mais au moins deux ex-journalistes de Charlie Hebdo ont expliqué comment, depuis 2001, une grande partie de la ligne éditoriale a penché vers la théorie du « choc des civilisations ». Lorsqu’ils ont publié un dessin de Mohammed avec une bombe dans son turban (avec la mèche allumée), ce n’était plus du tout de la satire.

Le dessin disait : 1) ce qui est typique d’un musulman, c’est d’être un terroriste et 2) nous verrons bientôt exploser sa tête arabe et ne sera-ce pas être drôle ? Il y a eu beaucoup, beaucoup d’autres exemples (un dessin montrait un acteur jouant Mohammed ayant une relation sexuelle avec un cochon parce que, expliquait-il, des enfants prostitués n’étaient pas disponibles). Certains membres de l’équipe de Charlie Hebdo ont également organisé des réunions avec des islamophobes bien connus sur le thème du choc des civilisations. Pour moi, ce tournant vers l’islamophobie l’emporte sur la valeur de n’importe quel contenu militant antifasciste ou pro-syndical dans ce journal et je ne le lisais plus. Mais la persistance d’un contenu de gauche explique que Charlie a gardé la loyauté de beaucoup de gens de gauche qui sont souvent peu clairs sur l’islamophobie.

Les journalistes assassinés étaient des militants - militants lorsqu’ils avaient raison (à propos de Le Pen ou de la guerre en Afghanistan) et lorsqu’ils avaient tort (répandre la haine contre les musulmans, en utilisant de piètres excuses). Ce serait une insulte à leur mémoire d’arrêter de critiquer certaines des trucs merdiques qu’ils l’ont fait simplement parce qu’ils ont été assassinés.

Les gens qui ont été horrifiés par les meurtres sont très tentés par le slogan "Je suis Charlie". Les rassemblements dans de nombreuses villes dans la soirée de mercredi étaient pour la plupart placés sous ce slogan et ont été principalement appelés par la gauche. Dimanche prochain, il y aura des rassemblements énormes appelés conjointement par les partis de gauche et de droite (de Sarkozy au Front de Gauche, mais sans le Front National). Les rassemblements de dimanche seront probablement dominés par le slogan "Je suis Charlie" (qui évidemment ne me parle pas, à cause de ce qui précède). Il y a une tentative de répondre avec un slogan « Je suis Ahmed », faisant référence au policier français, qui était un musulman, tué au cours de l’attaque.

Y aller ou pas ?

Les anticapitalistes sont divisés sur la question de savoir s’ils doivent assister à ces rassemblements ou construire autre chose. Olivier Besancenot, membre dirigeant du Nouveau Parti Anticapitaliste, a dit qu’il refusait de manifester "derrière Hollande et Sarkozy". Et il y a évidemment un réel danger que ces rassemblements puissent participer à la construction d’une idéologie d’unité nationale qui rendrait plus facile l’adoption d’une législation du type du « Patriot Act » américain et plus difficile le combat contre l’austérité.

D’autres anticapitalistes disent qu’il y aura des masses de travailleurs et de jeunes dans ces rassemblements dimanche, que ces personnes n’iront pas manifester avec des intentions réactionnaires (bien qu’il y ait beaucoup de confusion), que nous ne pouvons pas abandonner les rues à Sarkozy et Hollande, mais que nous devrions être là avec notre idées et nos propositions. Clémentine Autain, une des porte-paroles de mon organisation, Ensemble, propose de manifester sur le slogan "Unité du peuple, oui ; unité de tous les partis politiques, non !" dans le but de critiquer l’"unité nationale de gauche et de droite", qui est évidemment le but de l’establishment.

Les médias sociaux font que les militants peuvent s’engueuler mutuellement beaucoup plus facilement que dans l’ancien temps, donc un débat animé est en cours ("Je ne pourrais pas me regarder en face si je…" "Je me sentirais insultée si vous..." etc). Il est important de garder la tête froide et, en particulier, de distinguer les questions de principe et les questions de tactique.

Selon moi, aller ou non aux marches silencieuses de dimanche est une question de tactique. Les différentes organisations anticapitalistes et les militants décideront de l’utilité d’y participer avec leurs propres slogans, malgré le caractère contradictoire de ces rassemblements, ou bien de rester à la maison (puisque, malheureusement la gauche anticapitaliste n’est pas assez forte pour appeler avec réalisme à des rassemblements distincts, bien que dimanche, différentes organisations auront leurs propres contingents). Personnellement, je comprends les deux arguments, mais j’ai tendance à privilégier l’option d’être présent avec les masses de gens et de voir ce que l’on peut faire avec nos slogans. Je propose comme slogan "Contre le terrorisme, contre l’islamophobie !" qui pourrait trouver un équilibre entre clarté et audibilité. Néanmoins, la situation politique évolue très rapidement et je pourrais changer d’avis avant demain !

Mais nous ne devrions pas nous déchirer pour trancher une question tactique. Les militants qui iront aux rassemblements n’ont pas capitulé devant François Hollande ! Les militants qui vont rester à la maison ne sont pas complices du terrorisme !

Nous ne devons pas oublier les questions de principe. C’est une question de principe de ne pas soutenir l’unité nationale entre la gauche et la droite, ne pas arrêter les campagnes contre l’austérité du gouvernement, contre le racisme, contre l’impérialisme, en faveur des services publics etc. en raison d’un "besoin" de s’unir contre le terrorisme. Cela devrait être une question de principe de s’opposer à la diabolisation des musulmans, et cela doit notamment inclure le rôle négatif joué de Charlie Hebdo, malgré notre dénonciation inconditionnelle des assassinats.

De retour de la manif (12 janvier)

Je reviens juste du rassemblement à Paris, qui était absolument énorme, sans aucun doute encore plus grand que la manifestation antifasciste de 2002 quand Le Pen s’est qualifié pour le second tour des élections présidentielles. Il était même parfois difficile d’arriver à rejoindre le rassemblement, parce que les avenues qui ne faisaient pas partie de l’itinéraire de la manifestation étaient complètement engorgées de gens qui essayaient de s’y rendre.

L’initiative des rassemblements est venue du mouvement syndical mais elle a ensuite été reprise par Hollande et les partis traditionnels de gauche et de droite. Cependant, ce n’est pas l’appel de Hollande qui a amené 3 millions de personnes dans les rues (sa crédibilité est à un niveau historiquement bas depuis de nombreux mois).

J’étais avec le Front de Gauche, qui a pris une troisième voie, distincte des parcours officiels, en partie pour ne pas être associé avec le gang de chefs d’Etat et de criminels de guerre qu’avait invité le Président Hollande (pendant une demi-heure) et en partie parce que, de toute façon, les rues étaient toutes complètement bourrées de participants. J’ai également eu des rapports provenant d’autres parties de la manifestation, où l’atmosphère n’était pas aussi différente qu’on pourrait le penser.

« Je suis Charlie, juif, musulman, chrétien, policier, Ahmed,… »

Je portais ma pancarte faite maison "Contre l’islamophobie, contre l’antisémitisme" (étant donné que plusieurs des victimes ont été tuées parce qu’elles étaient juives, et parce qu’il y a eu un certain nombre d’attaques contre des mosquées dans toute la France au cours de ces derniers jours). Je n’ai eu que quelques regards hostiles pour des dizaines de réactions positives et de demandes de photos.

90% des personnes présentes au rassemblement ne portaient aucun slogan ni badge. Pour le reste, le slogan de loin le plus populaire sur les badges, les affiches ou les T shirts était bien sûr « Je suis Charlie », qui pouvait avoir un sens quelque peu différent selon les gens. C’est un slogan que moi je ne pourrais pas porter, à cause des contenus islamophobes et racistes de ce journal. Mais le fait que Charlie Hebdo contient aussi beaucoup de contenu pro-syndical, antiraciste, antifasciste, le fait que sa diffusion est faible et aussi le fait que la provocation islamophobe ne choque pas beaucoup de gens comme elle le devrait, tout cela contribue à la popularité du slogan « Je suis Charlie ». D’autres badges et pancartes disaient « Je suis juif, musulman, chrétien » (très populaire), "Je suis un policier", « Je suis juif, je suis Charlie ». Un certain nombre de personnes portaient des pancartes où était écrit « Je suis Ahmed » (le prénom du policier musulman français qui a été tué dans les attentats). On voyait ces pancartes dans toutes les parties du rassemblement à Paris, et pas seulement dans le bloc du Front de Gauche.

Des gens brandissaient des copies de certaines des caricatures de Charlie Hebdo. Parmi celles-ci, la plus populaire était de loin une première page réalisée il y a quelque temps et qui montre un musulman embrassant sur la bouche un homme portant un T-shirt de Charlie Hebdo, avec le titre « L’amour est plus puissant que la haine ». Personne ne m’a semblé brandir les caricatures les plus islamophobes que Charlie Hebdo a publiées.

Quelques affiches politiques protestaient contre la présence dans la manifestation de criminels de guerre comme Netanyahu ou déclaraient « Attention à ne pas mettre tous les musulmans dans le même sac ». Je n’ai vu aucun slogan anti-musulman sur des badges ou des pancartes, même si une ou deux personnes portaient des slogans pas très constructifs comme « Musulmans, votre religion a été détournée ».

A peu près tous les cent mètres dans la manifestation, quelqu’un portait un drapeau français ; il y avait aussi de temps en temps des drapeaux rouges ou des assemblages de plusieurs drapeaux, bien que le consensus général semble avoir été de laisser les drapeaux de partis à la maison et aussi ne pas scander de slogans, à l’exception de "Charlie !" et de "Liberté d’expression !". Fait unique pour une manifestation en France, les gens applaudissaient les fourgonnettes de police qui passaient, sans doute en hommage aux trois policiers (un agent de la circulation de 26 ans, un policier en service de garde du corps et un simple gardien de la paix) qui ont été tués dans les attentats de cette semaine.

Le Front de Gauche avait son propre point de ralliement et ses drapeaux. Il semble que les syndicats ont également eu un contingent spécifique, mais que les organisations d’extrême-droite qui avaient appelé à participer n’avaient pas de drapeaux ou de points de ralliement spécifiques. Le seul grand parti qui n’a pas appelé à rejoindre la manifestation à Paris était le Front national fasciste. Sa chef, Marine Le Pen, a organisé un rassemblement dans une petite ville dans le sud de la France, avec un millier de participants.

D’énormes rassemblements ont également eu lieu dans plus de 200 autres villes, réunissant parfois jusqu’à un quart ou un tiers de la population de la ville.

Deux mythes, un espoir et quelques dangers

Il me semble que deux mythes sont en train de se développer quant au sens politique de ces rassemblements.

Tout d’abord, les grands médias ont raconté beaucoup de bêtises pleines d’exagération sur le fait que cette unité nationale entre gauche et droite allait transformer la politique française et améliorer la vie de tout le monde. Cette illusion ne durera probablement pas longtemps.

L’autre mythe, venant de certaines sections de la gauche radicale, est que ces rassemblements étaient un mouvement réactionnaire soutenant une unité nationale qui allait arrêter tous les autres conflits, ou même constituer un mouvement anti musulman. Ces critiques ont exagéré l’importance politique de la présence de cinquante chefs d’Etat pendant vingt minutes au milieu de la manif. Leur analyse me semble tout à fait erronée. L’absence totale de slogans anti-musulmans dans les manifestations et celle du Front national montrent que ce n’est pas vrai. Il est également tout à fait faux de parler d’une « union sacrée » simplement parce que des organisations de droite et de gauche ont appelé les gens à aller à des rassemblements en hommage aux victimes du terrorisme. Une « union sacrée » existerait si des sections importantes de la gauche radicale avaient appelé à un arrêt de la lutte des classes et des mouvements contre l’austérité ou le racisme afin de soutenir le gouvernement en temps de crise nationale. Ce n’est pas la situation actuelle.

En tout dans le pays, il y a eu sans doute 3 millions de personnes qui ont rejoint les rassemblements. Si c’était un mouvement tout à fait réactionnaire, cela signifierait l’ouverture d’une toute nouvelle période politique (comme en 1914) suite à une défaite historique de la classe des travailleurs. Ce n’est absolument pas le cas et des appels comme celui du NPA à "regrouper" ceux qui ont refusé de participer pour "reprendre l’initiative" sont gravement erronés.

L’idée maîtresse des rassemblements a été « Nous voulons une société pacifique et plurielle ». Ce n’est pas réactionnaire ! Cependant les rassemblements ne peuvent pas, non plus, être considérés comme donnant une énergie nouvelle à la politique progressiste et à la gauche. C’étaient avant tout des hommages rendus aux victimes, avec très peu de conclusions politiques générales. En particulier, l’argument que la meilleure façon de protéger les travailleurs français des terroristes « ayant grandi dans notre pays » est d’arrêter la participation de l’impérialisme français à des aventures meurtrières à l’étranger et de lutter contre le racisme en France n’était pas présent lors du rassemblement. Il y aura des possibilités pour faire apparaître ce genre d’s arguments dans les prochains jours et semaines, mais bien sûr les meurtres auront rendu cela beaucoup plus difficile.

Ce n’est pas bien sûr pas juste de dire que ces attaques n’ont créé aucun danger politique nouveau. Les sionistes ont vécu un grand jour dimanche, avec le criminel de guerre Netanyahu suggérant aux juifs français de venir en Israël (n’en faites surtout rien !). Hollande, en invitant Netanyahu et en le traitant comme un invité encore plus spécial que les autres chefs d’Etat, a renforcé le mensonge selon lequel le gouvernement meurtrier d’Israël défend les intérêts des juifs partout et donc a encouragé l’antisémitisme.

Deuxièmement, le gouvernement français va sans doute saisir cette occasion pour faire passer certaines restrictions sur les libertés civiles au nom de la lutte contre le terrorisme. On ne sait pas encore quelle sera la nature de ces projets. La première réunion des chefs d’État aujourd’hui à Paris semble avoir produit plus de baratin qu’autre chose, et on ne voit pas encore comment le gouvernement de Hollande (extrêmement impopulaire jusqu’à cette semaine) sera en mesure d’en tirer quelque chose.

Enfin, la vague d’attaques contre les mosquées cette semaine est extrêmement préoccupante, notamment parce que la quasi-totalité de la gauche est, au mieux, tiède sur la lutte contre l’islamophobie et a tendance à simplement et rituellement dénoncer les attaques contre les mosquées mais pas de mener de vraies campagnes sur ce sujet.

John Mullen milite notamment à Ensemble, un nouveau courant de l’aile gauche du Front de Gauche. Ensemble regroupe des militant.e.s issus notamment du NPA, des alternatifs et des communistes critiques issus du PCF (https://www.ensemble-fdg.org)

Source : http://johnmullenagen.blogspot.fr
Traduction et intertitres pour Avanti4.be : Jean Peltier