Les marées de la révolution en Egypte

Socialistes Révolutionnaires 4 février 2014

Le 25 Janvier, les militants de gauche qui tentaient de commémorer le troisième anniversaire de la révolution égyptienne en manifestant sur la place Tahrir du Caire ont été submergés par les partisans de la dictature militaire dirigée par le général Abdul Fattah el-Sisi.

Une semaine et demie plus tôt, les Égyptiens étaient allés aux urnes et avaient approuvé une nouvelle constitution lors d’un vote qui a été largement considéré comme un référendum sur la direction du pays par Sisi. Le vote a suivi un long mois d’offensive menée par le régime contre ceux qui protestaient contre l’éviction du président Mohamed Morsi des Frères musulmans, écarté du pouvoir par l’armée le 3 juillet. Des milliers de personnes ont été tuées depuis juillet, la plupart d’entre elles étant des partisans des Frères musulmans. Pendant ce temps, l’armée a réintroduit des lois exigeant une autorisation préalable pour organiser des manifestations - essentiellement pour criminaliser la dissidence, d’où quelle vienne.

Dans ce contexte, ceux qui continuent à défendre les objectifs pour lesquels le mouvement révolutionnaire a lutté il y a trois ans sont confrontés à la question de savoir comment donner un sens à une recrudescence de soutien populaire pour le gouvernement militaire, qui mène pourtant le même genre de répression étatique que celle qui caractérisait le régime de Hosni Moubarak renversé il y a trois ans.


Salutations aux camarades et collègues parmi les révolutionnaires qui sont descendus dans les rues hier. Leur présence et leur bravoure face aux forces de sécurité au milieu de la mobilisation contre Al-Sisi était de la plus haute importance.

Il est naturel qu’il y ait un sentiment de frustration parce que nous n’étions pas en mesure d’entrer sur la place Tahrir, et que les partisans du régime ont pu en prendre le contrôle.

Cependant, notre objectif n’était pas d’occuper la place, mais de développer une troisième alternative sur la scène politique, une alternative qui puisse rassembler autour d’elle les dizaines de milliers de personnes qui n’ont pas pris part au référendum [sur la Constitution] et rejeté cette farce, terrifiant la contre-révolution.

Notre présence dans les rues hier marque le début d’une telle tâche. Imaginez que la journée se soit passée et que les célébrations officielles aient été contestées uniquement par des manifestations islamistes contre l’armée. Le sentiment de frustration serait alors certainement plus fort. Aujourd’hui, en dépit de l’obscurité et de l’oppression, nous traçons une nouvelle voie, et nombreux sont ceux qui anticipent que ce sera une bataille pour laquelle nous devons prendre une profonde inspiration.

Donc, salutations aux camarades qui ont bravé la peur et la répression et qui ont prouvé qu’il y a des forces révolutionnaires déterminés à passer à l’action. Nous avons besoin, cependant, d’une tactique appropriée pour le moment politique actuel.

Cette journée ne devrait pas être comparée avec le jour de la révolution en 2011, mais avec le 26 juillet 2013, quand Al-Sisi a demandé un "mandat" du peuple. Il y a une différence, certes, même parmi les grandes sections des masses qui ne sont pas descendues dans les rues hier.

Oui, des martyrs sont tombés et des centaines de personnes ont été arrêtées, mais nous devons comprendre que la liberté et la résistance à la contre-révolution demanderont des sacrifices qui doivent être calculés et soumis à évaluation.

Il existe des forces opportunistes, qui ne veulent pas bouger du tout, soit parce qu’elles sont alliées avec l’armée, soit parce qu’elles croient que nous n’avons pas intérêt à mener une lutte politique aujourd’hui. Elles estiment qu’après la victoire de la contre-révolution et le retour complet de l’état de sécurité, elles seront en mesure de contester le régime et qu’il suffit donc d’attendre l’élimination des Frères musulmans.

Cette logique, en plus d’être extrêmement opportuniste - car elle ferme les yeux sur les massacres qui se produisent quotidiennement - est également tout à fait fausse, parce que si le nouveau régime peut se consolider sans rencontrer de résistance, il pourra ensuite éliminer les révolutionnaires, les travailleurs et les étudiants .

Camarades, nous savons que les grandes révolutions populaires sont comme les marées de la mer : elles avancent et refluent, avec des victoires et des défaites, avec des batailles continues dès le premier moment entre les forces de la révolution et la contre-révolution. Et les tactiques révolutionnaires appropriées seront différentes selon les moments.

La phase ouverte par la prise de pouvoir par Al-Sisi est clairement une période d’offensive contre-révolutionnaire. L’armée, la police, les copains de Moubarak et les forces opportunistes sont aux commandes. Pourtant, le régime d’Al-Sisi ne peut perdurer sur la base des assassinats, de la répression, des provocations et des mensonges contre la révolution et les révolutionnaires.

Bien que sa base de soutien ait relativement diminué, le régime continue à bénéficier d’un soutien actif de certaines sections de la société, essentiellement parmi les artisans, les ouvriers des petits ateliers et les vendeurs de rue, ainsi que dans des sections de la classe moyenne qui ont désespérément besoin de « stabilité » et qui « en ont assez de la révolution », sans oublier le réseau des intérêts de l’ancien parti au pouvoir. Plus important encore, de larges sections des masses ont été démoralisées et sont à la recherche d’un sauveur.

A ce stade donc, nous devons nous concentrer sur le travail d’accumulation de forces parmi les étudiants, les travailleurs et les masses populaires, qui vont progressivement découvrir la fausse nature des affirmations d’Al-Sisi et se retourner progressivement contre lui.

Nous ne devons pas nous avancer trop loin en avant de leur conscience, mais faire le lien entre leurs problèmes et leurs revendications d’une part et la situation politique et les actions du régime d’autre part. Nous devons étudier les révolutions et nous armer de la formation scientifique du marxisme révolutionnaire.

Nous devons prendre toutes ces mesures face à la contre-révolution et ne pas nous exposer de façon suicidaire. Notre victoire aura une valeur réelle quand nous pourrons gagner des dizaines de milliers d’entre eux à nos rangs.

Une fois de plus, salutations à vous, camarades, collègues et révolutionnaires.

Le Bureau politique des Socialistes Révolutionnaires, le 26 Janvier 2014


Publié le 29 janvier sur le site étatsunien socialistworker.org
Traduction française pour Avanti : Jean Peltier