« Les gouvernements qui veulent mener des politiques progressistes ne pourront pas rester dans la zone euro ».

Costas Lapavitsas 30 mars 2014

Costas Lapavitsas est professeur d’économie à l’Université de Londres. Son dernier livre, « Profiting without producing » constitue une radiographie indispensable pour comprendre ce qu’il appelle la financiarisation : la croissance incontrôlée du système financier et l’imposition de ses intérêts à toute la société. Il place beaucoup d’espoir dans Syriza mais prévient que sa position de principe de rester dans la zone euro trouve de sérieuses résistances dans ses propres rangs. Entretien réalisé par Nuria Alabao et Xavier Ferrer pour le journal espagnol « El Diario ». (Avanti4.be)

Comment sera le vote grec pour les élections européennes ?

Costas Lapavitsas : Il y a en ce moment beaucoup de mécontentement et de rage, mais il y a aussi en même temps du désespoir et un manque de capacité organisationnelle. Je ne sais si les gens en Europe le comprennent, mais les Grecs sont à la fois très frustrés et très désillusionnés et ils se sentent faibles. Il est possible que le PASOK – le vieux parti de gouvernement social-démocrate - disparaisse complètement et que la Nouvelle Démocratie – le parti de droite au pouvoir – subisse des pertes importantes. Il est probable que Syriza progresse et devienne le parti qui recevra le plus de suffrages, mais je ne sais pas s’il pourra gouverner en solitaire. Il faut s’attendre à voir une croissance du parti fasciste, au point qu’il pourrait se situer comme le deuxième ou le troisième parti.

Les élections européennes combinées avec les municipales en Grèce – elles auront lieu en même temps – vont constituer un événement politique significatif. Les élections européennes peuvent signifier une transformation complète de la carte politique et électorale du pays. Si le vote en faveur de la coalition gouvernementale de droite et du PASOK s’effondre, il sera très difficile pour eux de continuer à gouverner avec stabilité et de mener à bien les mesures exigées par la Troïka.

Et tout cela ajouté à la candidature d’Alexis Tsipras, le dirigeant de Syriza, à la présidence de la Commission européenne…

Je crois que ce serait une erreur que Tsipras accède à la présidence européenne, c’est très dangereux. En tous les cas, il est extrêmement important que Syriza agisse bien, particulièrement si elle devient le premier parti en Grèce, parce qu’elle suscite beaucoup d’espoir, tant dans le pays que dans le reste de l’Europe. Cela se produit pour certaines raisons : la gauche peut enfin incarner un acteur fondamental, elle n’a plus à être marginale. Autrement dit, elle peut constituer une véritable alternative de gouvernement. Mais il faut avoir à l’esprit ce que Syriza est capable de faire ou pas.

Syriza devra affronter de grandes difficultés si elle gagne. En partie par son propre fonctionnement interne et sa composition, mais aussi à cause de certains problèmes objectifs qu’elle trouvera devant elle tant dans le pays qu’en dehors. Si Syriza déçoit les espoirs placés en elle, si elle perd le contrôle de sa propre formation ou n’est pas à la hauteur, la situation pour la gauche sera très compliquée. Les enjeux sont très élevés.

Il y a eu en Grèce en 2012 un « défaut » de paiement de la dette. A partir des résultats de ce processus, pouvons-nous en déduire que le non paiement de la dette est une option politique ?

La manière dont les Grecs ont fait leur défaut en 2012 est la pire qui soit. Aucun autre pays d’Europe ou du monde ne devrait gérer un défaut de cette manière. S’il a lieu, il doit être souverain et doit être pensé à partir des besoins de l’endetté et pas à partir des nécessités des prêteurs.

Le défaut grec fut organisé par la Troïka et c’est pour cela qu’il a été si mauvais. Ce qui s’est passé en Grèce est que le non paiement concernait la dette privée et non la dette publique. Les grands perdants ont donc été les prêteurs grecs, des banques grecques, des propriétaires de bons d’Etat et de fonds de pension grecs. En conséquence, l’Etat a du à nouveau s’endetter pour sauver les banques qui étaient en difficultés après le défaut. C’est peut être la première fois dans l’histoire qu’un pays organise un défaut contre lui-même, au lieu de le faire contre les prêteurs étrangers dans l’objectif de restaurer son économie. La Grèce a restructuré sa dette et compliqué encore plus sa situation. C’est incroyable. En conséquence, le défaut est un élément très important, mais il doit être organisé d’une autre manière. Sa forme politique, c’est de le faire dans l’intérêt de l’endetté avec une pression d’en bas.

En Espagne, la vision la plus généralisée en ce moment est que nous sommes tirés d’affaire. En se basant sur certains indicateurs macroéconomiques positifs, le gouvernement affirme que la crise est finie et que nous sommes en croissance.

Dans le cadre européen, deux choses ont changé de manière similaire en Espagne et en Grèce par rapport à 2010 et même à 2012. La première est que, dans les pays de la périphérie, le déficit en compte courant a décru à cause de la récession. Les importations ont reculé et, par conséquent, le déficit extérieur s’est réduit. La deuxième est que le déficit budgétaire a également décru à cause de la récession. Il s’est donc produit une certaine stabilisation. En outre, cette situation s’est renforcée grâce à l’attitude de la Banque centrale européenne il y a un peu plus d’un an, lorsque Mario Draghi a déclaré qu’il ferait tout ce qu’il était nécessaire de faire. La combinaison entre la contraction du déficit et la stabilisation des marchés financiers par Draghi a eu comme résultat qu’il n’y pas de pression immédiate de défaut. Les marchés financiers se sont calmés.

Mais si nous regardons l’économie réelle, nous pouvons voir qu’en réalité cette stabilisation s’est plutôt produite par la destruction : l’économie est détruite, le chômage augmente, la récession est très profonde. C’est cela qui a stabilisé les marchés. Ce n’est pas une situation tenable parce qu’il est peu probable qu’il y ait une croissance rapide qui répare les pertes. Toutes les évidences indiquent que les économies de la périphérie vont stagner. Cela n’est pas une résolution de la crise : les mesures d’austérité ont provoqué la transformation d’une crise financière aigue en une crise durable de l’économie réelle. (…)

La position de Syriza n’est pas majoritaire au sein de la gauche, parce qu’elle s’oppose à l’austérité mais tout en faisant le choix de se maintenir dans la monnaie unique et dans l’Union Européenne. Que suppose cette position dans le cadre politique de l’UE ?

Selon moi c’est exactement ce que souhaite la classe dirigeante européenne. Parce que Syriza dit : « Nous voulons rester dans l’euro et nous allons le faire quoiqu’il arrive et, en même temps, nous allons être radicaux ». Mais la classe dirigeante sait bien que cette voie est impossible. Le véritable danger, pour elle, par rapport à Syriza c’est que celle-ci contient un courant de la gauche radicale – qui représente 40% de la coalition - qui n’est pas d’accord avec cette position et qui peut faire supposer un danger de rupture. En d’autres mots, Syriza n’est pas une formation politique fiable, elle est imprévisible. Et c’est cette possibilité d’une radicalisation de la coalition qui préoccupe réellement la classe dirigeante européenne.

D’autre part, si Syriza arrive au pouvoir, il y aura une croissance des demandes populaires, même si les gens sont pessimistes et passifs. S’il y a un gouvernement de Syriza, les gens voudront qu’elle prenne des mesures par rapport à leurs salaires, aux pensions, à l’emploi, etc. C’est bien cela qui représente une menace pour la classe dirigeante européenne. De plus, cela pourrait donner des idées dans d’autres pays européens. C’est la raison pour laquelle Syriza incarne un espoir, mais qu’elle suppose également un risque énorme.

Il semble que vous identifiez « la gauche » avec la position qui propose de sortir de l’euro. Pourquoi ?

Selon mon point de vue, cette posture est la seule qui ouvre la possibilité de mener des politiques de gauche radicale qui modifient le rapport de force en faveur du travail contre le capital. Des politiques qui sont nécessaires pour réparer les dégâts infligés aux pays européens ces dernières années à cause de la crise. Ce sont des politiques sensées, fondamentales, comme la redistribution, le contrôle ou la nationalisation des banques, la réorganisation de la production, etc. A mon avis, ces changements sont impossibles au sein de l’union monétaire et ils signifient le contraire de ce que signifie aujourd’hui l’Union européenne.

Pour être plus concret : un gouvernement radical en Grèce devrait cesser de payer une partie importante de la dette, qui est insoutenable, ainsi que changer les politiques fiscales et monétaires. Nous ne pouvons pas assumer l’austérité, nous ne pouvons pas faire le choix d’excédents budgétaires. Il doit y avoir des politiques différentes, qui permettent la croissance de l’économie. Un gouvernement radical devrait nationaliser les banques et créer des banques publiques qui soutiennent la réorganisation de la production. Si on s’engage effectivement dans ces mesures, on se rend compte alors qu’elles ne peuvent pas se mener au sein de la structure de l’union monétaire telle qu’elle est aujourd’hui.

Ne pensez-vous pas que si nous arrivons à la situation où un gouvernement pourrait appliquer ces mesures, la situation politique aurait alors tellement changé qu’on pourrait penser à des changements dans la propre architecture de l’UE ?

La gauche a parfois besoin de l’Etat-nation pour protéger les droits des travailleurs et les droits démocratiques, cela ne se peut se faire d’une autre manière. Le gouvernement de Grèce ou du Portugal ne peut pas changer la structure de l’Union européenne, mais il peut intervenir en Grèce et au Portugal. Bien entendu, ma posture n’est pas nationaliste. A certaines occasions, on peut utiliser les mécanismes de l’Etat-nation pour créer une dynamique internationale.

Si, en 2010, il y avait eu la possibilité de voir émerger une série de gouvernements de gauche dans plusieurs pays européens, on pourrait en discuter, mais la crise a maintenant quatre ans. Et au cours de ces quatre ans, la Grèce a été détruite et le Portugal et l’Espagne sont en piètre état. Nous ne sommes pas en train de discuter sur des cas idéaux. Et nous savons que Syriza a la possibilité réelle d’arriver au pouvoir et qu’elle doit décider que faire ici et maintenant.

Si vous arrivez au pouvoir sans un plan préétabli, en pensant que vous allez changer l’UE, la conséquence sera le chaos. Mais il y a bel et bien une série de choses que vous pouvez faire. Et vous devez préparer vos partisans, les maintenir informés de ce qu’il est possible de faire. Il faut insérer les gens dans ce processus, parce qu’au final c’est de là que provient votre force.

Qu’en est-il par rapport aux coûts d’un retour à une monnaie nationale ?

Il faut comprendre qu’il faut choisir entre une mort lente, ce qui est en train de se passer aujourd’hui, ou un choc contrôlé duquel on sortira ensuite. Si tel est le cas, le choc et sa gestion seront plus faciles : vous pourrez intervenir sur la circulation monétaire, nationaliser les banques et les placer sous contrôle public et imposer des mesures pour empêcher la fuite des capitaux. Mais aussi intervenir sur les marchés des combustibles, des médicaments et des aliments. Il faudra faire des provisions pour couvrir les besoins immédiats pour une courte période de temps jusqu’à ce que la demande se normalise à nouveau. Tout cela peut être appliqué de manière contrôlée si le gouvernement de gauche a la certitude qu’il doit le faire.

Une grande partie de vos travaux se centre sur la financiarisation. Pouvez-vous expliquer ce qu’elle signifie et quelles sont ses conséquences dans le capitalisme contemporain ?

La financiarisation est un terme qui fait référence à la croissance du système financier que nous pouvons constater dans le monde capitaliste depuis ces trois ou quatre dernières décennies. Une croissance énorme de la finance, reliée au reste de l’économie. En même temps, il y a une augmentation des bénéfices financiers. Une proportion énorme et inédite de bénéfices provient maintenant de la finance. On peut le constater aux Etats-Unis et dans d’autres pays où cela a été évalué.

Nous savons aussi que le type de couche sociale qui obtient ces bénéfices financiers est maintenant très différent de celui du passé. Nous savons qu’il y a une petite minorité de gens associés au système financier qui obtient une bonne partie de ces bénéfices au travers des bonus, des salaires et autres ; donc, non pas en retour de prêt d’argent mais en tant que rémunération pour un travail effectué dans la finance. Cela change la stratification sociale parce que ce groupe de gens détient un grand pouvoir d’influence sur les politiques publiques.

Ma vision est que ceci se produit d’une manière plus profonde que ce qu’il semble et que cela suppose une transformation historique, une transformation structurelle du capitalisme. On peut essentiellement dégager trois tendances. La première : ce sont les affaires non financières, industrielles et commerciales, qui se sont financiarisées, ce qui suppose qu’elles ne s’appuient pas tant sur les banques pour leurs investissements et qu’elles obtiennent des bénéfices de leur participation directe dans le système financier. La deuxième : les banques se sont également transformées et ont commencé à obtenir des bénéfices d’autres banques, tant en jouant sur les marchés financiers qu’en prêtant de l’argent aux individus et aux familles. Et la troisième tendance est que les familles et les individus eux-mêmes – les travailleurs des pays développés – se sont eux aussi financiarisés. Ils s’endettent plus et ont plus d’actifs financiers.

Il y a un problème important et c’est le fait que les services publics comme l’éducation, la santé, les pensions ou le logement subissent des coupes et qu’il y a maintenant une gestion privée de ces services publics qui est évaluée selon des critères financiers. Et, bien entendu, on ne peut pas laisser la finance gérer des droits ou des besoins de base. En conséquence, les salaires sont financiarisés, les épargnes sont financiarisées et le système financier tire des bénéfices de tout cela.

Si la financiarisation signifie un grand changement dans le capitalisme, comment les luttes doivent-elles s’adapter face à ce changement ?

C’est une bonne question sur laquelle la gauche doit commencer à réfléchir. Parce que l’Histoire est importante, nous devons construire sur ce qu’il y a eu lieu, mais nous devons adapter les luttes aux conditions présentes et aux transformations du capitalisme. Nous devons penser à comment nous opposer à la financiarisation et à comment l’inverser. Nous avons besoin de réfléchir à comment restaurer les services publics. Bien entendu, il faut planifier comment invertir la financiarisation et comment créer une banque publique, ainsi que trouver les manières de contrôler les flux de capitaux, en plaçant des restrictions à leur circulation. Il faut également réfléchir aux formes de la réorganisation de l’économie productive. Pour moi, lutter contre la financiarisation, l’invertir, c’est aujourd’hui la forme fondamentale de la lutte contre le capitalisme.

Source :
http://www.eldiario.es/economia/gobiernos-quieran-politicas-progresistas-permanecer_0_223978150.html
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera