Les géants d’Internet réinventent le colonialisme

Miguel Angel Criado 1er septembre 2013

Quand une multinationale pétrolière, forestière ou minière construit une route dans une quelconque jungle amazonienne ou dans quelque endroit perdu d’Afrique, tout le monde a clairement à l’esprit qu’elle est motivée par des intérêts économiques. Pourquoi alors, lorsque Facebook annonce un plan aussi ambitieux que vague pour amener Internet aux plus pauvres de la planète, parle-t-on de philanthropie ?

Il est dans la nature de toute entreprise de maximiser ses profits et, pour cela, d’élargir sans cesse ses marchés. Les pays du Premier Monde sont des sociétés hyper-connectées où les grandes entreprises d’Internet peuvent difficilement croître encore plus et où une grande majorité des habitants ont déjà leur ordinateur, leur téléphone portable et leur compte Facebook ou Google. Si ces entreprises veulent continuer à croître, elles ont besoin de se développer là où elles existent à peine aujourd’hui. Mais pour que les réseaux sociaux atteignent l’Afrique ou l’Asie, où à peine 3% de la population a un compte, il faut d’abord connecter ces populations à Internet.

C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre le lancement de l’initiative « Internet.org ». Commanditée par Facebook, elle a comme louable objectif de faire en sorte que 5 milliards de personnes aient la possibilité technique et économique de se connecter à Internet. Dans ce but, Facebook s’est entouré d’autres géants technologiques tels qu’Ericsson, MediaTek, Nokia, Opera, Qualcomm et Samsung. Pour y parvenir dans un délai de cinq ans, l’idée d’Internet.org est de réduire de cent fois le coût actuel de la connexion mobile dans les pays moins développés. Ces entreprises veulent également développer de nouvelles technologies qui rendent plus efficace l’utilisation des données.

Comme déclaration d’intentions, ce n’est pas mal, mais on en reste là. Sur le site Internet.org, on ne donne pas beaucoup de détails supplémentaires. Dans un « post », Mark Zuckerberg, le créateur de Facebook, ébauche les grandes lignes mais sans donner de précisions concrètes. Il faut également souligner dans cette initiative l’absence d’autres grandes entreprises technologiques (qui ont leurs propres plans) mais aussi d’ONG qui se consacrent au développement technologique, de scientifiques qui apportent des réponses à ces défis, d’opérateurs locaux ou encore de l’Union Internationale des Télécommunications, où ceux-ci sont représentés.

Connecter ou « capter » ?

Mais, bien plus que l’absence de détails, ce qui attire l’attention, c’est l’épaisse couche de philanthropie qui recouvre une initiative qui sent à plein nez le colonialisme technologique. Et ce n’est pas une première pour Facebook. En 2010, elle avait lancé son initiative « Facebook Zéro » avec laquelle, après une série d’accords avec 50 opérateurs d’Internet de 45 pays, elle se proposait de connecter à Internet 1 milliard de personnes. La montagne a accouché d’une souris puisque l’entreprise s’est limitée à n’offrir qu’une version réduite de Facebook pour les téléphones portables où le coût de téléchargement des kilo-bytes de chaque actualisation du mur était de zéro. L’initiative n’a nullement atteint 1 milliard de personnes, mais pour de nombreux nouveaux utilisateurs, Facebook est devenu synonyme d’Internet.

Google sait, elle aussi, mélanger la philanthropie et le business. Depuis la fin de l’année dernière, le moteur de recherche est en train d’étendre sa « Free Zone » dans le sud-est asiatique. Des Philippines à l’Inde, Google a conclu des accords avec différents opérateurs de téléphonie mobile pour que ses clients puissent utiliser son moteur de recherche et son réseau social « Google+ » ainsi que télécharger son courrier Gmail sans consommation de données, c’est-à-dire gratis. Bien entendu, pour cela, il faut avoir un compte Google. Comme avec « Facebook Zero », la « Free Zone » crée ce qu’on appelle un « marché captif ».

Google veut elle aussi que nous ayons tous accès à Internet. En mars dernier, elle a lancé une expérience pilote à Cape Town (Afrique du Sud) pour doter une dizaine d’écoles d’une connexion internet à large bande sans câble. Utilisant ce qu’on appelle les « white spaces » (espaces blancs), une partie du spectre radioélectrique assigné mais non utilisé par les chaînes de télévision et des stations alimentées par des plaques solaires, elle parvient à offrir une couverture de 10 kilomètres de rayon. L’idée est d’étendre ce modèle au reste du pays, puis du continent. Et pour une portée encore plus grande, elle élabore son quasi-futuriste « Projet Loon », un réseau de ballons qui voyageront à grande altitude afin d’offrir une couverture Internet aux zones rurales éloignées et sans infrastructure en communication, ce qui est le cas d’une bonne partie des territoires du Tiers-Monde.

La critique la plus dure à l’encontre du « Projet Loon » a été faite par le second homme le plus riche du monde et principal « philanthrope » de la planète, le fondateur de Microsoft, Bill Gates. « Quand tu seras en train de mourir de la malaria, je suppose que tu regarderas le ciel et que tu verras ce ballon et je ne sais pas très bien comment il pourra t’aider », a-t-il déclaré dans une interview à « Bloomberg ». Et d’ajouter : « Bien sûr que je suis un grand partisan de la révolution digitale. Et connecter des centres médicaux de première ligne, connecter des écoles, c’est bien. Mais pas pour les pays réellement pauvres, à moins qu’on me dise qu’on va faire quelque chose de concret contre la malaria ». Peut être que Gates minimise le rôle que peut jouer la technologie dans l’amélioration de ces conditions de vie, mais on ne peut que donner raison à l’homme qui serait capable de dépenser 1,8 milliard de dollars de sa fortune personnelle pour éradiquer une fois pour toutes de la planète une maladie comme la polio...

En réalité, Microsoft joue le même jeu que Google. Depuis le début de cette année, elle réalise des tests avec les « white spaces » au Kenya, en Tanzanie et en Afrique du Sud aussi. Comme dans le cas de Google, le but est d’offrir une connexion à large bande sans câble en utilisant le spectre libéré par la télévision. Ces essais font partie de la « 4Afrika Initiative » qui vise à connecter à Internet dix millions d’Africains, et particulièrement des jeunes, pour 2016. Comme Facebook et Google, Microsoft pense avant tout à ses propres intérêts ; les ordinateurs, les tablettes et les Smartphones fournis fonctionnent sous Windows.

Droit fondamental ?

Peut-être que la plus honnête dans l’affaire est la compagnie Apple ? Il pourrait en effet sembler compliqué d’être philanthrope avec des iPhone. Pourtant, cette entreprise tourne elle aussi son regard vers les pays moins développés. Lors de la dernière présentation des résultats de la compagnie, son président, Tim Cook, a souligné l’importance des marchés émergents pour Apple. Le problème, c’est que seules les élites et les super-fans peuvent se permettre de dépenser près de 700 euros pour un téléphone portable. C’est pour cette raison que les ventes des versions antérieures de l’iPhone cartonnent dans des pays comme la Chine ou l’Inde. L’année dernière, près de la moitié des iPhone vendus étaient des versions 4 et 4S et non le flambant 5. C’est sans doute pour cela aussi qu’Apple pourrait lancer un iPhone « low cost » en septembre.

Quelles que soient les variantes, tout cela n’est que du colonialisme technologique. Si ces entreprises technologiques croient vraiment ce qu’elles disent, elles devraient alors constituer une grande alliance afin de mettre en commun leur argent et leur technologie et apporter Internet et ses différents dispositifs aux pays les moins développés. Comme le souligne la lettre de Mark Zuckerberg, l’accès à Internet devrait être un droit fondamental. Mais avoir un compte Facebook, utiliser Google ou acheter un iPhone, même en plastique, non.

Source :
http://www.cuartopoder.es/mecanicamente/los-gigantes-de-internet-reinventan-el-colonialismo/3461
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera