Les enjeux de la confrontation en Ukraine

Sean Larson 10 février 2014

Les protestations de masse qui ont leur centre sur la place principale de la capitale ukrainienne de Kiev ont survécu aux diverses tentatives du gouvernement pour les réprimer par la violence tout au long du mois de janvier. Les deux camps sont depuis lors engagés dans de grandes manœuvres alors qu’approchent de nouvelles confrontations.

Les manifestations ont éclaté en novembre, en grande partie en réponse au rejet par le président Viktor Ianoukovitch d’un accord de libre-échange avec l’Union Européenne couplé à la suggestion que l’Ukraine rejoigne l’Union Douanière Eurasienne dirigée par la Russie, un pays qui, sous diverses formes, a dominé l’Ukraine depuis des siècles.

Mais le conflit a depuis longtemps dépassé le choix entre un accord commercial avec l’UE, appuyé par le Fonds Monétaire International, et un arrangement similaire avec la Russie.

Parmi les conditions sociales qui ont sous-tendu les manifestations depuis le début et qui ont donné la force aux Ukrainiens de continuer à camper sur la Place Maidan (Place de l’Indépendance) à Kiev en dépit des durs assauts du froid et de la police, se trouvent la corruption du gouvernement, la politique répressive de l’État et l’absence de démocratie, le niveau de vie en baisse et l’absence de perspectives sociales pour la grande majorité des Ukrainiens.

Les manifestants ne sont pas unis par une idéologie précise mais ils partagent surtout une frustration profonde face au régime et à leur manque de contrôle, politique ou économique, sur leur vie. Ces griefs sont le produit d’années passées à subir la corruption régnant dans une machine d’Etat structurée pour servir les intérêts des oligarques regroupés à la fois autour de Ianoukovitch et de son Parti des Régions - mais aussi au sein des principaux partis d’opposition représentés au Parlement.

Radicalisation des manifestants et durcissement de la répression

La lutte pour déterminer quel sera l’avenir du pays a atteint une nouvelle étape à la mi-janvier quand la Verkhovna Rada, le parlement ukrainien, a adopté une série de lois draconiennes qui limitent la liberté d’expression et de réunion et infligent de lourdes amendes et des peines de prison pour des délits mineurs.

La réponse explosive des manifestants à Kiev trois jours plus tard a conduit à de véritables batailles rangées dans les rues - et a qualitativement changé la dynamique du mouvement. Maintenant, alors que les objectifs du mouvement sont encore généralement formulés en termes d’exigence d’un Etat de droit, d’opposition à la corruption et de garantie des droits de l’homme, l’accent a glissé vers l’intégration dans l’Union européenne et vers des revendications anti-gouvernementales, telles que l’appel à la démission de Ianoukovitch et à de nouvelles élections.

Ce changement politique a été accompagné par des actions plus spectaculaires sur le terrain, telles que l’occupation de plusieurs bâtiments gouvernementaux. De façon inquiétante, une organisation d’extrême-droite, composée principalement de gangs de rue est accusée d’avoir mené les batailles de rue la mi-janvier à Kiev. Pendant ce temps, trois partis d’opposition, allant du centre-droit classique à l’extrême droite (Svoboda), continuent d’affirmer avoir le leadership sur le mouvement.

Face à cette radicalisation, le gouvernement a franchi un nouveau pas au début de cette année, à travers un renforcement de la violence de la police, qui est allée jusqu’à enlever des militants (certains ont même été arrachés de leurs lits d’hôpital) et à torturer des détenus. Des centaines de personnes ont été blessées et plusieurs tuées lors des affrontements de rue. Ajoutez à cela qu’un "Front ukrainien » pro-gouvernemental a annoncé samedi qu’il allait "nettoyer le terrain de ceux qui sont venus l’occuper" - une attaque à peine voilée contre les occupants de la Place Maidan, accusés d’être des agents de Europe.

Le gouvernement Ianoukovitch est également confronté à la pression de la Russie – Vladimir Poutine a indiqué qu’il reportera la mise en oeuvre de prêts à l’Ukraine jusqu’à ce qu’un gouvernement stable émerge de la situation actuelle.

Pour rester au pouvoir, Ianoukovitch doit conserver l’allégeance d’une majorité des oligarques ukrainiens, ce qui dépend de sa capacité à garantir un climat favorable pour leurs affaires - impôts réduits pour les riches, régulation minimale de l’industrie et de la mobilité des capitaux, maintien du calme et de la passivité de la population par le biais d’un appareil de police important.

À cette fin, Ianoukovitch a considérablement réduit la taille des forces armées tout en développant progressivement les Berkut (des forces spéciales de la police anti-émeute) et la police régulière. Il continue son jeu d’équilibriste entre la Russie et l’UE, essayant de déterminer qui pourrait lui offrir les formules les plus sûres pour les offres commerciales et les prêts cruciaux pour assurer la survie de l’économie ukrainienne.

Le fait que certains oligarques ont pris leurs distances avec Ianoukovitch est un signe de leur baisse de la confiance envers la capacité du régime à garantir leurs intérêts. Ces oligarques se tourneront vers toute autre force politique qui leur paraîtra capable de répondre à leurs besoins – ce qui pourrait maintenant être un ou tous les partis de l’opposition surfant sur la vague de protestations.

Les partis d’opposition en équilibre instable

Ces partis d’opposition et leurs principales personnalités politiques sont le Parti de la Patrie d’Arseni Iatseniouk, l’Alliance démocratique ukrainienne pour la réforme (Udar) de Vitali Klitschko et Liberté (Svoboda) d’Oleg Tyagnibok.

Les partis d’opposition occupent une position contradictoire dans la situation actuelle. D’une part, leur légitimité et leur promesse d’établir une véritable alternative au régime en place sont ancrées dans le mouvement de protestation de Maidan. D’autre part, ils cherchent à contrôler le mouvement et à le canaliser dans une direction plus "sûre" ne menaçant pas les structures de base de l’économie et de l’Etat qui sont nécessaires aux oligarques pour pouvoir continuer à régner.

Les leaders de l’opposition doivent donc trouver un équilibre difficile entre la foi déclinante des manifestants en leur capacité à conquérir de réels changements pour la population ukrainienne et le souci d’obtenir le soutien des oligarques en les assurant que la richesse et le pouvoir de l’élite seront mieux garantis par un gouvernement d’opposition.

À cette fin, Iatseniouk, le dirigeant du Parti de la Patrie, a proposé samedi dernier un plan en quatre étapes destiné à permettre aux partis de l’opposition d’arriver aux responsabilités gouvernementales. Comme on pouvait s’y attendre, le plan de Iatseniouk commence avec la désescalade des mouvements de protestation et se termine par un retour à une république parlementaire-présidentielle, avec des modifications mineures apportées à la Constitution. Le plan appelle également à un "paquet" d’aide économique de 15 milliards de dollars soutenu par le FMI, l’UE et d’"autres institutions financières" – qui, affirme Iatseniouk, est le "montant minimum nécessaire pour calmer la situation en Ukraine."

Cette proposition, ainsi que d’autres tentatives faites récemment par les dirigeants des trois principaux partis d’opposition pour désamorcer ou contenir l’activité de Maidan, fait suite à un coup rude qui a été porté aux prétentions de ces trois partis à être les dirigeants incontestés du mouvement.

Du face à face à l’affrontement

Au cours de la manifestation du 19 janvier, qui a réuni 100.000 personnes bouillonnant de colère contre les nouvelles lois répressives votées trois jours plus tôt, des milliers de participants - dont beaucoup se sentaient frustrés par les discours insipides des dirigeants de l’opposition - ont commencé à se diriger vers le bâtiment du parlement (la Rada), malgré les mise en garde de ceux-ci.

Selon un témoin oculaire, William Risch, un professeur d’histoire à la Georgia College and State University (USA), les camions et les bus de la police ont bloqué la grande rue Hrushevskoho et la police anti-émeute s’est déployée pour empêcher les manifestants d’avancer plus loin.

Lorsqu’il avait été confronté à une situation aussi tendue le 1er décembre, Vitali Klitschko avait encore assez d’influence parmi les manifestants pour les empêcher de passer à des actions plus radicales. Cette fois-ci, ce n’a plus été le cas. Une bataille rangée a éclaté avec la police anti-émeute qui a utilisé des gaz lacrymogènes, des grenades assourdissantes et des balles en caoutchouc et n‘a pas hésité à utiliser des canons à eau pour arroser les manifestants malgré le froid glacial.

De nombreux rapports ont accusé les extrémistes d’extrême-droite du "Secteur de Droite" d’avoir incité à la violence le 19 Janvier. William Risch a raconté que le Secteur de Droite a commencé à affronter la police anti-émeute avec des pavés et des cocktails Molotov, et que la police a ensuite répondu. Mais d’autres comptes-rendus soulignent le rôle joué par "Automaidan" - un groupe qui a émergé depuis novembre et qui est connu pour avoir utilisé ses voitures lors des manifestations devant les maisons des fonctionnaires du gouvernement – qui aurait détourné des groupes de gens du rassemblement principal pour les diriger vers la Rada, le Secteur de Droite n’arrivant que plus tard. D’autres affirment que la violence a démarré à l’initiative de provocateurs agissant pour salir l’image pacifique de Maidan et justifier l’imposition de la loi martiale.

Quels que soient les instigateurs de la bataille de la rue Hrushevkoho, le fait demeure qu’elle est rapidement devenue une confrontation à part entière entre la police anti-émeute et un nombre sans précédent de manifestants. Le conflit s’est poursuivi sous diverses formes au cours des trois jours suivants et, loin d’aliéner les participants, il a mobilisé des milliers d’Ukrainiens qui ne tolèrent pas les lois dictatoriales de Ianoukovitch mais qui se sentent aussi frustrés par l’impuissance des principaux leaders de l’opposition face à la répression croissante.

Concessions, manœuvres et tergiversations

La conséquence à long terme de ces combats a été le développement d’un fossé grandissant, quoiqu’inégal, entre les manifestants de la Place Maidan et les chefs des partis d’opposition qui ont dominé les manifestations politiques.

Les mouvements de protestation sont composés en grande partie de gens qui ont vécu l’expérience de la « révolution orange » à la fin de 2004. Des manifestations de masse avaient alors bousculé les résultats d’une élection truquée et fait tomber le gouvernement (pro-russe – NdT) mais le nouveau gouvernement (pro-occidental – NdT) de Viktor Iouchtchenko qui avait suivi n’a pas réussi à apporter un changement significatif à la société ukrainienne. La conclusion évidente est que ce qui est nécessaire, c’est un changement plus radical que le simple remplacement d’élites politiques au sein d’un système politique rongé par une corruption endémique et institutionnellement dominé par les oligarques.

Le succès des manifestations de Maidan dépendra de la mesure dans laquelle la masse des personnes qui y sont impliquées pourra agir indépendamment des dirigeants des partis d’opposition. Mais le fossé qui s’est développé est encore loin d’être une rupture définitive - la plupart des participants acceptent encore se faire représenter par ces dirigeants dans les négociations avec le gouvernement.
Le mouvement a déjà obtenu des concessions du gouvernement, comme la démission du Premier ministre Mykola Azarov et de tout son cabinet à la fin janvier.

D’autres initiatives prises par le gouvernement qui ont été décrites par les médias comme des concessions n’en sont en réalité pas du tout. Par exemple, M. Ianoukovitch a fait passer une loi au parlement accordant l’amnistie pour les délits les plus graves, mais à condition que les manifestants abandonnent le contrôle des bâtiments gouvernementaux qu’ils occupent depuis 15 jours. Si le mouvement s’était conformé à cette exigence, il n’aurait pas seulement implicitement légitimé la répression et les arrestations massives déjà réalisées par le gouvernement mais il aurait aussi affaibli considérablement la position des manifestants et leur contrôle physique de la Place de l’Indépendance elle-même.

Pendant ce temps, les dirigeants du Parti de la Patrie et de Svoboda ont modéré leurs exigences, faisant maintenant du retour à la Constitution de 2004 l’objectif du mouvement.

Il est clair que si les partis d’opposition devaient arriver au pouvoir dans les circonstances actuelles, ils seraient soumis aux mêmes pressions nationales et internationales qui ont conduit à la politique d’austérité et de répression de Ianoukovitch, et, finalement, à la répression des manifestations.

C’est ainsi que la proposition des dirigeants politiques occidentaux d’une transition vers un gouvernement dirigé par l’opposition ne garantit en rien une issue plus démocratique - étant donné le mélange mortel entre l’appareil d’Etat militarisé construit par Ianoukovitch, les sévères mesures d’austérité liées à un éventuel prêt du FMI et le poids politique conquis par l’extrême-droite politique qui a conquis une grande audience dans les manifestations.

La montée de l’extrême-droite

Maidan est un mouvement de masse traversé de contradictions internes importantes et de politiques très différentes. La direction que prendront les manifestations sera en grande partie déterminée par la cohérence et l’organisation des différentes forces au sein du mouvement.

Fait troublant, les voix les plus organisées et donc les plus influentes dans Maidan continuent d’être des forces de droite et même d’extrême-droite. Parmi ces dernières, on trouve surtout Svoboda, qui a des liens avec le Front National français et le British National Party et qui compte plusieurs députés au parlement, et les néo-fascistes déclarés du Secteur de Droite.

Contrairement à d’autres groupes d’extrême-droite en Europe, Svoboda - comme les deux autres partis d’opposition au parlement, Udar et Patrie - est en faveur de l’entrée de l’Ukraine dans l’Union européenne et d’un renforcement des liens du pays avec l’Europe.

Le Secteur de Droite, d’autre part, est un conglomérat de gangs de rue et de clubs de supporters de football réunis autour d’une politique nationaliste d’extrême-droite. Il rejette la tactique parlementaire de Svoboda. Son principal objectif est le renversement du gouvernement Ianoukovitch, mais il ne pousse pas à l’intégration européenne.

La rhétorique de ces groupes d’extrême-droite, en dépit de leurs différences, n’a pu atteindre une telle influence parmi les manifestants que parce que leur objectif à court terme - faire tomber le gouvernement Ianoukovitch - coïncide avec la demande de tous les autres manifestants, y compris ceux de gauche.

La bataille de la rue Hrushevskoho a même vu une trêve temporaire et difficile entre les militants de gauche et de droite dans leur confrontation mutuelle avec les forces anti-émeutes de la police de Ianoukovitch. Une telle alliance de facto dans l’action, même temporaire, est évidemment dangereuse ; l’hégémonie idéologique de la droite dans les manifestations doit être contestée, sinon l’autorité gagnée par le mouvement pourrait être utilisée pour justifier la mise en place d’un gouvernement de droite après la chute de M. Ianoukovitch.

Le besoin d’unité à gauche autour d’une stratégie commune

Le rôle que joue l’extrême-droite n’est cependant pas une raison pour que la gauche rejette le mouvement de Maidan ou s’abstienne d’y participer. Au contraire, elle doit lutter pour modifier l’équilibre politique en s’impliquant dans celui-ci et en combattant aux côtés de la population pour ses droits démocratiques fondamentaux face à l’intensification du virage vers un Etat policier. Ériger un pôle de gauche au sein du mouvement – ou, selon les mots de Ilya Budraitskis, un porte-parole du Mouvement Socialiste de Russie, un "Secteur de Gauche" - doit être une priorité pour contrer l’influence de la droite.

Pour ce faire, les groupes, petits et dispersés, de la gauche en Ukraine doivent se réunir autour d’une stratégie commune et d’exigences de base. Au-delà de la démission du gouvernement de Ianoukovitch et de nouvelles élections, celles-ci doivent viser, avant tout, à démanteler l’Etat policier et à dépouiller les oligarques de leur pouvoir. Un groupe socialiste de Kiev qui s’appelle l’Opposition de Gauche, a produit un "plan en 10 points" dont il espère qu’il pourra marquer "les premiers pas dans l’élaboration d’une politique qui pourrait rassembler toutes les forces anti-oligarchiques qui considèrent qu’une dictature fasciste d’extrême-droite ne peut en aucun cas être une solution".

Malgré la taille relativement petite et la désorganisation de la gauche révolutionnaire en Ukraine – on estime qu’elle ne regroupe pas plus de quelques centaines de personnes - sa participation peut être décisive pour l’avenir de la lutte. En plus de la nécessité impérieuse de lutter contre la droite ici et maintenant, le mouvement de Maidan sera un point de référence essentiel pour des générations d’Ukrainiens, ce qui signifie que ce qu’y fera la gauche résonnera dans l’avenir, quel que soit les résultats immédiats qu’obtiendra ce mouvement.

Dans le scénario le plus probable - les partis de l’opposition arrivent au pouvoir et, inévitablement, ne parviennent pas à offrir ce que les manifestants réclament - la présence d’une forte voix de gauche en période de turbulences sera importante pour mettre en avant la possibilité d’une véritable alternative.

Pour réaliser un véritable changement, les manifestants de la Place Maidan vont devoir se battre pour leurs droits, indépendamment des partis de l’opposition, de l’extrême-droite et des gouvernements étrangers - tant l’UE que la Russie - qui tentent d’influencer l’orientation future de l’Ukraine. La démocratie politique n’est que la première étape - à partir de là, de profonds changements économiques seront nécessaires, y compris la nationalisation des grandes industries, des impôts fortement progressifs et de fortes protections du droit du travail.

De cette façon, la gauche pourra donner une réponse forte tant aux questions fondamentales qui ont donné naissance à la lutte de masse qui grandit depuis des semaines à partir de la Place Maidan qu’aux autres exigences progressistes au sein du mouvement pour le changement.

Article publié sur le site étatsunien www.socialistworker.org
Traduction française et intertitres pour Avanti : Jean Peltier