Les droits de la nature après la fin du projet Yasuni-ITT

Eduardo Gudynas 21 août 2013

L’une des initiatives écologiques les plus originales de ces dernières années avait pour but, en Equateur, à laisser le pétrole dans le sous-sol afin de préserver l’Amazonie et ses peuples indigènes. Cette idée venait de la société civile et s’était concrétisée en 2007, pendant le premier gouvernement de Rafael Correa, dans un projet de protection du Parc National Yasuni et de ses zones adjacentes (connues par l’abréviation ITT). Ces efforts viennent d’être sabordés il y a quelques jours, quand le gouvernement a annoncé l’annulation de cette initiative et l’autorisation de l’exploitation pétrolière dans la région.

L’idée d’un moratoire sur l’exploitation pétrolière au Yasuni-ITT a mûrie pendant de nombreuses années mais ce n’est qu’avec le système de droits approuvés dans la nouvelle Constitution équatorienne de 2008 qu’elle a pu bénéficier d’un cadre exceptionnel. Dans cette dernière, on énonce de manière claire les droits à propos de la qualité de vie des personnes, sur la régulation de l’utilisation des ressources naturelles et sur la protection des peuples indigènes. Parallèlement, on reconnaissait pour la première fois les droits de la Nature, ou de la « Pachamama ». On a ainsi établi un mandat constitutionnel écologique qui, pour être respecté, ne pouvait pas laisser qu’une activité, ayant un impact sur l’environnement tel que celui de l’exploitation pétrolière du Yasuni-ITT, puisse se produire.

Par la suite, le gouvernement a maintenu le moratoire pétrolier mais il a commencé à chercher des options alternatives afin d’obtenir une compensation économique. A l’époque, on estima que le « manque à gagner » de l’Equateur pour ne pas extraire les 920 millions de barils de pétrole du Yasuni-ITT s’élevait à plus de 7 milliards de dollars. Le président Correa déclara que le moratoire serait maintenu si un fonds de compensation équivalent au moins à la moitié de cette somme était réuni.

La seule condition pour la protection de cette région est donc devenue depuis lors la possibilité de récolter quelques 3,6 milliards de dollars. On a élaboré plusieurs mécanismes et justifications pour constituer ce fonds que pouvaient alimenter des gouvernements, des entreprises ou des individus. L’idée était sensée. Le soutien d’autres gouvernements, particulièrement ceux du Nord industrialisé, était justifié par de nombreux arguments, puisqu’ils devraient soutenir de manière solidaire la protection de la biodiversité, abandonnant ainsi leur posture classique d’appropriation vorace des ressources du Sud.

Contradictions et faiblesses

Mais, avec le temps, le montage conceptuel du gouvernement équatorien a commencé à se gripper. D’un côté, il insistait de plus en plus sur l’idée de la compensation, ou d’une indemnisation, économique. De l’autre, il a commencé à mettre à l’arrière plan le fondement sur lequel reposait le projet initial, qui était basé sur les droits de la nature, en donnant la priorité aux arguments concernant le changement climatique. On affirmait ainsi qu’il fallait maintenir le pétrole sous terre non pas pour sauvegarder les droits de la nature mais pour éviter la combustion de ce pétrole et les émissions de gaz à effet de serre consécutives.

L’initiative Yasuni-ITT était vue avec beaucoup d’intérêt par la communauté internationale et suscitait de nombreux espoirs parmi des mouvements sociaux en tant qu’exemple concret de transition post-pétrolière. Mais elle a toujours souffert de tensions, comme le rappel gouvernemental constant sur un « plan B » qui consistait à exploiter le pétrole amazonien, et de contradictions, comme les déclarations présidentielles contre les possibles donateurs internationaux.

Le président Correa vient de présenter plusieurs arguments pour justifier l’annulation de cette initiative de moratoire au Yasuni-ITT. L’un d’eux consiste à dénoncer l’absence de soutien de la communauté internationale, qualifiée d’hypocrite. C’est partiellement exact, car de nombreuses nations industrialisées se sont développées grâce au pillage des ressources du Sud et l’initiative Yasuni-ITT leur permettait de « solder » cette dette. Mais on ne peut pas non plus minimiser le fait qu’en conditionnant le moratoire pétrolier à une compensation économique, on est tombé dans une contradiction insoluble. Car le mandat constitutionnel équatorien oblige à la protection de ce type de région, tant pour protéger les droits des indigènes que ceux de la Nature. Il est donc très difficile de demander à d’autres gouvernements une compensation économique destinée à remplir une obligation constitutionnelle propre. On pourrait comparer cela à un pays qui demande à d’autres des compensations économiques pour ses dépenses en soins de santé pour ses enfants.

Un autre argument présidentiel repose sur une sorte d’optimisme technologique, en soutenant que l’on pourrait désormais mener à bien une exploitation pétrolière qui minimiserait son impact écologique. Cette attitude est très fréquente parmi les gouvernements, mais elle est spécialement paradoxale en Equateur, pays qui a déjà subi dans sa chair les impacts négatifs de l’exploitation pétrolière dans la région amazonienne. Ce fait est clairement mis en lumière avec le procès contre Texaco-Chevron. Toutes les données scientifiques disponibles indiquent clairement quels sont les graves impacts écologiques de l’industrie pétrolière dans les zones tropicales.

Droits de l’Homme contre droits de la nature ?

La lutte contre la pauvreté est un autre argument avancé par le président pour annuler le moratoire pétrolier. C’est une position qui suscite de nombreuses adhésions et il faut évidement se réjouir que les ressources naturelles soient utilisées au bénéfice du pays au lieu d’enrichir des entreprises multinationales. Mais en disant cela, on ne résout pas la question de comment garantir que tel sera bien le cas. Or, ce discours est plus ou moins répété par ces entreprises elles-mêmes (quand elles promettent, par exemple, que l’industrie minière résoudra la pauvreté locale et créera de l’emploi) et par une quantité de gouvernements idéologiquement très distincts. Ce discours est au cœur de la conception traditionnelle du développement et sa croyance que toute augmentation des exportations augmentera le PIB interne et réduira automatiquement la pauvreté.

Il y a pourtant de nombreux pas intermédiaires entre l’extraction d’une ressource naturelle et la réduction de la pauvreté, et c’est précisément dans ces étapes que se développent une multitude de problèmes. Cela va du caractère douteux des bénéfices économiques tiré de ce type d’extractivisme (vu que ce que l’Etat va gagner d’un côté en exportant du pétrole sera perdu de l’autre à cause de la gestion des impacts sociaux et écologiques) jusqu’au rôle des intermédiaires (les entreprises, qu’elles soient d’Etat ou privées, du Nord ou du Sud, ne visent qu’à maximiser leur rentabilité et elles le font presque toujours sur le dos de l’environnement et des communautés locales).

La décision de Correa provoque des ondes de chocs sur plusieurs plans. En autorisant l’exploitation, on met immédiatement en péril un écosystème de haute biodiversité ainsi que les peuples indigènes qui y vivent (y compris ceux qui vivent en isolement total). Une tentative d’appliquer une alternative post-pétrolière s’évanouit, ainsi que sa capacité à servir d’exemple pour les autres pays. La mesure prise par le gouvernement équatorien augmentera sans aucun doute la pression sur les autres zones protégées, par exemple au Pérou et en Bolivie. Elle montre également que le pays ne parvient pas à accomplir ses promesses de diversification productive et qu’il retombe dans un rôle d’exportateur de manières premières.

Mais l’impact le plus grave de cette décision concerne le cadre constitutionnel des droits de la nature. A la fin de son discours, Correa a repris la vieille opposition des années 1970 entre développement et conservation de l’environnement en déclarant que le « plus grand attentat aux droits de l’Homme c’est la misère, et la plus grande erreur est de subordonner ces droits humains à de prétendus droits de la nature : peu importe qu’il y a la faim, l’absence de services… ce qui importe c’est le conservatisme à outrance ! ». Personne, parmi les environnementalistes, ne défend la misère. Nous dénonçons au contraire le fait que sous prétexte de promouvoir la croissance économique, non seulement on génère encore plus d’inégalités sociales, mais en plus on détruit les écosystèmes.

Si les droits de la nature sont mis de côté, c’est le développement traditionnel qui va prédominer, avec un nouveau triomphe de l’industrie pétrolière pour laquelle les impacts sociaux et écologiques n’ont aucune valeur économique. Les droits de la nature sont une réaction à ce type de raisonnement. Ce n’est pas une « concession » aux plantes, aux animaux ou aux environnementalistes, ils sont au contraire une nécessité pour pouvoir protéger effectivement les peuples et leur patrimoine naturel.

Tout cela fait qu’on peut se demander avec angoisse si le jour où a été annulée l’initiative de moratoire pétrolier en Amazonie marque également le commencement de la fin pour les droits de la nature.

Eduardo Gudynas est chercheur au CLAES (Centro Latino Americano de Ecología Social).

Source :
http://alainet.org/active/66547
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera