Les « Chavs » ou la diabolisation de la classe ouvrière britannique

Marcelo Justo, Pascual Serrano 12 mai 2013

La diabolisation de la classe ouvrière britannique s’exprime par un acronyme indéchiffrable : « Chavs ». Personne ne sait ce qu’il signifie, mais dans des pages Web, dans les programmes télévisés et dans les analyses médiatiques populaires ou « sérieuses », il est utilisé pour stigmatiser les jeunes qui vivent dans des logements sociaux municipaux et ont un type spécifique d’accent et d’aspect physique. « En réalité, c’est une manière détournée de définir l’ensemble de la classe travailleuse et de culpabiliser les pauvres d’être pauvres » écrit Owen Jones, auteur de « Chavs » (*), un livre clé sur cette question. Au milieu de la crise actuelle, cette stigmatisation tombe à pic. La pauvreté n’est pas due aux problèmes de l’économie mais aux failles de l’individu lui-même ou de sa famille : aux foyers disloqués, au manque d’ambition ou d’intelligence.

Les trois décennies de néolibéralisme, inaugurées par Margaret Thatcher avec une désindustrialisation drastique dans les années 1980, ont marqué le triomphe d’un individualisme qui a fait sombrer le système des valeurs solidaires de la classe ouvrière. En 1979, il y avait 7 millions d’ouvriers d’industrie dont les secteurs d’avant-garde étaient les mineurs, les dockers et les travailleurs de l’automobile. Aujourd’hui, il n’y en a plus que 2,5 millions, les mines ont disparu et seule l’industrie automobile, aux mains d’entreprises étrangères, est en croissance.

C’est dans ce vide d’identité d’une classe ouvrière en retraite que surgissent les « chavs ». Objet de dérision dans la presse ou de blagues dans les programmes télévisés et les dîners de la classe moyenne, les « chavs » sont présentés comme des parasites sociaux enkystés dans le tissu social. Selon le stéréotype en vigueur, ce sont des chômeurs chroniques et des adolescentes qui tombent enceintes pour toucher les allocations familiales ; ils sont responsables du déficit physique et moral, ce sont des délinquants virtuels ayant un coefficient intellectuel au ras du sol et une famille dysfonctionnelle. « Ce que nous appelons la classe travailleuse respectable a pratiquement disparu. Aujourd’hui, la classe travailleuse ne travaille en rien et est assistée par l’Etat-Providence » souligne ainsi l’analyste conservateur Simon Heffer.

Ce stéréotype contribue à justifier l’austérité draconienne menée par la coalition conservatrice-libérale démocrate dirigée par le Premier ministre David Cameron. Mais il sert aussi de base pour des propositions réactionnaires de nettoyage social. En 2008, un conseiller municipal conservateur, John Ward, a appelé à la stérilisation obligatoire des personnes qui ont un second ou un troisième enfant tout en touchant des allocations sociales. Une mesure soutenue avec enthousiasme par les lecteurs conservateurs du « Daily Mail », scandalisés par ces « profiteurs éhontés qui coulent le pays ».

L’obsession de classe et le stéréotype mènent à des confusions tragi-comiques. Dans un tract pour les élections de 2010, les conservateurs affirmaient que, dans certaines zones pauvres, « 54% des adolescentes mineures d’âge de moins de 18 ans étaient enceintes ». En réalité, le chiffre était de 5,4%, un taux en réalité en recul par rapport à l’ère thatchérienne. Mais, dans le département de presse des conservateurs, personne ne s’est rendu compte de cette erreur typographique. En dépit de l’énormité d’affirmer que plus de la moitié des jeunes filles de moins de 18 ans des zones pauvres tombaient enceintes, ce phénomène avait été naturalisé par le préjugé de classe.

L’une des curiosités est qu’on utilise le terme « chavs » avec l’assurance d’un concept sociologique malgré le fait que personne ne peut affirmer avec certitude ce que signifie cet acronyme. Le dictionnaire d’Oxford sur Internet définit le mot « chav » comme « un jeune des basses classes, à la conduite stridente et turbulente qui porte des vêtements de marque, authentiques ou de contrefaçon ». Un autre dictionnaire de 2005 les définit comme « des jeunes de la classe ouvrière qui s’habillent avec des vêtements sportifs ». Un mythe populaire les fait passer comme des « Council Housed and Violent » (un violent qui vit dans des logements sociaux)

Le caractère vague de ce terme permet ainsi d’y englober de vastes secteurs sociaux. Dans un livre qui est déjà à neuvième réédition et qui a été vendu à plus de 100.000 exemplaires, « The Little Book of Chavs », on identifie les boulots typiques « chavs ». La « chavette » - la femme chav – est apprentie coiffeuse, nettoyeuse ou serveuse tandis que les hommes sont gardiens de sécurité, mécaniciens ou plombiers « en noir ». D’après ce livre, les « chavs » des deux sexes sont souvent caissiers dans les supermarchés ou employés de fast-food.

Cette classification par le travail est parallèle aux changements qu’ont vécus les travailleurs britanniques au cours des trente dernières années. Aujourd’hui, un quart des salariés travaillent à temps partiel et plus d’un million et demi d’entre eux ont un emploi temporaire. Le salaire moyen des 170.000 coiffeuses (les « chavettes ») est à peine au dessus de la moitié du salaire moyen de la population, cette moitié définissant le seuil de pauvreté au Royaume-Uni. Dans des villes qui tournaient dans le passé autour de l’activité industrielle ou minière, les rares boulots qui restent sont dans les supermarchés ou les pharmacies. « Ce ne sont pas seulement des emplois instables. Ils sont bien plus mal payés. Quand Rover a fait fermer son usine à Birmingham en supprimant 6.500 postes de travail, le salaire moyen de ceux qui sont parvenus à retrouver un emploi n’était que de 80% de ce qu’ils gagnaient dans l’automobile », souligne Owen Jones.

Le paradoxe est que dans une société aussi classiste que la société britannique, où l’accent et l’université (Oxford, Cambridge) détermine l’avenir d’une personne, les conservateurs et les travaillistes propagent le mythe selon lequel aujourd’hui tous les Britanniques appartiennent à la « classe moyenne », sauf une petite sous-classe dysfonctionnelle et pathologique qui manque d’ambition ou de fibre morale : les « chavs ».

En 1910, Winston Churchill, alors ministre de l’Intérieur du Parti conservateur, proposa la stérilisation de plus de 100.000 personnes qu’il considérait comme « débiles mentaux et dégénérés moraux » afin de sauver le pays de la décadence. Un siècle plus tard, la décadence continue à menacer le Royaume-Uni, mais la solution est plus « civilisée » : un stigmate qui nie l’existence et la signification sociale de la classe ouvrière.

Source : http://www.pagina12.com.ar/diario/elmundo/4-185908-2012-01-21.html

(*) Owen Jones, « Chavs : The Demonization of the Working Class », Verso, Londres, 2011.

Pour comprendre pourquoi les riches gagnent les élections

Pascual Serrano

Agé de moins de trente ans, Owen Jones s’est révélé comme l’un des cerveaux les plus lucides et vigoureux de la gauche militante britannique. Pour ceux qui, comme moi, ne le connaissaient pas, son livre « Chavs. La diabolisation de la classe ouvrière » nous a servi pour découvrir son talent et sa capacité de pensée autonome et indépendante, y compris des clichés de la gauche.

La première chose qu’il faut expliquer c’est que le terme « chavs » est utilisé pour désigner avec mépris la sous-culture des secteurs ouvriers – de préférence jeunes – caractérisés par leurs vêtements sportifs de marque, des bijoux ostensibles et un bas niveau culturel et habitués aux prestations sociales publiques, en particulier les logements sociaux.

Jones nous apporte beaucoup d’idées novatrices. Il détaille les clés idéologiques qui expliquent la progression de la droite et qui nous permettent de comprendre des choses telles que pourquoi le parti de la minorité riche gagne les élections. Un fait que le gourou des Démocrates étatsuniens, George Lakoff, avait déjà signalé mais à partir de postulats bien politiquement modérés.

Owen Jones nous éclaire sur la manière dont on est passé de l’idéalisation des riches des « télénovelas » ou de la presse traditionnelle à l’eau de rose à la stigmatisation de la classe travailleuse, avec ses zonards et ses ringards qui servent de chair à blague dans les programme télévisés comme Big Brother et d’autres reality shows.

Le procédé est le suivant. Premièrement on ridiculise leur sous-culture, leur langage pauvre, leurs vêtements ringards, leur vie médiocre, leur sexualité vulgaire, leur taux de natalité tiers-mondiste… de manière à ce que nous nous sentions ainsi supérieurs. Dès que nous les considérons comme odieux, on nous enfonce dans le crâne qu’ils vivent des prestations sociales, même si ce n’est pas la vérité puisque cette population « chav » est celle qui place les produits dans les supermarchés et nous sert à leurs caisses, apporte nos pizzas en moto ou décharge les camions dans les marchés et les ports. Quand on est parvenu à ce que nous les rejetions comme groupe social et que nous les les percevions comme des parasites, il ne reste plus alors qu’à nous faire conclure qu’ils sont pauvres parce que ce sont des médiocres, des perdants et des ivrognes, tandis que les riches sont beaux, intelligents et brillants et que c’est grâce à leurs efforts qu’ils sont parvenus à triompher.

Ainsi, la classe moyenne et accommodée fini par diaboliser le secteur public, qui leur offre pourtant parfois une allocation de chômage ou un logement social, et les « chavs » quant à eux finissent par adhérer aux partis d’extrême-droite qui leur disent qu’ils sont formidables parce qu’ils sont blancs, chrétiens et britanniques pur sang.

Source : http://www.rebelion.org/noticia.php?id=167863
Traductions françaises : Ataulfo Riera