Lendemains d’élections incertains : quelqu’un sait où est le mode d’emploi ?

Jean Peltier 28 mai 2014

Lendemains d'élections incertains : quelqu'un sait où est le mode d'emploi ?

La campagne est finie, les élections sont passées, la N-VA triomphe (pour le moment) mais la formation des majorités et des gouvernements pourrait bien ressembler à une nouvelle guerre de tranchées. Rayon de soleil à gauche dans un paysage fort nuageux : la percée électorale du PTB est peut-être un signe annonciateur d’un renouveau de la résistance sociale et politique.

Pendant des mois, tous les analystes l’ont dit et redit : "La clé du scrutin est en Flandre et le score de la N-VA sera déterminant". De ce point de vue au moins, les choses sont claires : la N-VA continue à progresser et elle accentue son leadership en Flandre. Elle va être en position de force - et même incontournable - dans la première phase des négociations pour la formation des nouvelles majorités fédérale et régionales et, qu’elle réussisse ou non à imposer son projet, elle va provoquer une droitisation du contenu des propositions de programmes gouvernementaux qui seront débattus pendant les négociations. Rien de très drôle en perspective.

PTB : une vraie percée mais inégale

Par contre, ces élections ont apporté une bonne nouvelle : la progression d’une "gauche d’opposition" représentée avant tout par le PTB-go !/PVDA (qui est en net progrès dans tout le pays) et - dans une moindre mesure, politiquement parlant - de Groen (qui n’était associé nulle part au pouvoir).

La percée du PTB traduit à la fois l’inquiétude face à la montée de la pauvreté, le rejet de la politique d’austérité et une adhésion à l’idée qu’il faut faire payer davantage les riches. Contrairement aux commentaires aigris des ténors du PS, ce n’est pas seulement un vote "protestataire" mais aussi un vote d’espoir pour une autre politique.

La forte progression enregistrée dimanche par le PTB n’est pas une surprise. Elle prolonge et amplifie un processus enclenché aux élections fédérales de 2010 et élargi aux communales de 2012. Elle est le résultat d’un long et patient travail d’implantation dans les entreprises et les quartiers, d’une ligne politique recentrée sur quelques points forts, d’une com´ redoutablement efficace et d’une ouverture plus grande en direction de syndicalistes, de personnalités et d’autres organisations de gauche. Les évolutions politiques récentes au sein de la FGTB - certains secteurs appelant pour la première fois à voter explicitement pour le PTB - ont aussi contribué à la percée de ce parti.

Avec un peu plus de 250.000 voix, le PTB arrache deux députés fédéraux (son porte-parole national Raoul Hedebouw et son expert en fiscalité Marco Van Hees, le meilleur ennemi de Didier Reynders), deux députés régionaux wallons et quatre députés régionaux bruxellois. Son président Peter Mertens rate de très peu un siège de député fédéral à Anvers. Car cette percée, visible nationalement, a une intensité variable selon les régions. Elle est plus forte en Wallonie qu’à Bruxelles et en Flandre, et elle est particulièrement sensible dans les "bastions" traditionnels du mouvement ouvrier : le sillon industriel wallon de Liège à Mons ainsi qu’Anvers. Le PTB est ainsi en train de gagner peu à peu une position d’influence qui était celle qu’occupait jadis le Parti Communiste et qui a fait défaut à la gauche depuis plus de trente ans. [1]

Belgique : brouillard et nuages bas

Au-delà de ces deux points, ce qui frappe quand on examine les résultats, c’est la difficulté d’y trouver un sens général clair. C’est un vote qui est diversifié régionalement, et auquel il est très difficile de trouver une ligne d’interprétation dominante, quels que soient les axes choisis (affirmation nationaliste, opposition à l’austérité, colère contre l’establishment,...).

Ainsi, la N-VA a fait profil bas sur les aspects institutionnels de son programme pendant la campagne, histoire de ne pas effrayer de potentiels alliés francophones : sa victoire ne peut donc pas être analysée comme une nouvelle menace portée par le nationalisme flamand. Aucun des six partis traditionnels coalisés dans le gouvernement fédéral n’a subi de vraie défaite et la coalition dans son ensemble en sort même un peu renforcée : on ne peut pas dire que l’austérité a été massivement sanctionnée dans les urnes (tout comme elle n’a pas pu être sanctionnée auparavant dans les entreprises – vu l’absence de grande luttes d’ensemble et la passivité des directions syndicales face aux « amis politiques, ceci expliquant sans doute cela).

L’abstention ne progresse pas et aucun parti anti-establishment ne fait de véritable percée. Finalement, ce scrutin, annoncé depuis des mois comme "la mère de toutes les élections" ne modifie pas spectaculairement la donne et ne débouche pas sur une vraie crise politique - du moins dans l’immédiat.

Se contenter de présenter les résultats parti par parti peut donner lieu à des affirmations hâtives (par exemple, celle d’une Flandre de plus en plus nationaliste face à une Wallonie solidement à gauche) et masquer des réalités plus complexes. Un regard plus large - notamment sur les rapports de forces entre droite et gauche et les évolutions dans chaque "camp" - permet d’y voir plus clair et de nuancer ou démentir certaines affirmations faciles.

Flandre : un Roi-soleil et son parti dominant

En Flandre, la droite reste tout à fait dominante, avec un rapport droite/gauche de 72/25, mais il y a eu cette fois un petit glissement d’un peu plus de 2% en faveur de la gauche (chiffres des élections régionales). Au sein de cette gauche, la « gauche gestionnaire » (le SP.a) perd plus de 1% tandis que la « gauche d’opposition » gagne 3,5% (Groen + 2% et PVDA +1,5%).

A droite, les mouvements sont beaucoup plus nets… mais dépendent énormément du point de référence. Car le gros changement s’était déjà produit entre les élections régionales de 2009 et les fédérales de 2010 où la N-VA avait fait sa percée. Cette année, la N-VA n’a fait qu’amplifier le mouvement de 2010. Elle est désormais solidement installée à 32% des voix, tandis que le CD&V est à 21%, le VLD et le Sp.a à 14%, Groen à 9% et le VB à 6%.

En cinq ans, la NV-A a donc gagné 19%, passant de 13 à 32% ! Mais, dans ce raz-de-marée, elle n’a pris que très peu aux partis traditionnels flamands (2% au CD&V et 1% au VLD et au SP.a). Tout le reste, elle l’a obtenu en siphonnant totalement la Liste Dedecker (droite ultra-libérale et nationaliste, qui perd ses 7,5% et disparait) et largement le Vlaaams Belang (qui perd 9% et passe de 15 à 6%). En réalité, la progression de la NV-A s’est fait presqu’entièrement en absorbant ce qui se trouvait sur sa droite.

Ce « gauchissement » au sein de la droite flamande (si on ose employer ce terme pour parler d’un déplacement d’électeurs de l’extrême-droite vers la droite dure !) et la déroute de l’extrême-droite sont deux nouvelles dont on ne peut que se réjouir. Certes le VB n’est pas encore mort et il pourrait connaître un rebond à l’avenir si la N-VA décevait une partie de sa base en faisant trop de concessions lors d’une participation gouvernementale. Mais, pour le moment, il est dans les cordes et il aura quand même bien du mal à se redresser.

Il y a cependant un sérieux revers à la médaille : les 19% de voix qui se portaient en 2009 sur le VB et la LDD étaient en quelque sorte « stérilisés » dans l’opposition. Transférés en grande partie en 2010 et encore plus aujourd’hui sur la N-VA, ils sont devenus moins « radicaux » mais en même temps beaucoup plus « actifs ». Ils donnent à la N-VA un statut incontesté de premier parti flamand – et de premier parti belge - et lui offrent la possibilité de peser beaucoup plus sur les choix et les alliances politiques.

On peut ainsi dire que la Flandre est nettement moins à l’extrême-droite… mais que la droite y est nettement plus dirigeante (ou mieux : « hégémonique ») encore qu’avant, grâce à un nouveau « parti pivot » qui réussit à la fois à être le porte-voix incontestable du patronat flamand, à concentrer un tiers des électeurs et à garder auprès de tous ceux qui sont mécontents du système une image de parti « anti-establishment » malgré ses cinq ans de participation au gouvernement flamand. Un véritable exploit !

Wallonie : poussée aux "extrêmes"

En Wallonie, les rapports de force sont évidemment très différents mais ils subissent aussi une évolution marquante. Si on compare avec les régionales de 2009, la gauche au sens (vraiment très) large (PS, Ecolo, PTB) représente près de la moitié des voix (48%) mais elle perd 8,5% ; le centre (CDH) a 15% (- 1%) et la droite (MR, FDF, PP) obtient 35% soit 7,5% de plus qu’il y a cinq ans !

A gauche, la comparaison avec les résultats de 2009 est particulièrement éclairante. Cette année-là, le PS avait déjà perdu 4% mais Ecolo avait gagné 10%, bondissant de 8 à 18%. Cette fois-ci, le PS perd encore 2% (de 33 à 31) tandis qu’Ecolo perd… 10%, soit la totalité de son gain d’il y a cinq ans et il retombe à 8%. De ces 12% de perdus par la gauche « gestionnaire », le PTB en gagne 4%. Le reste part à droite. Le PS et Ecolo tordent donc le cou à la réalité quand ils disent que « le PTB divise et affaiblit la gauche ». En réalité, le PTB sauve les meubles d’une gauche social-libérale "gestionnaire" qui, au pouvoir, matraque sa base populaire et la jette dans les bras de la droite libérale et de l’extrême-droite raciste !

La chute d’Ecolo s’explique en grande partie par la déception de beaucoup de leurs ex-électeurs de 2009 face à la participation insipide d’Ecolo au pouvoir en Wallonie et au fiasco des panneaux photovoltaïques. Parmi les déçus, les plus à gauche ont voulu les sanctionner sans pour autant favoriser le PS, donc en votant pour le PTB (par contre, en n’étant pas au pouvoir en Flandre, Groen a échappé à ce vote-sanction).

A droite, tout le monde gagne. Le MR gagne 3,5% et atteint 27%, le FDF pour sa première apparition en Wallonie fait 2,5% et le Parti Populaire perce en atteignant presque 5%. C’est un net progrès pour lui mais c’est loin d’être une percée phénoménale. Il y a quelques années, le FN faisait beaucoup plus. Le PP doit son score en partie à la disparition de ce même Front National (2,5% encore en 2009) et à ce qu’il a réussi à réduire à la portion congrue une ribambelle de petites listes nées de l’explosion du FN et qui ne disposent ni du financement ni de la notoriété des dirigeants du PP.

Le programme ultra-libéral du PP a tout pour plaire à une frange de petits patrons et d’indépendants mais il a peu de chance de trouver un écho parmi les salariés et les chômeurs. Il est clair que le succès du PP et son impact populaire sont basés avant tout sur sa propagande anti-immigrée et islamophobe. Une raison de plus - s’il en fallait encore - pour intensifier le combat contre ces idées. D’autant que, si on ajoute les scores des divers groupuscules d’extrême-droite survivants à celui du PP, on arrive pas loin des 10%.

A la différence de la Flandre, il est donc clair qu’il y a en Wallonie une polarisation politique nettement plus marquée et qui s’accélère sous l’effet de la crise et des mesures d’austérité. Même si le recul du PS tient plus de l’érosion continue que de la débandade "à la française" (et qu’on est encore très loin d’un effondrement du style PASOK grec), les résultats de ces élections (en Belgique comme en France) devraient sonner comme un signal d’alarme aux oreilles de DI Rupo et Magnette. Mais on peut sérieusement en douter.

Partout : champ de mines et guerre de tranchées

Les tractations pour la formation de nouvelles majorités risquent d’être longues. La N-VA a, pour le moment, la main. Elle voudrait aboutir à la formation de coalitions de droite tant en Flandre qu’au niveau fédéral. Pour cela, il lui faut trouver des alliés au niveau francophone. Mais rejeter le PS dans l’opposition en Wallonie et à Bruxelles ne paraît pas plus simple à faire après les élections qu’avant pour le MR et surtout le CDH. Bâtir une majorité avec le PS dans ces deux régions en l’excluant du pouvoir au niveau fédéral ne serait pas plus facile à faire... et surtout à vivre pendant cinq ans.

On peut donc penser qu’un consensus se dégagera entre les trois familles traditionnelles pour "fatiguer" la N-VA dans des négociations qui s’éternisent et démontrer ainsi son incapacité à construire des alliances stables avant de l’écarter et de mettre en place des majorités tripartites à tous les étages. C’est le scénario qui paraît le plus vraisemblable aujourd’hui (même s’il implique une crise politique de plusieurs mois) parce que c’est aussi celui qui donnerait l’assise la plus large pour continuer à appliquer une politique d’austérité soutenue en continuant à anesthésier les syndicats au nom du "moindre mal".

Pour rester au pouvoir, le PS va donc immanquablement multiplier - une nouvelle fois - les concessions aux partis chrétiens et libéraux pour que ceux-ci ne succombent pas aux sirènes de la N-VA et ne le rejette pas dans l’opposition. On peut sans trop de risques parier que les belles promesses électorales de modifier les mesures d’exclusion du chômage, de renforcer le pouvoir d’achat, de taxer les grosses fortunes,... vont sagement retourner dans les tiroirs sans faire de bruit.

Di Rupo avait annoncé avant même les élections qu’un nouvel "effort" d’austérité de 13 milliards d’euros serait nécessaire. Au lendemain de ces élections, tout porte à croire que ce chiffre ne sera pas revu à la baisse et risque au contraire d’encore enfler au fil des mois.

Les secteurs syndicaux combatifs et le PTB ont désormais une responsabilité énorme pour construire, avec l’ensemble des mouvements sociaux et les militants et groupes anticapitalistes, une résistance active et efficace face à la politique que les nouveaux gouvernements, quels qu’ils soient, mettront en place.

Notes


[1Nous reviendrons très bientôt sur la situation du PTB et de la gauche radicale après les élections