Le Venezuela comme dilemme

Pablo Stefanoni 24 mars 2014

Le Venezuela est-il en train de vivre une tentative de coup d’Etat similaire à celui qui, en 2002, avait temporairement écarté Hugo Chávez du pouvoir ? C’est ce que dit le gouvernement de Nicolás Maduro et que répètent certains médias bolivariens. Mais la situation est distincte à plusieurs niveaux et présentes plusieurs traits superposés qui nous parlent d’un épuisement – ce qui ne signifie pas nécessairement une fin de cycle immédiat – du modèle chaviste de gestion – politique et économique – de l’Etat.

Chávez est arrivé au pouvoir en 1999, après avoir dirigé sans succès un coup d’Etat en 1992 quand il lança sa phrase prophétique « Nous n’y sommes pas parvenus, pour l’instant… ». Dans ces années là résonnait encore l’écho de la violente répression du « caracazo » (soulèvement populaire à Caracas contre la vie chère, NdT) de 1989, qui a coûté la vie à des centaines de personnes (il n’y a aucun chiffre précis fiable) et a taché de sang la tant vantée démocratie vénézuélienne qui avait survécu au climat putschiste des années 1960 et avait accueilli de nombreux exilés du Cône Sud.

Bilans

Chávez a finalement gagné les élections avec un projet nationaliste modéré qui, nonobstant, comptait parmi ses conseillers le nationaliste argentin de droite Norberto Ceresole. Mais la méfiance avec laquelle Chávez était vu par une partie de la gauche latino-américaine rassemblée dans le Forum Social Mondial s’est peu à peu diluée et le bolivarianisme commença à acquérir une identité de gauche anti-impérialiste, étroitement reliée à Cuba et synthétisé dans la formule du socialisme du XXIe siècle.

Nombreux sont les bilans que l’on peut tirer du chavisme après ces 14 années. Dans le positif figure l’inclusion de larges masses d’exclus – tant économiquement que symboliquement – et des chiffres positifs en termes de réduction de la pauvreté et de l’inégalité. Ce à quoi il faut ajouter le leadership de Chávez qui a puissamment renforcé l’intégration régionale sur un mode anti-impérialiste. Il y a eu aussi la construction d’une identité populaire qui explique les succès électoraux chavistes en dépit des difficultés économiques. Dans le négatif, le chavisme n’a pas su dépasser – même partiellement – le caractère rentier de l’économie – et de la société vénézuélienne –, ce que l’intellectuel Fernando Coronil a appelé l’ « Etat magique ». Sans doute, la révolution anticapitaliste que Chávez a imaginé n’a jamais eu lieu – et n’aura pas lieu -, le Venezuela est toujours un pays hyper-consummériste et les perpétuelles initiatives de Chavéz sur le coopérativisme, les communes, etc. sont loin d’avoir un effet sur le modèle d’accumulation rentier – un « socialisme pétrolier » capable de redistribuer la rente mais incapable d’assurer la production de biens élémentaires, qui sont importés de Colombie, du Brésil, d’Argentine… ou des Etats-Unis, tout comme les biens de consommation superflus comme le whisky écossais ou les hummers.

Comme le péronisme des années 1940 et 1950 en Argentine, le chavisme est parvenu, avec son discours dresse la nation contre l’anti-nation, à donner cohérence à sa base sociale mais a laissé en dehors 40% (et conjoncturellement un peu plus) de la population, générant une polarisation qui, bien qu’étant efficace pour se maintenir au pouvoir, rend extrêmement difficile la construction d’un nouvel ordre stable.

Comme cela s’est déjà passé à d’autres reprises et dans d’autres lieux, le nationalisme populaire vénézuélien a à la fois démocratisé – en « nationalisant les masses » - et dé-démocratisé en sous-estimant y compris l’institutionnalité construite sous son régime. C’est l’éternelle ambivalence populiste qui rend tellement complexe les analyses et les positionnements.

Guerre civile de basse intensité

Mais s’il y a « deux gauches », comme on tend à le répéter, il y a aussi deux droites et celle du Venezuela se situerait dans les « droites carnivores » (pour reprendre une expression que Vargas Llosa a utilisé pour les gauches populistes, en le opposants aux gauches social-démocrates « végétariennes »). Une droite qui, bien souvent, n’a pas reconnu les résultats électoraux favorables au chavisme et a tenté de le renverser par d’autres voies.

C’est de cette manière qu’on a généré cette situation de guerre civile de basse intensité qui émerge à nouveau à chaque laps de temps. Le dernier soubresaut en date combine plusieurs éléments.

D’une part, il y a une situation économique sans cesse plus critique, avec une inflation annuelle de 56%, des dévaluations brutales, des pénuries et des coupures de courant, avec un leadership, celui de Maduro - beaucoup plus faible que celui de Chávez -, qui a gagné les élections sur le fil. D’autre part, une forte opposition interne pour définir une stratégie pour vaincre le chavisme. Si Henrique Capriles – et une grande partie des groupes patronaux et, semble-t-il, des démocrates étasuniens – font le choix d’écarter le bolivarianisme par la voie électorale, en se présentant comme un candidat modéré, Leopoldo López considère quant à lui que la « l’issue est dans la rue ». Après la défaite électorale de l’opposition aux municipales de décembre dernier, ces faucons antichavistes se sont convaincus qu’ils ne pouvaient pas gagner l’appareil électoral-étatique-populaire chaviste et qu’il est nécessaire de transformer la crise en rébellion sociale. Ils comptent pour ce faire sur les étudiants en tant qu’une des principales bases sociales de soutien.

Bien que cette stratégie soit minoritaire dans l’opposition, la répression des mobilisations, avec des morts et des blessés – et des groupes armés dans les deux camps – a jeté dans la rue plusieurs milliers de personnes et placé Maduro dans une situation extrêmement complexe en mettant en évidence les traits militaristes et autoritaires de la construction chaviste.

Il est évident que tous ceux qui sortent dans la rue ces derniers jours ne sont pas des « fascistes ». Cela ne veut pas dire que, « objectivement », ils puissent contribuer à l’offensive de la droite. Cela ne signifie pas non plus qu’il n’existe pas d’ « obscures » connexions entre la droite dure vénézulienne, l’uribisme (du nom d’Alvaro Uribe, président de droite colombien de 2002 à 2010, NdT) et les faucons nord-américains. Mais il est évident qu’à la différence de la Bolivie ou de l’Equateur, où les gouvernements nationaux-populaires ont construit une hégémonie relativement étendue qui a légitimé leur gestion, au Venezuela il y a toujours eu 40% - et plus – de la population irréductiblement antichaviste.

La qualité de la gestion économique n’est pas étrangère à ces différences. Ni la forme de gestion du pouvoir. Il suffit de jeter un œil sur la « Venezolana de televisión » (la chaîne publique) pour sentir la nausée que peut provoquer l’exagération idéologique. Le « populisme » ne récolte pas seulement l’opposition de ceux qui se sentent affecté matériellement par ses politiques, c’est le cas aussi de secteurs, particulièrement dans les classes moyennes, qui sont sensibles à ces postures idéologiques surjouées et à ses dérives anti-pluralistes.

Combiner radicalité et pluralisme

Si les révolutions du XXe siècle expédiaient au peloton d’exécution ou à l’exil les contre-révolutionnaires réels ou imaginaires, les socialismes du XXIe siècle doivent gouverner dansle cadre de la démocratie parlementaire et les efforts d’homogénéisation se heurtent à une diversité sociétale résistante à ces torsions unificatrices du corps social. Le problème, pour les partis qui se considèrent l’expression indiscutée de la « substance » du peuple, est qu’ils « ne peuvent » perdre les élections ni même penser à abandonner temporairement le pouvoir. Dans ce cadre, toute restriction institutionnelle semble mineure face aux besoins du peuple ou de la révolution.

Mais vu que bien souvent les critiques à l’égard des « excès populistes » finissent par des appels à abandonner la perspective de changements sociaux profonds, la question de l’heure pour les gens de gauche non « populistes » semble être de savoir comment combiner la radicalité avec le pluralisme social. Ou, pour le dire autrement, comment construire les bases de que ce que la canadien Richard Sandbrook appelle des « transitions social-démocrates radicales ».

Pablo Stefanoni est un journaliste argentin et rédacteur en chef de la revue « Nueva Sociedad »
Source : http://libresdelsur.org.ar/opinion/venezuela-como-dilema
Traduction française et intertitres pour Avanti4.be : Ataulfo Riera