Le soutien de Stephen Hawking au boycott d’Israël : un tournant

Ali Abunimah 22 mai 2013

Une objection habituelle à la campagne palestinienne en faveur du boycott d’Israël est qu’elle nuit au « dialogue » et affaiblit les « possibilités de paix ». Nous avons pu entendre à nouveau ces propos après l’annonce de la décision bienvenue de Stephen Hawking de se retirer du Congrès présidentiel d’Israël en réponse aux demandes d’universitaires palestiniens. Mais ce discours n’est pas des plus convaincants quand il s’agit de la question palestinienne.

L’un des aspects les plus trompeurs du dénommé « processus de paix » est la prétention que les Palestiniens et les Israéliens représentent deux camps égaux, également coupables, également responsables. On évacue ainsi la brutale réalité qui fait que les Palestiniens sont un peuple occupé, colonisé, dépossédé par l’une des plus puissantes armées de la Terre. Pendant plus de deux décennies, à cause de cette fiction, les Palestiniens se sont engagés à maintenir des « conversations de paix » et d’autres formes de dialogue parrainées par la communauté internationale. Avec comme seul résultat notable la poursuite de l’occupation, le vol et la colonisation de leurs terres et les assassinats et mutilations de milliers de personnes en toute impunité.

S’il existe une poignée de courageuses voix dissidentes, les principales institutions israéliennes, surtout les universités, ont été les complices de cette oppression en se compromettant avec l’armée israélienne dans des recherches scientifiques et dans des formations. Le gouvernement d’Israël a activement encouragé les spécialistes, les académiciens, les artistes et d’autres figures culturelles à participer à des campagnes internationales promouvant Israël afin d’embellir son image et de distraire l’attention vis à vis de l’oppression des Palestiniens.

Entretemps, l’immense majorité des Palestiniens a été dépourvue de tous droits par le processus officiel de « paix » et son destin a été manipulé par des mains vénales et partiales comme celles de Tony Blair et des gouvernements des Etats-Unis et de l’UE. Ces derniers n’ont visiblement le courage de faire appliquer le droit international et de protéger les droits humains que lorsqu’il s’agit de transgressions faites par des Etats africains ou arabes.

Quand il s’agit des abus perpétrés par Israël, les gouvernements du monde entier n’ont rien d’autre à apporter que de bonnes paroles. Tandis que des dizaines de pays subissent des sanctions de la part des Etats-Unis, de l’UE ou de l’ONU pour des transgressions mineures, les gouvernements de l’UE ont discuté en vain pendant des années autour de mesures aussi timides que l’étiquetage des produits israéliens provenant des colonies illégales. Ne parlons même pas de leur éventuelle interdiction.

Le « processus de paix » continue malgré tout avec difficulté, aujourd’hui avec un nouveau conducteur en la personne de John Kerry, secrétaire d’Etat nord-américain, mais sans grandes perspectives de parvenir un jour à destination. Il y a déjà eu assez de « blabla ».

Le Mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) dirigé par les Palestiniens, se propose de changer cette dynamique. Il redonne l’initiative aux mains des Palestiniens. L’objectif consiste à augmenter la pression sur Israël pour qu’elle respecte les droits des Palestiniens en mettant un terme à l’occupation et au siège de la Cisjordanie et de Gaza, en respectant les droits des réfugiés palestiniens actuellement exclu du retour dans leurs foyers pour la seule raison qu’ils ne sont pas Juifs, et en abolissant toute forme de discrimination contre les citoyens palestiniens d’Israël.

Ces exigences entrent en consonance avec les principes des droits humains universels et dans n’importe quel autre contexte elles seraient banales et indiscutables et c’est précisément la raison qui explique le soutien croissant envers cette campagne.

La campagne BDS découle d’une longue tradition de résistance populaire dans le monde entier : depuis la Palestine elle-même jusqu’à l’exemple du boycott des autobus à Montgomery, dans l’Alabama, en passant par la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud. Historiquement parlant, les boycotts ont des effets réels.

Pendant les années 1980, ceux qui s’opposaient aux sanctions contre l’Afrique du Sud de l’apartheid – parmi lesquels ont comptait, comme on le sait, la défunte Margaret Thatcher – soutenaient par contre le « compromis constructif ». Ils étaient du mauvais côté de l’histoire. Aujourd’hui, on sermonne les Palestiniens pour qu’ils abandonnent le BDS et reviennent dans des conversations vides qui sont l’équivalent actuel du « compromis constructif ».

Mais on ne peut plus revenir à l’époque où l’on imposait le silence aux Palestiniens et où seuls ceux qui avaient la force avaient voix au chapitre. On ne peut revenir à un « dialogue » sans fin et à des conversations douteuses et inopérantes sur la « paix » qui ne font qu’offrir une couverture à Israël pour poursuivre sa colonisation.

Dans quelques années, quand nous jetterons un regard en arrière, la décision de Hawking de respecter le BDS sera sans doute vue comme un tournant : le moment où le fait de boycotter Israël en tant que position en faveur de la justice à commencé à devenir quelque chose de généralisé.

Ce qui est clair aujourd’hui, c’est que son action a obligé les Israéliens – et le reste du monde – a comprendre que le statut n’a pas de prix. Israël ne peut continuer à prétendre qu’il est un pays de culture, de technologie et de lumières en même temps que des millions de Palestiniens vivent de manière invisible sous la domination brutale des balles, des bulldozers et des colons armés.

Ali Abunimah est auteur de « One Country : A Bold Proposal to End the Israeli-Palestinian Impasse ». Il est membre du Palestine Centre de Washington DC et fondateur du site The Electronic Intifada.
Source :
http://www.guardian.co.uk/commentisfree/2013/may/09/stephen-hawking-palestinian-boycott-israel-history

Le boycott de Stephen Hawking frappe Israël là où cela fait le plus mal : dans la science

Hilary Rose, Steven Rose

La décision de Stephen Hawking de boycotter le congrès du président d’Israël [Shimon Peres] s’est diffusée massivement et l’information donnée à ce sujet par le « Guardian » a été partagé sur Facebook par plus de 100.000 personnes au dernier comptage. Le lettre de Hawking est sans équivoque : son refus découle des demandes adressées à lui par des universitaires palestiniens.

Il faut observer la vitesse avec laquelle le groupe de pression pro-israélien a utilisé l’affirmation initialement fausse de l’Université de Cambridge (que son refus était motivé par des raisons de santé) pour dénoncer le mouvement en faveur du boycott. Et ensuite son dépit quand quelques heures plus tard l’Université a du corriger le tir avec honte. Hawking a clairement indiqué aussi que s’il avait assisté au congrès, il aurait utilisé cette opportunité pour critiquer les politiques d’Israël envers les Palestiniens. Tandis que les journalistes parlaient de lui comme « l’exemple par excellence du boycott académique » et que se réjouissaient ceux qui soutiennent le Mouvement Boycott, Désinvestissements et Sanctions (BDS), le journal « Ha’aretz », le plus progressiste de la presse israélienne, attirait l’attention sur le langage incendiaire utilisé par les organisateurs du congrès, qui se disaient « indignés », - un terme bien plus fort que « regrettant » - par la décision de Hawking.

Que le scientifique le plus célèbre du monde ait reconnu la justesse de la cause palestinienne représente potentiellement un tournant pour la campagne BDS. Et que cette position ait été approuvée par une majorité de deux contre un dans le sondage effectuée par « The Guardian » après son annonce montre à quel point l’opinion publique s’est retournée contre l’expropriation des terres et l’oppression implacable perpétrées par Israël.

Le rejet public de Hawking s’est produit après celui de chanteurs, d’artistes et d’écrivains notables comme Brian Eno, Mike Leigh, Alice Walker et Adrienne Rich, qui ont tous publiquement repoussés des invitations en Israël. Mais ce qui fait particulièrement mal aux autorités israéliennes, c’est le fait que ce rejet provienne d’un scientifique célèbre et que c’est précisément la science et la technologie qui impulsent leur économie. La décision de Hawking menace d’ouvrir la boîte de Pandore d’un nombre sans cesse croissant de scientifiques qui finiront par voir Israël comme un Etat paria. Et Israël doit coûte que coûte protéger ses connexions de recherche avec des scientifiques européens et nord-américains.

Le fait qu’Israël, un pays du Moyen Orient, soit parvenu à devenir membre du « European Research Area » et qu’il existe de nombreux liens de collaboration avec des laboratoires européens souligne l’importance de ces rapports. Quand des membres du Parlement européen ont remis en question cette condition de membre à cause des nombreuses violations israéliennes des résolutions des Nations Unies et au nom des conventions européennes des Droits de l’Homme, la Commission européenne a répondu que la recherche scientifique était au dessus des droits humains.

La science et la technologie d’Israël ne constituent pas seulement une source de prestige et d’innovation, elles renforcent également ses capacités militaires. C’est un ingénieur israélien qui a développé les « drones », les avions sans pilote qui sont aujourd’hui abondamment utilisés par les Etats-Unis. Les armes chimiques israéliennes sont aussi nombreuses et dangereuses que celles de la Syrie et les universités israéliennes approvisionnent généreusement les Forces de Défense d’Israël en méthodes sociologiques, psychologiques et technologiques pour supprimer les protestations palestiniennes contre l’occupation.

La complicité du monde académique avec la politique d’Etat d’Israël ne fait aucun doute. Mais c’est cependant la première fois qu’un scientifique de la stature de Hawking adopte une telle position aussi publique et la réponse outrée des organisateurs du congrès israélien (il convient de noter que l’Université hébraïque de Jérusalem, où allait se tenir le congrès auquel Hawking était invité, est construite sur un territoire illégalement annexé) n’a fait que démultiplier sa répercussion.

Finalement, ce sont les multiples débats publics sur la justesse ou pas du boycott académique qui ont attiré l’attention sur la servilité des universités israéliennes vis-à-vis de l’Etat. Jusqu’au début de la campagne de boycott, les critiques internes étaient rares et dispersées et certains des plus radicaux, comme Ilan Pappé, avaient été exclus. Mais cette soumission commence à se fissurer. Quant, en 2012, le ministre de l’Education a tenté de fermer le département des Sciences Politiques de l’Université Ben Gurion pour « raisons académiques », on a immédiatement interprété cela comme une attaque politique contre l’un des rares départements dont le personnel académique n’hésitait pas à qualifier Israël d’Etat d’apartheid. Le professeur Gilad Haran, de l’Institut Weizmann, a alors lancé une pétition dans laquelle il déclarait : « Nous avons l’impression que la liberté académique du système d’éducation supérieure d’Israël est gravement mise en danger ». Le département est toujours en activité, ce qui représente une petite victoire.

Hilary Rose, sociologue des sciences et féministes, professeure émérite de l’Université de Bradford. Steven Rose, professeur émérite de neurosciences à l’Open University. Tous deux sont membres fondateurs du BRICUP [www.bricup.org.uk], le Comité britannique pour les Universités de Palestine.

Publié dans « The Guardian » les 9 et 13 mai 2013
Source :
http://www.guardian.co.uk/science/political-science/2013/may/13/stephen-hawking-boycott-israel-science
Traductions françaises pour Avanti4.be : G. Cluseret