Le régime De Wever à Anvers : Rupture historique ?

Jan Blommaert 16 décembre 2012

Le 10 décembre, après des mois de négociations ardues, un accord politique de majorité a été trouvé à Anvers sous la houlette de Bart De Wever, leader de la NV-A et grand vainqueur des dernières élections communales. Cet accord devait constituer un événement médiatique important parce qu’il est supposé incarner le « changement ». Mais en lisant l’accord, nous ne voyons pas grand-chose de nouveau. La « rupture historique », proposée par De Wever, s’est réduite à une petite fissure.

Rien de nouveau

Si on lit l’accord politique du 10 décembre 2012, on se demande vraiment ce qui a changé, pourquoi la présentation de ce programme devrait être un événement national et comment le régime De Wever devrait se singulariser de son précédent, celui du social-démocrate Patrick Janssens.

Pour ceux qui l’ont oublié, la coalition anversoise précédente comprenait déjà la N-VA, l’Open-VLD et le CD&V. La coalition actuelle à Anvers est donc, pour simplifier, la même que la précédente moins le SP.a de Patrick Janssens. Et affirmer que Patrick Janssens a mené une politique de gauche, c’est vraiment jouer avec la vérité. De Wever présente son accord comme une « rupture politique historique », mais seulement dans les médias, pas dans sa gestion.

Donnant – donnant

Dans le livre que Patrick Janssens a écrit, au titre évocateur de « Donnant, donnant », on peut lire que grâce à son administration, Anvers est devenue plus sévère que toute autre ville en Flandre par rapport à « l’assistanat » social. Il argumente que les gens qui reçoivent des allocations du gouvernement ou de la ville doivent faire des efforts en retour : apprendre le néerlandais, suivre une formation professionnelle, travailler comme femme ou homme de nettoyage, etc. Cela s’appelle l’ « activation ». « Rien pour rien » est devenu le mot d’ordre du CPAS d’Anvers. Telle a été la politique du « gauchiste » Patrick Janssens.

Quant à l’intégration de nouveaux arrivants ? Ils doivent se responsabiliser (le mot revient sur chaque page) en apprenant la langue et la culture. Ils doivent avoir du respect (le mot revient aussi souvent dans son livre). C’est présenté comme un acte de progrès social. Janssens avait même proposé de retenir une partie de l’allocation familiale dans le cas où les enfants auraient manqué l’école. Il est aussi sévère concernant des candidats locataires qui ne parlent pas suffisamment bien le néerlandais : qu’ils oublient les logements sociaux. Janssens était sérieux dans ses propos. Il était vraiment de droite.

Accélération ?

Et l’accord politique actuel à Anvers ? Les observateurs mettent surtout en évidence les points de divergence, mais les similitudes avec l’accord politique précédent sont énormes. Le régime De Wever veut élargir les fameuses amendes SAC (sanctions administratives communales). La personne qui jette des déchets, qui prend de la drogue ou ne respecte pas le règlement du logement social peut être sanctionnée (avec un maximum de 250€) sans intervention du parquet. De Wever veut augmenter ces amendes pour les récidivistes et diminuer l’âge minimum à 14 ans.

L’accord politique inclut plein de références à la langue néerlandaise. Pas étonnant pour un parti comme la N-VA. Du néerlandais pour tous et partout. De Wever écrit à ce sujet : « Nous attendons que chacun-e qui s’installe à Anvers fasse des efforts pour apprendre le néerlandais et la culture. Si on refuse volontairement de faire des efforts dans ce domaine, la personne peut être sanctionnée. » Au fond, ce n’est pas plus sévère que ce que la coalition précédente avec le « socialiste » Patrick Janssens avait déjà mis en pratique.

Yuppietown

De Wever est un nationaliste, donc le néerlandais va vaincre dans sa ville. L’interdiction du port du voile dans les administrations publiques, déjà introduite par Janssens, sera maintenue. De Wever partage avec Janssens le rêve de faire d’Anvers une ville pour la classe moyenne : attirer les riches vers les quartiers pauvres pour faire en sorte que l’augmentation des prix de la consommation et de l’immobilier y chassent les pauvres. Concernant les logements sociaux, il ne faut pas qu’une partie de la population reste toute sa vie dans ces logements. Connaître le néerlandais devient une norme qui rend difficile l’obtention d’un logement social pour les allochtones. De nouveau, rien de nouveau sous le soleil : Janssens appliquait déjà cette directive.

Mais cette sévérité est à géométrie variable en fonction de l’origine. Ainsi, dans le chapitre « entreprendre » de l’accord, on peut lire : « Nous reconnaissons l’importance des écoles internationales dans la région d’Anvers pour notre économie. Nous les aiderons à s’intégrer dès leur arrivée en installant des guichets d’inscription rapide ». Autrement dit, groupe déterminé de travailleurs étrangers n’est pas censé faire des efforts pour apprendre le néerlandais pour s’intégrer. La ville d’Anvers s’adaptera à eux et pas l’inverse. Leurs enfants ne seront pas immergés dans des écoles 100% néerlandaises et ne seront pas trop contrôlés concernant les mariages blancs ou la fraude fiscale. C’est de l’élitisme. Anvers doit donc seulement être agréable pour ceux qui ont de l’argent. « La Flandre pour les Flamands », sauf pour les patrons étrangers des entreprises portuaires, les diamantaires ou les avocats de chez ING…

Le changement, c’est pas pour maintenant

Qu’est-ce qui est tellement nouveau alors dans cet accord politique ? Dans le fond rien du tout. Presque chaque point du programme de la coalition précédente est repris dans l’accord actuel. On sait qu’on fera tout pour montrer les différences, mais une lecture approfondie confirme la continuité et démolit l’illusion de changement. Le ton est légèrement différent mais le contenu reste le même.

C’est la deuxième fois que De Wever crée l’illusion d’une rupture historique avec le passé. La première fois, c’était le soir des élections du 14 octobre 2012 quand il criait haut et fort qu’il – la N-VA – avait pris le « château rouge » d’Anvers. Son parti a su capter une lame de fond en Flandre et, après Anvers, c’est l’Ogre belge qui allait aussi tomber.

Une analyse objective des élections de 2012, comparées à celles de 2006 montre qu’il n’y a tout simplement pas de lame de fond pro-N-VA, mais que le parti a pu séduire et attirer une partie de l’électorat existant d’extrême-droite et néolibéral extrémiste. De Wever surfe donc sur les vagues de Dewinter et Dedecker, mais cela n’a rien d’historique.

La deuxième illusion de rupture historique, c’est cet accord politique pour Anvers, proposé le 10 décembre 2012. Cet accord signerait « la fin » de cette ville « de gauche » et sa population allait enfin pouvoir constater une rupture fondamentale avec le passé. Mais seuls ceux et celles qui ont la mémoire très courte et qui refusent de réellement comparer les deux accords politiques des coalitions à Anvers diront qu’il y a un renouvellement dans l’accord politique actuel d’Anvers. La N-VA ressemble beaucoup au SP.a d’Anvers, et c’est fort suspect pour ce dernier. Le discours « droits et devoirs » était déjà le leitmotiv de la coalition précédente. La politique reste donc de droite, froide et frileuse.

Le seul renouveau est dans la forme. Une nouvelle personnalité, De Wever, qui se met surtout lui-même en scène. Par contre, il n’y a rien de nouveau dans le programme. Ceux qui pensent que « De Wever va changer les choses » seront vite déçus. C’est surtout la présence de De Wever qui constitue la seule différence.

Extraits d’un article de Jan Blommaert publié dans De Wereld Morgen.
http://www.dewereldmorgen.be/artikels/2012/12/11/het-regime-de-wever-jan-blommaert-over-het-bestuursakkoord-voor-antwerpen
Traduction française pour Avanti4.be : Chris Den Hond