Le féminisme socialiste du XXIe siècle

Johanna Brenner 10 avril 2014

Au XXIe siècle, les femmes des classes travailleuses – celles qui travaillent dans l’économie formelle, dans le secteur informel, à la campagne ou qui font un travail non rémunéré – sont entrées dans la scène politique mondiale avec une surprenante variété de mouvements. Motivés par la guerre capitaliste contre la classe ouvrière, par ces enclosures qui bloquent l’accès des paysans et des agriculteurs à leurs terres ou par la destruction de leurs modes de vie, ces mouvements sont en train de développer de manière créative la politique socialiste-féministe et ont beaucoup de choses à offrir à la gauche dans sa recherche tâtonnante de nouvelles formes et de stratégies d’organisation.

Dans le Sud global, où les femmes sont déplacées, où elles occupent des emplois précaires, sont responsables de la maintenance du foyer, luttent pour survivre dans des exploitations agricoles informelles et des bidonvilles urbains, elles ne sont pas seulement des participantes cruciales dans les mouvements pour le socialisme du XXIe siècle, elles sont également en train de construire des projets d’organisation de base qui défient les formes patriarcales d’organisation, de direction et de revendication du mouvement.

Dans l’hémisphère nord, ces projets ont impliqué de nouveaux modes d’organisation des travailleurs qui s’appuient sur la mobilisation par la base et la construction d’alliances communautaires. Même s’ils ne sont bien entendu pas parfaits, ces différents projets socialistes féministes, au nord et au sud, dans les communautés et dans les lieux de travail, offrent de nouveaux discours sur l’égalité de genre, de nouveaux modes d’organisation et des alternatives de démocratie participative.

Le XXIe siècle a vu également une expansion et un approfondissement des réseaux féministes internationaux. Il y a, bien sûr, des tensions de classe au sein de ces réseaux et certains d’entre eux gèrent mieux ces tensions que d’autres (1). Néanmoins, ces réseaux sont des ressources fondamentales pour l’organisation socialiste-féministe, parce que c’est à travers eux que les discours féministes circulent au niveau mondial, s’adaptent nationalement et restructurent les dynamiques de manière souvent créative (2).

On peut penser de manière très large le féminisme socialiste afin d’inclure toutes les féministes (qu’elles s’identifient ou non avec cette étiquette) qui pensent que la question de classe est centrale mais qui ne réduisent pas les rapports de pouvoir et de privilège organisés à des identités particulières (genre, sexualité, race/ethnie, nationalité) face à l’oppression de classe. Le féminisme socialiste révolutionnaire n’est pas prêt à permettre que ce soit le capitalisme qui établisse l’horizon de ce qui peut être imaginé ou ce pourquoi il faut lutter.

Les socialistes-féministes partent de là où la majorité des féministes se situent : l’émancipation des femmes doit être l’œuvre des femmes elles-mêmes mais elle ne peut être obtenue par elles seules. A partir de ce point de départ, les socialistes-féministes sont particulièrement intéressées à la construction de mouvements inclusifs organisés par et pour la classe travailleuse, les indigènes et les femmes rurales.

L’auto-organisation des femmes peut être locale ou en coalition, c’est-à-dire qu’elle peut soit reproduire les divisions sociales existantes entre les femmes, soit aller au-delà de celles-ci. C’est la vision politique à partir de laquelle les socialistes-féministes définissent des objectifs pour développer l’activisme et le leadership, l’éducation et la sensibilisation, les revendications et les discours, ainsi qu’une politique quotidienne qui reconnaît ces divisions profondes et œuvre à les dépasser. Dans ce processus, les féministes socialistes cherchent à développer des politiques inclusives qui servent de pont entre ce que l’on peut gagner ici et maintenant et un projet à long terme de transformation sociale.

Le Sud global

Je crois que nous reconnaissons tous qu’il flotte dans l’air un esprit démocratique – mis en lumière par le mouvement Occupy, la Place Tahrir et les Indignés. Ces mouvements se sont faits les échos des assemblées populaires et d’autres expériences démocratiques, comme les budgets participatifs, qui ont été si importants dans l’élaboration du « socialisme du XXIe siècle ».

Au-delà de ces moments ascendants des luttes, les femmes des classes travailleuses ont mené à bien des projets de base qui intègrent et apprennent de l’éthique démocratique participative et qui sont fondamentaux pour la reconfiguration de la gauche. Exclues parfois trop facilement des organisations formelles, hiérarchiques, bureaucratiques, elles sont fondamentales pour les mouvements locaux et ont beaucoup à gagner des nouvelles formes d’action qui promeuvent et soutiennent la participation politique depuis la base (3).

Leurs projets organisationnels ont comme objectif de construire des alternatives aux formes « machistes » et hiérarchiques de travail qui constituent des barrières pour le développement personnel et le protagonisme des femmes. Ils cherchent aussi à s’organiser dans les communautés et les lieux de travail pour obtenir des réformes, tant législatives que politiques. En conséquence, les activistes se voient obligées de réfléchir à la manière de concrétiser « l’horizontalité » inspirée des zapatistes et d’autres courants autonomes de gauche, ensemble avec la confrontation militante face à l’Etat.

Pour illustrer les différents aspects des stratégies socialistes féministes et de leur contribution potentielle à l’organisation des luttes anticapitalistes, nous évoquerons deux exemples significatifs : la Coalition pour la Justice dans les Maquiladoras (CJM) et la Via Campesina. (4)

Formée en 1989, pendant les débats sur le Traité de Libre Echange (entre le Mexique et les Etats-Unis, NdT), la CJM est une coalition multisectorielle internationale qui soutient les travailleurs des usines exportatrices mexicaines. La coordinatrice de la CJM, Marta Ojeda, qui a commencé à travailler comme ouvrière de maquiladora, est devenue une organisatrice et a ensuite participé à créer la Coalition.

La CJM enseigne aux travailleurs-euses à mener leurs propres investigations sur les entreprises, à établir la cartographie des processus de production, l’identification des coûts des matières premières par rapport aux prix des produits vendus et l’identification des conditions de santé et de sécurité qui violent le droit internationale du travail. Ce type de travail collectif génère la confiance et la cohésion. En outre, à travers le développement de connaissances et d’habilités analytiques des travailleurs-euses, la CJM mine le pouvoir mystifié de la technocratie - qui joue un rôle crucial à l’heure de légitimer l’autorité des dirigeants -, ce qui encourage la confiance en une vision socialiste démocratique de la société.

L’une des zones d’implantation de la CJM à la frontière nord du Mexique est Nuevo Laredo, à Tamaulipas, un centre d’entreprises maquiladoras. Entre 2001 et 2007, la CJM a organisé plusieurs réunions qui ont rassemblé les travailleurs-euses des maquiladoras, les paysans et des membres des communautés indigènes du Chiapas (5).

Outre la création d’un espace pour réfléchir de manière critique aux relations de genre, ces réunions ont établies des ponts entre les divisions raciales histioriques entre les peuples indigènes du sud et les travailleurs des maquiladoras du nord. Elles ont permises aux communautés d’apprendre mutuellement leur longue histoire d’auto-organisation.

En 2004, les travailleurs-euses et leurs familles se sont s’installés dans d’anciennes terres d’« ejido » (communautaires) où elles pouvaient vivre sans payer de loyer et cultiver leurs propres aliments. Après l’occupation des terres, les résidents furent expulsés par ordre du maire de Nuevo Laredo mais ils y retournèrent en 2005. Les femmes prirent la direction des actions à ces deux occasions.

A l’origine, les résidents des colonies s’organisèrent pour obtenir la reconnaissance et les services de la municipalité, mais après avoir supporté plusieurs années de violence et d’abandon de la part de ces autorités, et après plusieurs échanges avec des activistes des communautés zapatistes au Chiapas, ils ont décidé de canaliser leurs énergies de manière autonome.

Les femmes continuent à jouer un rôle dirigeant et les résidents sont en train de mener à bien des projets économiques durables, comme l’approvisionnement en eau et l’installation de fontaines dans plusieurs rues. Ils ont construit une petite clinique, des fours solaires et un générateur à vent et ont planté des vergers et des potagers communautaires d’arbres fruitiers, de légumes et d’herbes médicinales.

La CJM organise une garderie pour les enfants à chacune de ses réunions et événements et elle encourage de petits mais significatifs « ajustements » de genre qui surgissent en tant que nécessités dans la vie des femmes quand elles sont politiquement actives (6). Le Programme de Renforcement des Travailleurs-euses de la CJM offre une opportunité pour que les femmes développent leurs analyses des rapports de genre dans leurs foyers, organisations et communautés.

Selon Marta Ojeda ; « Les femmes militantes qui participent au Programme de Renforcement de la CJM relient les formes de violence entre elles. Elles apprennent ainsi que la racine du problème n’est pas seulement le système patriarcal, mais aussi un système capitaliste qui, derrière le rideau, génère la violence contre les femmes et y compris les formes de violence perpétrées par le crime organisé car il est lui aussi une conséquence du régime capitaliste néolibéral. Les femmes de la colonie « Blanca Navidad », à Nuevo Laredo, les femmes des maquilas, les indigènes et les paysannes du Chiapas qui ont participé aux rencontres, font le lien entre la violence de genre et l’absence de droit à la terre, le manque d’accès à un logement digne et à l’emploi, à l’assistance sanitaire et à l’éducation » (7).

L’exemple de la Via Campesina

La lutte contre la violence faite aux femmes a également été intégrée par les femmes rurales militantes de la Via Campesina, une coalition internationale de paysans, d’agriculteurs, d’ouvriers agricoles et de communautés agraires indigènes d’une grande diversité géographique et culturelle. Les femmes activistes de la Via Campesina se sont organisées pour remodeler les relations de genre au sein de leurs organisations et dans leurs communautés.

Lors de sa fondation, en 1992, la Via Campesina reflétait les normes patriarcales et la vision politique de ses organisations membres. Par exemple, tous les coordinateurs régionaux élus au premier congrès international étaient des hommes. La formation de la Commission Femmes en 1996 a créé un espace pour que les femmes de la Via Campesina puissent s’organiser en son sein et s’opposer aux pratiques et aux politiques patriarcales.

Bien que la création d’un espace d’organisation spécifique pour faire face aux problèmes des femmes puissent servir d’instrument de cooptation ou de marginalisation, tel n’a pas été le cas dans la Via Campesina. Annette Desmarais affirme que cela est en partie du au fonctionnement (relativement) démocratique de cette organisation (8).

La Commission Femmes, et les conférences internationales séparées pour les femmes activistes qu’elle organise, ont eu un impact significatif dans la représentation des femmes au sein de la Via Campesina ainsi que dans ses organisations membres.

En octobre 2008, la Troisième Assemblée Internationale des Femmes de la Via Campesina a approuvé le lancement d’une campagne dirigée contre toutes les formes de violence que subissent les femmes dans la société (interpersonnelles et structurelles). En reliant la violence étatique dirigée contre leurs communautés avec la violence contre les femmes dans leurs propre communautés, les femmes de la Via Campesina ont suivi la voie tracée par les femmes indigènes et les femmes de couleur contre la violence de genre en Amérique du Nord.

Les organisations féministes traditionnelles qui luttent contre la violence de genre ont pratiquement abandonné toute critique sur le rôle répressif de l’Etat et croient que la discussion sur le rapport entre la violence machiste et les conditions d’oppression et d’exploitation est une manière de « dédanouer les hommes de leurs responsabilités ». Cependant, les femmes des organisations de couleur insistent sur le fait que la violence de genre dans leurs communautés ne peut être traitée de manière séparée de la violence exercée contre leurs communautés dans leur ensemble. (9)

Situé au Dakota du sud, le « Cercle Sacré » est un centre d’appui indigène nord-américain contre la violence domestique et sexuelle et soutient que la souveraineté indigène ne peut être atteinte sans le bien-être des femmes (10). Depuis leur position sociale particulière, les femmes activistes indigènes développent une politique qui rejette la mise en opposition des droits collectifs et des droits individuels en démontrant que la conquête des premiers (la souveraineté) et la construction d’une communauté basée sur des droits dépendent tous deux de la pleine participation et égalité des femmes (reconnaissance de leurs droits corporels individuels) au sein d’une communauté en lutte (11).

Pour la première fois, en juin 2013, à partir de l’initiative prise par l’Assemblée des Femmes qui s’est tenue juste avant son VIe Congrès International, la Via Campesina a voté pour inclure la condamnation de l’homophobie comme faisant partie intégrante du programme de travail de l’organisation. L’appel du VIe Congrès de la Via Campesina dit ainsi :

« Nous exigeons le respects des droits de toutes les femmes. En rejettant le capitalisme, le patriarcat, la xénophobie, l’homophobie et la discrimination basée sur la race et l’origine ethnique, nous réaffirmons notre engagement avec la pleine égalité entre les femmes et les hommes. Cela exige la fin de toutes les formes de violence contre les femmes, les violences nationales, sociales et institutionnelles, tant dans les zones rurales qu’urbaines. Notre Campagne contre la Violence envers les Femmes est au cœur de nos luttes » (12).

Ceci est particulièrement intéressant parce que l’autodétermination sexuelle et le droit à l’avortement sont souvent restés en dehors des préoccupations centrales dans les mouvements où participent les femmes des classes travailleuses. Plus généralement, il y a eu des tensions importantes (qu’on attribue aux différences de « race »/nationalité/éthnie et classe) entre les femmes activistes de l’organisation qui agissent à partir d’intérêts pratiques des femmes (basés sur son rôle dans la famille et la communauté) et les femmes activistes qui s’organisent autour des demandes qui surgissent des intérêts stratégiques des femmes (basés sur la lutte des femmes pour l’autodétermination sexuelle et le contrôle de leur propre corps) (13).

Au XXIe siècle, les idées socialistes féministes ont gagné beaucoup d’écho parmi les femmes des mouvements populaires, qu’ils soient urbains ou ruraux, et qui s’auto-organisent pour lutter contre le patriarcat. Il semble que dans la Via Campesina, la tension entre les intérêts « pratiques » et « stratégiques » de genre a été surmontée, du moins partiellement, à travers l’auto-organisation des femmes en son sein et avec sa collaboration avec la Marche Mondiale des Femmes et d’autres organisations internationales socialistes-féministes.

La condamnation de l’homophobie par la Via Campesina reflète l’intégration de la perspective globale des droits des LGBT qui s’est produite à une vitesse sans précédent ces dernières années. Néanmoins, il est important de souligner que, à la différence du mouvement progressiste en faveur du droit au mariage homosexuel qui se déroule aux Etats-Unis, dans la Via Campesina la lutte contre l’homophobie s’insère dans une vision collective et intégratrice d’une transformation sociale qui est également antiraciste et anticapitaliste.

Le Nord global

En revenant maintenant au Nord de la planète, je veux me centrer sur la politique de travail des soins et sur la manière dont une perspective féministe socialiste pourrait contribuer à l’organisation de la lutte contre l’austérité. Bien que la force et la portée des services publics varie largement entre les pays, on constate partout la tendance à leur privatisation et à « l’informalisation » des tâches de soins pour les enfants en bas âge, les personnes âgées, les handicapés et les malades.

Tel est l’aspect dominant de l’ajustement structurel néolibéral dans le Nord global. On a créé aussi une demande de main d’œuvre immigrée, en changeant le sexe des migrants d’une majorité masculine à une autre féminine (14).

Les femmes qui travaillent dans le secteur des soins représentent un vaste panel en termes de situations – surveillantes dans des crèches et des garderies d’enfants ; institutrices, femmes de ménage ; nourrices ; femmes au foyer ; aides-soignantes pour personnes âgées et d’autres encore dont les fonctions ne sont pas reconnues et sont mal rémunérées. Les différents statuts de citoyenneté et d’identité « raciale »/ethnique s’entrecroisent dans ces différences.

Si nous élargissons notre vision du travail d’assistance pour inclure les hôpitaux et les écoles publiques, on constate que les femmes travailleuses et leurs syndicats dépendent sans cesse plus des budgets pour les dépenses sociales qui constituent précisément des postes budgétaires marginalisés et qu’on rabote aisément, ce qui constitue un obstacle à l’amélioration des services publics.

Les femmes syndicalistes, et particulièrement les enseignantes et les infirmières, ont contrecarré ces attaques, non seulement en s’organisant entre elles mais aussi avec les personnes qui dépendent de leurs services. Comme des enseignantes militantes syndicales l’ont affirmé : « nos conditions de travail sont les conditions d’apprentissage de nos étudiantes » (15). L’Association des Infirmières des Etats-Unis a organisé une large coalition afin de faire approuver une loi qui exige un ratio déterminé entre infirmières et patients dans les hôpitaux » (16).

Un cas encore plus inattendu est celui de la « Domestic Workers United », une organisation initialement formée par des nourrices et des femmes de ménage qui se sont organisées à New York et qui a non seulement arrachée une « charte des droits » pour les travailleurs à domicile au niveau de cette ville (et ensuite au niveau de l’Etat de New York), mais qui a également stimulé l’expansion et la création d’autres projets d’auto-organisation des travailleurs domestiques dans le reste du pays.

Ce mouvement, désormais national, a récemment gagné un recours judiciaire face au gouvernement fédéral avec comme résultat que, pour la première fois, les travailleurs domestiques sont désormais protégés par les lois fédérales qui régulent les heures de travail, la sécurité sociale, la santé et le paiement des heures supplémentaires, ainsi que le droit aux congés payés (17).

Au-delà des différences entre enseignantes, infirmières et travailleuses domestiques, ces projets partagent deux stratégies centrales : 1) l’auto-organisation à l’intérieur et à l’extérieur du lieu de travail ; 2) la sensibilisation et le soutien à la lutte pour la dignité et à l’importance du travail solidaire. Ces mouvements proclament la nécessité d’une solidarité sociale, ils nous rappellent notre interdépendance et défendent la responsabilité sociale d’assister les plus faibles. Ils incarnent de cette manière un défi fondamental aux idées néolibérales d’initiative privée, d’individualisme et « d’auto-suffisance ».

L’un des discours politiques néolibéraux les plus dangereux est l’exigence que les autorités publiques soient « plus rentables » que la sous-traitance de services et les organismes privés, prétendument plus flexibles à l’heure de répondre aux besoins de ceux qui en dépendent. On peut efficacement contrecarrer cet agenda néolibéral par le développement d’expériences de démocratisation de la gestion publique arrachées par des luttes populaires et syndicales. Ces initiatives créatrices offrent des alternatives à la bureaucratie publique beaucoup plus convaincantes que la fausse participation dans le marché en tant que consommateurs et à la « responsabilité entrepreneuriale » promise par les privatisations.

Les femmes sont beaucoup plus nombreuses que les hommes dans le secteur des soins rémunérés et comme réceptrices des services d’attention. Un mouvement destiné à démocratiser les soins sera avant tout un mouvement de femmes. Comme toujours, il y aura des tensions de classe et il faudra surmonter des différences, surtout de « race »/origine ethnique et de statut de citoyenneté. Néanmoins, la démocratisation des soins est une voie fructueuse pour le développement de la politique féministe socialiste et pour la manière dont la gauche entend mener la lutte contre l’austérité.

Démocratiser les soins

Les tentatives de démocratiser l’Etat à travers de nouvelles institutions de démocratie participative ont été au cœur du mouvement vers le socialisme du XXIe siècle en Amérique latine. Dans l’hémisphère nord, les expériences de pouvoirs publics « transparents » ont été beaucoup moins spectaculaires, mais ils sont néanmoins inspirants. Ils sont loin d’être parfaits et il y a encore beaucoup à apprendre. Les programmes destinés à démocratiser la gestion publique de manière créatrice impliquent des modes d’organisation et des manières de penser la chose publique qui supposent une rupture avec ceux qui ont prédominé dans les stratégies des syndicats et de la gauche, qui se sont enfermés dans un débat sans fin pour savoir s’il faut ou non œuvrer pour réformer les institutions ou créer des alternatives autonomes qui préfigurent un autre type d’Etat (18).

Dans « Reclaim the State », Hilary Wainwright décrit les réussites et les échecs de plusieurs tentatives de démocratiser les services publics. L’un en particulier, à Newcastle en Angleterre, m’intéresse parce qu’il s’agit d’un syndicat du secteur public qui a engagé la lutte contre une entreprise privée quand la municipalité a décidé de « sous-traiter » un département entier.

Le syndicat proposa une réorganisation complète du département, y compris en allant jusqu’à rompre avec la hiérarchie bureaucratique en instaurant la participation des travailleurs dans toutes les décisions clés sur les processus et les politiques menées ; l’échange de connaissances et d’expériences entre les travailleurs et une formation de recyclage pour les employés dont les capacités ne seraient plus nécessaires. Il ne s’agissait nullement des « cercles de qualité » tellement désirés par les managers des entreprises, mais bien d’une démocratisation réelle à travers laquelle ce département fonctionnerait bien plus comme une coopérative de travailleurs que comme une officine publique traditionnelle. Et au lieu de le faire en marge du syndicat, cette réorganisation partait d’une implication directe et sans précédent du syndicat sur le lieu de travail (18).

Une autre voie pour lutter pour la démocratisation et la socialisation du travail des soins concerne les coopératives sociales. Celles-ci sont des coopératives de travailleurs reconnues et financées par l’Etat et elles sont obligées d’intégrer les destinataires des services dans leur gestion. Bien qu’elle ne soit pas radicale en soi, la coopérative sociale constitue un terrain de lutte qui permet de défier les idées néolibérales et qui ouvre un espace pour la politique féministe socialiste.

L’identification néolibérale de l’autodétermination avec le « choix du consommateur » est à la fois idéologique et réel. Le choix du consommateur signifie un pouvoir, parce qu’il reflète les rapports réels entre les institutions prestatrices de services publics (que ce soit sans but lucratif ou liés à l’Etat) et les personnes qui en ont besoin. Si on peut parler dans l’abstrait sur les biens publics comme ces choses que nous possédons en commun, dans leur majeure partie nous les relions avec les services publics en tant que consommateurs. Comme on peut souvent le constater en tant que « consommateurs » de services, les biens publics gérés à travers des organisations bureaucratiques, hiérarchiques et opaques ressemblent beaucoup plus à des marchandises qu’à des « biens communs ».

Les coopératives sociales, combinant la propriété des travailleurs avec un mandat pour y inclure les utilisateurs des services dans la prise de décision, permettent de créer des relations sociales ayant le potentiel de constituer des services de soins financés par l’État mais qui sont bien plus conçus comme un « bien commun » que les biens de consommation habituels. Mais, d’autre part, elles peuvent également être utilisées pour faciliter l’application d’un programme néolibéral qui sape les travailleurs du secteur public et leurs syndicats.

Une stratégie syndicale et des mouvements sociaux fondée sur l’unité des usagers des services publics et des travailleurs du secteur public pourrait contrecarrer cela en progressant dans l’autogestion des écoles, des garderies, des programmes de soins à domicile et dans de nombreux autres domaines qui constituent le noyau de la socialisation du travail des soins.

Perspectives pour le XXIe siècle

La politique socialiste féministe offre une perspective unique d’auto-organisation au XXIe siècle. L’engagement socialiste-féministe avec l’auto-organisation non hiérarchique et démocratique le rend, ainsi, plus inclusive. L’attention portée à l’interrelation sectorielle en tant que guide, tant pour le programme que pour le discours politique (les revendications avancées par les mouvements et le langage que nous utilisons pour les étayer) ouvre un espace dans lequel on pourra dépasser les profondes divisions sociales qui se produisent aujourd’hui.

La compréhension des formes avec lesquelles les lieux de travail, les foyers et les communautés sont reliés entre eux conduit à des modes d’organisation plus efficaces et offrant plus de possibilités pour des politiques unitaires et cela en établissant des connexions entre ce que l’on considère trop souvent comme des thématiques et des luttes « séparées ».

Les perspectives socialistes féministes sur le leadership promeuvent les capacités des activistes à favoriser la participation de tous-toutes dans la prise de décision et la gestion collective démocratique. La reconnaissance du fait que l’affection, les émotions et la sexualité sont toujours présentes et qu’ils font partie des rapports sociaux, encourage l’auto-réflexion, l’empathie et le respect vis à vis des différentes formes d’être au sein du monde des activistes.

Dans la mesure où les femmes des classes travailleuses entrent sur la scène politique, on assiste en ce XXIè siècle à une rénovation créative de la politique féministe socialiste. Si nous voulons construire le socialisme du XXIe siècle, le moment est alors venu d’accorder toute l’attention nécessaire au féminisme socialiste du XXIe siècle, en déplaçant sa théorie et sa pratique des marges au centre de la pratique et de la réflexion de la gauche révolutionnaire.

Johanna Brenner est professeure émérite de Sociologie et d’Etudes sur les Femmes à l’Université d’Etat de Portland, Etats-Unis

Source :
http://www.solidarity-us.org/site/node/4127
Traduction française pour Avanti4.be : G. Cluseret

Notes :

[1] Alvarez 2000, Moghadam 2005.
[2] Sameh, 2010.
[3] Voir, par exemple, Fernandes, 2007.
[4] Pour ceci et d’autres exemples, Johanna Brenner et Nancy Holmstrom, « Socialist-Feminist Strategy Today », Socialist Register 2013.
[5] Hennessy, 2013.
[6] Ibid.
[7] Brenner, 2012.
[8] Desmarais, 2007.
[9] Incite ! 2006.
[10] Haaken, 2012, 37-40
[11] Smith, 2007.
[12] La Vía Campesina, 2013.
[13] Molyneux, 1985.
[14] Gündüzf, 2013.
[15] Bradbury et. al. 2014.
[16] National Nurses United, 2013.
[17] Dean, 2013.
[18] Pour une discussion plus nuancée de ce que l’on présente ici, voir Brenner 2009.
[19] Wainwright, 2009, chapitre 8.

Bibliographie :

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Brenner, Johanna, 1998, « On Gender and Class In US Labor History », Monthly Review, vol. 50, n. 6. (November).
Brenner, Johanna, 2000, Women and the Politics of Class (New York : Monthly Review Press).
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Desmarais, Annette Aurélie, 2007, La Via Campesina : Globalization and the Power of Peasants (London : Pluto Press).
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