La vengeance de Marx : ou comment la lutte des classes est en train de façonner le monde

Michael Schuman 7 avril 2013

Une fois n’est pas coutume, Avanti reproduit la traduction d’un article venant d’un fleuron de la presse conservatrice capitaliste. Mais cette réflexion sur l’état du monde actuel, parue dans la rubrique « Business & Money » de la revue nord-américaine « Time » et signée par son correspondant à Pékin, Michael Schuman, vaut le détour. Car il s’agit d’une évaluation relativement honnête, mais surtout angoissée et révélatrice des craintes qui peuvent inquiéter aujourd’hui certains secteurs des classes dominantes. Et qui prouve, une fois de plus, que les spectres de Marx et du communisme continuent à hanter leur (mauvaise) conscience… (Avanti4.be)

Karl Marx semblait mort et enterré. Avec le naufrage de l’Union soviétique et le grand bond chinois vers le capitalisme, le communisme s’était évanoui vers les mondes pittoresques des films de James Bond ou de la Corée du Nord de Kim Jong Un. Le conflit de classes, que Marx considérait comme déterminant dans le cours de l’histoire, semblait se dissoudre dans une ère prospère de libre marché et de libre entreprise.

La puissance imparable de la globalisation a connecté entre eux les recoins les plus perdus de la planète en permettant de générer de juteux profits pour la finance et pour les industries délocalisées et sans frontières. Elle semblait offrir à tout le monde, des gourous technologiques de la Sillicon Valley aux paysannes chinoises, de vastes opportunités de devenir riches. Au cours des dernières décennies du XXe siècle, l’Asie a sans doute battu le record le plus notable de réduction de la pauvreté dans l’histoire de l’humanité, et tout cela grâce aux très capitalistes instruments du commerce, de l’initiative patronale et de l’investissement étranger. Le capitalisme semblait remplir ses promesses d’élever le monde entier vers de nouveaux sommets de richesse et de bien-être. Du moins, c’est ce que nous pensions…

Les riches plus riches…

Avec l’économie globale plongée dans une longue crise et, dans le monde entier, des travailleurs victimes du chômage, de la dette et de la stagnation de leurs revenus, la critique aigüe faite par Marx du capitalisme (ce système est intrinsèquement injuste et autodestructeur) ne peut plus être aussi facilement écartée. Marx a théorisé que le système capitaliste appauvrissait inévitablement les masses à mesure que la richesse se concentrait dans les mains avares de quelques uns, provoquant des crises économiques et renforçant le conflit entre les riches et la classe travailleuse. Marx a écrit que « L’accumulation de richesse à un pôle signifie donc en même temps à l’autre pôle une accumulation de misère, de torture à la tâche, d’esclavage, d’ignorance, de brutalité et de dégradation morale ».

Un ensemble sans cesse plus important de faits probants suggère qu’il a vu juste. Les statistiques qui démontrent que les riches sont sans cesse plus riches tandis que la classe moyenne et les pauvres sont sans cesse plus pauvres sont malheureusement limpides. Une étude réalisée en septembre dernier par l’Economic Policy Institute (EPI) de Washington souligne que le revenu annuel moyen réel d’un homme travaillant à plein temps aux Etats-Unis en 2011 est de 48.202 dollars, autrement dit une valeur inférieure à celle de 1973. Entre 1983 et 2010, 74% de l’augmentation de la richesse aux Etats-Unis a été accaparée par les 1% les plus riches, tandis que 60% des plus pauvres ont vu leurs richesses décliner. On ne peut donc pas s’étonner que certains se replongent dans ce qu’à écrit le philosophe allemand au XIXe siècle.

En Chine, le pays marxiste qui a tourné le dos à Marx, Yu Rongjun s’est inspiré des événements actuels pour écrire une comédie musicale basée sur « Le Capital » de Karl Marx. « On se rend compte que la réalité correspond parfaitement avec ce qu’il a écrit dans son livre » affirme ainsi le dramaturge.

« Je vous avais prévenus »

Cela ne signifie pas que Marx avait complètement raison. Sa « dictature du prolétariat » n’a pas fonctionné comme il l’avait envisagée. Mais les conséquences de cette augmentation de l’inégalité sont exactement celles prédites par Marx. La lutte des classes est revenue. A travers le monde, la colère des travailleurs augmente et ils exigent leur juste part de l’économie globale. Des couloirs du Congrès des Etats-Unis jusqu’au rues d’Athènes et en passant par les assemblées du sud de la Chine, l’actualité est secouée par une escalade dans la tension entre le capital et le travail. Une escalade qui atteint des niveaux inédits depuis les révolutions communistes du XXe siècle. Et la manière dont ce conflit sera résolu déterminera la direction de la politique économique globale, l’avenir de l’Etat-Providence, la stabilité politique de la Chine et de qui sera aux commandes gouvernementales, de Washington jusqu’à Rome.

Que dirait Marx des événements actuels ? « Quelque chose comme : je vous avais prévenus » assure Richard Wolff, un économiste marxiste de la New School de New York. « L’inégalité des revenus est en train de produire un niveau de tension jamais vu au cours de toute ma vie ».

Les tensions entre les classes économiques aux Etats-Unis sont clairement à la hausse. La société est divisée entre les 99% (les gens normaux qui luttent pour joindre les deux bouts) et les 1% (les privilégiés, bien soudés entre eux, très riches et qui le sont de plus en plus). Dans un sondage réalisé par le Pew Research Center publié l’an dernier, deux tiers des sondés pensent que les Etats-Unis connaissent un conflit « fort » ou « très fort » entre les riches et les pauvres, soit une augmentation significative de 19 points depuis 2009. Et ce conflit est considéré comme le premier facteur de division de la société.

Ce conflit domine effectivement la politique américaine. La bataille entre les deux principaux partis sur la manière de régler le déficit budgétaire de la nation a été, en grande mesure, un conflit de classes. Chaque fois que le président Barack Obama parle d’augmenter les impôts des Américains les plus riches afin de réduire le déficit budgétaire, les conservateurs soulignent qu’il déclenche une « guerre de classe » contre les riches. Et à leur tour les Républicains sont engagés dans une guerre de classe. Au travers des coupes dans les services sociaux, le plan républicain de stabilisation financière place la charge de l’ajustement sur le dos des classes moyennes et des pauvres. Obama a fait reposer une grande partie de sa campagne pour la réélection présidentielle sur la caractérisation des Républicains comme des êtres insensibles vis-à-vis de la classe travailleuse. Le président a accusé le candidat républicain d’avoir un plan pour l’économie nord-américaine qui ne compte qu’un seul point : « garantir que les types d’en haut jouent avec des règles différentes que le reste de la population ».

Au milieu de toute cette rhétorique, des signaux indiquent que ce nouveau « classisme » américain a changé le débat sur la politique économique de la nation. La théorie du « ruissellement » [1], qui affirme que le succès des 1% bénéficiera aux 99% restants, est gravement mit en doute. David Madland, un directeur du Center for American Progress, un think tank localisé à Washington, croit que la campagne présidentielle de 2012 a fait émerger le débat sur la reconstruction de la classe moyenne et la recherche d’un agenda économique distinct afin de parvenir à cet objectif. « Toute la forme de concevoir l’économie est en train d’être révisée » affirme-t-il. « Je note qu’il se produit un changement fondamental ».

La férocité de la nouvelle lutte des classes est encore plus prononcée en France. En mai dernier, la douleur de l’impact de la crise financière et des coupes budgétaires a fait que la division entre les pauvres et les riches est sans cesse plus dure. Les Français ont voté pour le Parti Socialiste de François Hollande après qu’il aurait déclaré « Je n’aime pas les riches ». (…) La clé de sa victoire fut sa promesse de campagne d’imposer plus les riches afin de maintenir l’Etat-Providence français. (…)

« Le communisme : c’est à cela que nous aspirons »

La division entre les pauvres et les riches est dans doute plus explosive en Chine. Ironiquement, Obama et le tout frais émoulu président de la Chine communiste, Xi Jinping, doivent faire face au même défi. L’intensification de la lutte des classes n’est pas un phénomène propre au monde industriel endetté et stagnant. Elle s’étend rapidement aussi dans les marchés émergeants, où les tensions entre les riches et les pauvres deviennent une préoccupation de premier ordre pour les politiciens. Contrairement à ce que de nombreux Américains et Européens pensent, la Chine n’est pas un paradis pour les travailleurs. La « source de riz de fer » (la pratique maoïste qui garantissait aux travailleurs un emploi pour toute leur vie) s’est évaporée en même temps que le maoïsme et, au cours de l’ère des réformes, les travailleurs ont eu peu droits. Malgré le fait que dans les villes chinoises les revenus augmentent de manière substantielle, le différentiel entre les riches et les pauvres est extrêmement élevé. Une autre étude du Pew Research Center révèle que près de la moitié des Chinois sondés considèrent que la division entre les riches et les pauvres constitue un grand problème, tandis que 8 personnes sondées sur 10 sont d’accord avec l’affirmation qu’en Chine « les riches sont sans cesse plus riches tandis que les pauvres continuent à s’appauvrir ».

Le mécontentement est en train d’atteindre un point d’explosion sociale dans les agglomérations industrielles chinoises. « Les gens du dehors voient nos vies comme très prospères, mais la vie réelle à l’usine est très différente », affirme l’ouvrier industriel Peng Ming dans l’enclave de Shenzen, dans la zone industrielle du sud de la Chine. Avec de longues heures de travail, l’augmentation du coût de la vie, des directeurs indifférents et, très fréquemment, des retards dans la paie des salaires, les travailleurs commencent à ressembler à un authentique prolétariat. « La manière avec laquelle les riches obtiennent de l’argent, c’est par l’exploitation des travailleurs » affirme Guan Guohau, un autre travailleur d’usine à Shenzen. « Le communisme : c’est à cela que nous aspirons. A moins que le gouvernement n’agisse de manière plus déterminée pour améliorer leur bien-être, poursuit-il, les travailleurs voudront de plus en plus agir pour leur propre compte ». « Les travailleurs s’organiseront de plus en plus » prédit Peng. « Tous les travailleurs doivent être unis ».

Il se peut que cela soit déjà en train de se produire. Mesurer le niveau de malaise des travailleurs en Chine est difficile, mais les experts pensent qu’il a augmenté. Une nouvelle génération d’ouvriers, mieux informés que leurs pères grâce à Internet, se font de plus en plus entendre avec leurs revendications d’améliorations des salaires et des conditions de travail. Jusqu’à maintenant, la réponse du gouvernement a été ambigüe. Les responsables politiques ont augmenté les salaires minimums pour élever les revenus, ils ont renforcé la législation du travail pour donner aux travailleurs plus de protection et, dans certains cas, ils les ont autorisés à faire grève. Mais le gouvernement continue à décourager l’activisme ouvrier indépendant, très souvent par l’utilisation de la force. Ces tactiques augmentent la méfiance du prolétariat chinois à l’égard de leur dictature prolétaire. « Le gouvernement pense plus à ses entreprises qu’à nous », dit Guan. Si Xi ne réforme pas l’économie afin que le Chinois normal puisse plus bénéficier de la croissance de la nation, il court le risque d’allumer la mèche du mécontentement social ».

Marx aurait exactement prévu ce résultat : « à mesure que le prolétariat prend conscience de son intérêt de classe commun, il fera tomber l’injuste système capitaliste et le remplacera par un monde socialiste nouveau ». « Les communistes affirment ouvertement que leurs buts ne pourront être atteints que par le renversement violent de l’ordre existant » a écrit Marx. « Les travailleurs n’ont rien à y perdre que leurs chaînes. »

Les signes indiquent que les travailleurs du monde entier sont de plus en plus impatients face à leurs faibles perspectives. Des centaines de milliers d’entre eux sont descendus dans les rues de villes comme Madrid et Athènes, pour protester contre le chômage astronomique et les mesures d’austérité qui sont en train d’empirer les choses.

Jusqu’à maintenant, cependant, la révolution de Marx se fait encore attendre. Les travailleurs ont peut être les mêmes problèmes qu’à son époque, mais ils ne sont pas en train de s’unir pour les résoudre. Le taux d’affiliation syndical aux Etats-Unis, par exemple, poursuit sa chute malgré la crise économique, tandis que le mouvement Occupy Wall Street décline. Ceux qui protestent, souligne Jacques Rancière, un expert en marxisme à l’Université de Paris, n’ont pas comme objectif de remplacer le capitalisme, comme l’avait prédit Marx, mais simplement de le réformer. « Nous ne voyons pas les classes qui protestent demander l’écroulement ou la destruction du système socio-politique actuel » explique-t-il. « Ce que la lutte de classes produit aujourd’hui, ce sont des appels à régler les systèmes afin qu’ils soient plus viables et soutenables à long terme au travers d’une plus grande redistribution de la richesse créée ».

Une possibilité qui fait froid dans le dos…

Mais, en dépit de ces appels, la politique économique actuelle continue à alimenter les tensions de classe. En Chine, les hauts fonctionnaires ont montré peu de conviction à l’heure de réduire les inégalités de revenus et ont, dans la pratique, éludé les réformes qui l’auraient permis (dans la lutte contre la corruption, en permettant la libéralisation du secteur financier). Les gouvernements endettés d’Europe sont en train de raboter les programmes de l’Etat-Providence au moment même où le chômage augmente et où la croissance s’écroule. Dans la majorité des cas, la solution choisie pour réparer le capitalisme a été plus de capitalisme. Les politiciens à Rome, Madrid et Athènes sont sous la pression des détenteurs d’actions afin qu’ils démantèlent la protection des travailleurs et continuent à déréguler leurs marchés intérieurs. Owen Jones, l’auteur britannique de « The Demonization of the Working Class » appelle cela la « guerre de classe d’en haut ».

Peu résistent à ces assauts. L’apparition d’un marché global a désarmé les syndicats partout dans le monde. La gauche politique, entraînée vers la droite depuis les attaques en faveur du marché libre menées par Margaret Thatcher et Ronald Reagan, n’a pas su dessiner un horizon alternatif crédible. « Virtuellement, tous les partis progressistes et de gauche ont contribué à un moment donné ou un autre à la montée des marchés financiers et aux reculs des systèmes d’Etat-Providence afin de démontrer qu’ils étaient, eux aussi, capable de mener des réformes », souligne Rancière. « Je pense que les perspectives de voir des partis ou des gouvernements travaillistes ou socialistes changer les systèmes économiques actuels se sont bel et bien évaporées ».

Cela laisse ouverte une possibilité qui fait froid dans le dos : que Marx n’ait pas seulement correctement diagnostiqué le comportement du capitalisme, mais aussi son résultat. Si les politiciens ne trouvent pas de nouvelles méthodes pour garantir des opportunités économiques justes, alors peut être que les travailleurs du monde décideront simplement de s’unir. Il se pourrait bien alors que Marx prenne se vengeance.

Michael Schuman est, depuis 2002, le correspondant de l’hebdomadaire nord-américain « Time » à Pékin, en Chine. Spécialiste des questions économiques, il a également été correspondant du « Wall Street Journal » et a écrit dans la revue d’affaires « Forbes ».

Source :
http://business.time.com/2013/03/25/marxs-revenge-how-class-struggle-is-shaping-the-world/
Traduction française et intertitres par G. Cluseret pour Avanti4.be

Note d’Avanti :


[1« Trickle down theory », la doctrine avancée par Thatcher pour justifier sa politique de « redistribution à l’envers » des richesses, prétendant que la concentration de celles-ci au sommet de la pyramide sociale bénéficerait à tous, même aux plus pauvres, car une partie de celles-ci « redégringoleraient » tout au long de celle-ci, telle une cascade, jusqu’au sein des couches sociales les plus pauvres.