La Syrie et la « lutte anti-terroriste »

Santiago Alba Rico 30 mars 2014

Samedi dernier, une chaîne de télévision tunisienne, Ettunisia, a interviewé un djihadiste de retour de Syrie qui, quelques heures plus tard, allait être arrêté par la police. Abou Qussay, le visage masqué et sous un faux nom, a raconté au journaliste Naouferl Ourfani son expérience dans les tranchées syriennes comme volontaire du Front Al-Nusra, la milice islamiste qui s’est séparée il y a quelques mois de Al-Qaeda pour finir par combattre l’ISIS (Etat Islamique d’Irak et de Syrie).

Il faut prendre son récit avec beaucoup de précautions, surtout par rapport aux nombres et au rôle joué par les Tunisiens et la présence de femmes étrangères, à moitié combattantes, à moitié prostituées. Le plus important, selon moi, est le fait que les Tunisiens, ainsi que d’autres volontaires djihadistes, sont en train de retourner dans leurs pays d’origine. Et cela en conséquence – selon le témoignage de Abou Qussay- des luttes internes et du recul de l’islamisme radical en Syrie.

Prétexte

Ce retour préoccupe beaucoup le gouvernement tunisien et les gouvernements voisins (Algérie et Libye) et entraîne de graves risques pour eux. Le plus important n’est pas l’augmentation du terrorisme lui-même, qu’on ne peut négliger, mais bien l’attention croissante – obsessive et prioritaire - que ces gouvernements accordent à la « lutte contre le terrorisme », un mantra très familier qui a justifié des décennies de dictatures locales dans le monde arabe, de reculs de l’Etat de droit dans les pays européens et d’interventions impérialistes au niveau global.

En Tunisie, par exemple, tant le départ qu’aujourd’hui le retour de volontaires de Syrie fut et est une question de politique interne et l’interview de Abou Qussay sur Ettunisia elle-même doit être interprétée selon cette clé. Le « terrorisme » a joué un rôle fondamental dans la réussite de l’opération de harcèlement et de renversement contre le gouvernement de Ennahda. Aux yeux de la belliqueuse opposition, Ali Laraidh et ses ministres étaient responsables, actifs ou passifs, de tous les attentats et de toutes les violences (et, bien entendu, du flux djihadiste vers la Syrie).

Depuis que le gouvernement « technocrate » de Mehdi Jumaa a pris les rennes en janvier dernier, de nouveaux attentats se sont produits, dont certains très graves (comme la récente embuscade à Jendouba dans un faux poste de contrôle de faux policiers), mais le « terrorisme » a assumé une consistance objective, quasi naturelle, qui entraîne le consensus de tous les partis. Tous serrent les rangs avec le nouveau gouvernement tandis que Ennahda, à la fois opportuniste et un peu effrayé par l’exemple égyptien et la dérive régionale, garde le silence et se prépare pour les élections. Le soutien des uns et le silence des autres permet à Jumaa de signer des accords avec l’UE sur la politique migratoire, de pactiser avec le FMI, d’accélérer la réinsertion des « fululs » de l’ancien régime et de visiter l’Arabie Saoudite sans que ni les partis, ni les médias – tellement réactifs et hostiles contre « l’islamisme » de Ennahda – ne lèvent la voix.

Mais le retour de Abou Qussay est un indice d’espoir pour la Syrie. Trois ans après le début de la révolution et après deux ans et demi de guerre, il convient de rappeler que, sur le terrain militaire, la réorganisation des milices rebelles, sous des pressions externes et internes, est parvenue à expulser l’ISIS (le groupe d’Al-Qaeda) de nombreuses zones où elle s’était implantée. Cela est une bonne nouvelle pour la révolution et une mauvaise nouvelle pour le régime. Parce que, comme le savent tous ceux qui connaissent la réalité syrienne, Al-Qaeda s’est limitée à tirer profit de la « fenêtre d’opportunité » offerte par la politique de destruction totale de Al-Assad, mais elle n’a pas été, et n’est pas, un « atout américain » mais plutôt un « atout » pour le régime lui-même. Tandis que les discussions à Genève font naufrage, également touchées à mort par la crise ukrainienne, et que l’armée d’Assad récupère son avantage militaire, le recul de ce fascisme siamois – celui du djihadisme fonctionnel au fascisme de la dictature – rafraîchi d’une certaine manière l’impulsion initiale de la révolution ou, du moins, démontre le caractère artificielle et forcé d’une « djihadisation » qu’une bonne partie du peuple syrien considère pas moins « contre-révolutionnaire » que le régime d’Assad lui-même.

Trois ans après

En tous les cas, trois ans après, il convient d’éviter deux illusions : celle selon laquelle rien ne s’est passé depuis les première manifestations pacifiques et celle selon laquelle il n’y a rien d’autre qu’une « guerre sectaire » en Syrie. Je crois que, pour conjurer ces deux tentations, il est bon d’écouter les Syriens survivants et, parmi eux, l’admirable Yassin Al-Haj Saleh, un intellectuel marxiste dont on peut lire une interview récente traduite en castillan.

Yassin Al-Haj Saleh a été emprisonné par Hafez Al-Assad pour son appartenance au Parti Communiste dissident de Riad Aturki et a passé 16 ans en prison. Quand la révolution a commencé en mars 2011, il a du se cacher et a passé plus de deux ans dans la clandestinité, à Damas et à Raqqa, en participant à l’organisation des Coordinations Locales et en essayant de faire parvenir la voix de la révolution démocratie à l’extérieur du pays par des dénonciations et des analyses indispensables pour comprendre la légitimité et le cours de ce qu’il appelle, encore aujourd’hui et sans le moindre doute, la « révolution ».

Que s’est-il passé ces dernières années. Je résume brièvement et librement le récit de Al-Haj-Saleh, que je partage entièrement.

Il s’est passé que la dictature a tué, emprisonné, torturé et fait disparaître ou exilé du pays des dizaines de milliers de dirigeants et de militants démocratiques – tandis qu’elle libérait ou laissait tranquilles de féroces djihadistes qu’elle prétendait combattre et qui, grâce à leur existence, lui permettait de se légitimer à l’étranger.

Il s’est passé que la politique de destruction systématique, brutale, totale, appliquée par le régime – avec des bombardements aériens de populations civiles, de famines provoquées, de tortures et d’utilisation plus que probable d’armes chimiques – a facilité le protagonisme militaire du djihadisme, parfois aussi sauvage que celui du régime.

Il s’est passé que l’opposition syrienne reconnue et contrôlée par des exilés et par l’Arabie Saoudite et le Qatar (opposés entre eux) a été incapable de représenter et d’unir le front révolutionnaire de l’intérieur, contribuant ainsi au recul de la société civile et à la croissance de « l’internationalisme djihadiste », malheureusement le seul à être arrivé dans le pays.

Il s’est passé que, tandis que l’Arabie Saoudite, le Qatar et la Turquie alimentaient avec des armes, des hommes et de l’argent les groupes djihadistes et que la Russie, l’Iran, l’Irak et le Hezbollah soutenaient avec des armes, des hommes et de l’argent la dictature, les forces démocratiques, laïques et islamistes modérées ne recevaient aucune sorte d’aide solidaire, ni militaire, ni politique, de la part des supposées démocraties occidentales, ni de la part de la supposée gauche mondiale. Tandis que l’impérialisme étasunien menaçait d’une intervention - que bien peu voulaient réellement – pour finir par imposer le désarmement chimique de la dictature – en faveur d’Israël – et le désarmement conventionnel des rebelles, légitimant ainsi la dictature elle-même, l’anti-impérialisme « officiel » soutenait le gouvernement de Al-Assad et se rendait complice de ses crimes.

Il s’est passé que de nombreux intellectuels et partis de gauche, de manière pédante et avec fort peu de sensibilité éthiques, ont recommandé à leurs équivalents en Syrie, persécutés pendant des années par la dynastie Al-Assad, d’accepter le « moindre mal » de la dictature et de se soumettre au pouvoir colonial interne qui était en train de les massacrer (quand ils ne les bombardaient pas virtuellement depuis de Madrid, Caracas ou Ottawa en les accusant d’être des traîtres, des impérialistes ou des mercenaires).

Il s’est passé que la droite et la gauche, au niveau des gouvernements, des partis et des médias, ont fini par converger, sauf exceptions, dans le mythe de la « lutte antiterroriste » en abandonnant, en ignorant ou en occultant la résistance héroïque et la douleur incommensurable de millions de Syriens qui veulent la paix, la liberté et la dignité. Ce sont pourtant les Syriens qui luttent contre le terrorisme, celui du régime et de Al-Qaeda, dans un silence international assourdissant, quand ce n’est pas avec la complicité directe de toutes les forces et de toutes les puissances.

Il s’est passé, enfin, que trois ans après, deux évidences s’imposent nettement : celle que les possibilités d’autodétermination pour la Syrie ont tragiquement diminué dans le guêpier géopolitique inter-impérialiste et celle que, de toute façon, toute espoir de construction nationale démocratique, de réconciliation et de dé-djihadisation passe aujourd’hui, comme en mars 2011, par le renversement de Bachar Al-Assad et de son régime criminel fasciste.

Que ces lignes servent de solidarité et d’hommage à Yassin Al-Hajj Saleh et à tous ceux qui, comme lui, continuent à lutter pour une Syrie souveraine, libre, juste, laïque, démocratique et sociale. Et à tous ceux qui ne luttent d éjà plus, parce qu’on les a tués.

Source :
http://www.cuartopoder.es/tribuna/siria-y-la-lucha-anti-terrorista/5606

La Syrie et l’Ukraine

Santiago Alba Rico

Le 7 mars derniers, les activistes de Kafranbel, connus pour leurs slogans élaborés, exhibaient une banderole éloquente : « Frères ukrainiens, ne vous rendez pas aux Russes sauvages, continuez, ne dépendez que de vous-même et ne faites jamais confiance à la communauté internationale ». Au-delà du sentiment antirusse sommaire, justifié par le soutien de Poutine à Damas, et du non moins justifié scepticisme envers ceux qui se proclament en Occident les défenseurs de la « démocratie » et des « droits humains », la banderole de Kafranbel démontre que, tandis que les événements douloureux continuent à se produire en Syrie, le plus important, le plus déterminant, a lieu en dehors.

La chose la plus importante qui s’est passé en Syrie ces dernières semaines a effectivement eu lieu en Ukraine. Le conflit russo-étasunien – à partir d’une situation dans laquelle beaucoup ont voulu reconnaître des similitudes avec le cas syrien – prolonge en Ukraine l’écho de cette fausse guerre froide qui a commencé en Syrie et qui, depuis l’Ukraine, se projette à son tour en Syrie. Comme aucune puissance ne peut contrôler complètement les gens et comme on ne peut pas non plus entièrement dédaigner l’élément « idéologique » dans les décisions des puissants, on ne peut exclure une dérive tragique, mais, en principe, tout indique que la Russie et les Etats-Unis, forcés par l’interdépendance économique et par des intérêts communs dans d’autres conflits, vont finir par négocier sur l’Ukraine.

Comment cela affectera-t-il la Syrie ? La Syrie est une carte que la Russie, fort occupée à Kiev, ne cessera pas de jouer. Elle a ainsi annoncé un renforcement de son aide au régime de Bachar Al-Assad ainsi que la suspension de sa collaboration dans le programme de désarmement chimique de Damas. Les Etats-Unis, de leur côté, se reposent la question de leur fort timide politique de soutien aux rebelles, insinuant la possibilité d’envoyer des armes aux groupes qui combattent contre Al-Assad.

« Dialogue interne »

La possibilité que se tienne un troisième round de discussions – un Genève 3 – semble maintenant encore plus lointaine. Ainsi l’exprime les déclarations de Walid Al-Moallem, le ministre des affaires étrangères syrien. Conscient des changements sur la scène internationale et de l’avantage militaire du régime sur le terrain, c’est avec un humour noir cynique qu’il a évoqué comme inéluctable l’imminente « démission » de Lajdar Brahimi, l’envoyé de l’ONU, et a appelé à la célébration d’un «  dialogue interne » entre « patriotes », sans « pressions extérieures » ni « terroristes ».

L’autre chose importante qui s’est passé en Syrie a eu lieu dans le Golfe. Les fortes divisions au sein du Conseil de Coopération du Golfe ont mené l’Arabie Saudite, le Bahreïn et les Emirats à rappeler leurs ambassadeurs au Qatar en même temps que, suivant les pas de l’Egypte, ils déclaraient « organisation terroriste » les Frères Musulmans (ensemble avec le Hezbollah, le Jabhat-Nusra et l’ISIS). Entre autres contentieux, cette autre guerre froide moins connue entre puissances sunnites est liée au financement de groupes rebelles en Syrie, à la manipulation intéressée du cours de la guerre, ainsi qu’à la menace que les Frères Musulmans incarnent pour les régimes dictatoriaux du Golfe. Sur le terrain, le recul des djihadistes de l’ISIS en faveur du Front Islamique « modéré », dont l’Arabie Saoudite et le Qatar se disputent l’influence, s’ajoute à la débâcle de l’Armée Syrienne Libre. La destitution de Salim Idriss, son chef d’Etat-major, a provoqué une vague d’insubordination interne durement contenue après l’intervention d’Ahmed Jarba, dirigeant de la Coalition Nationale Syrienne.

En tous les cas, la crise en Ukraine n’a pas seulement éclipsé tous ces conflits subsidiaires, elle a également, et c’est bien pire, détourné l’attention publique de la situation interne en Syrie. Un rapport récent de l’ONU a dénoncé les atroces crimes de guerre et contre l’humanité commis par certains groupes rebelles, mais surtout par le régime, responsable numéro un et ultime de la guerre syrienne ; siège médiévaux par la faim, tortures, viols, bombardements systématiques de populations civiles, etc. A Homs, à Alep et dans la périphérie de Damas, plus de 250.000 personnes sont obligées de choisir entre la reddition ou la mort par inanition. La même chose se passe pour les 20.000 réfugiés palestiniens qui restent dans le camp de Yarmouk, où les bombardements ont recommencé après une trêve très provisoire et précaire qui a permit de sortir certaines personnes et d’introduire certains approvisionnements. Les Palestiniens, victimes universelles, finissent toujours par payer les pots cassés.

Comme l’écrivait la philosophe Simone Weil pendant la Guerre civile espagnole ; dans une guerre civile il n’y a que « deux classes sociales », celle qui a des armes et celle qui n’a pas d’armes. Et ceux qui en ont se comportent avec ceux qui n’en n’ont pas comme les riches avec les pauvres ou les maîtres avec les esclaves. Ceux qui n’ont pas d’armes sont les femmes, les enfants, les vieilles personnes, les malades, autrement dit les plus sensés ou les plus faibles, exposés à tous les abus et à toutes les agressions. La population de Syrie, avec ses centaines de milliers de réfugiés, ses dizaines de milliers de morts, ses dizaines de milliers de prisonniers et de disparus, continue à clamer au ciel pendant que la fausse guerre froide russo-étasunienne en Ukraine – aussi fausse que dangereuse – non seulement étouffe leurs cris mais menace en outre d’aggraver leur sort.

Source :
https://www.diagonalperiodico.net/global/22165-la-carta-siria-y-ucrania.html
Traductions françaises et intertitres pour Avanti4.be : Ataulfo Riera