La crise et l’importance de l’imagination post-capitaliste. Entretien avec David Harvey

Aubrey Robinson, David Harvey, Ronan Burtenshaw 11 septembre 2013

Il y a cinq ans, l’écroulement de Lehman Brothers a signifié la plus grande faillite dans l’histoire des Etats-Unis. La crise financière qui a suivi a provoqué la Grande Récession – la crise la plus significative dans l’histoire du capitalisme depuis la Seconde guerre mondiale. Comment devrions-nous comprendre les aspects fondamentaux de ce système actuel en crise ? Quel monde alternatif pourrions-nous imaginer ? C’est à ces questions que répond le géographe marxiste David Harvey dans cet entretien réalisé par Ronan Burtenshaw et Aubrey Robinson pour le journal « Red Pepper » (Royaume Uni). David Harvey analyse ici la façon dont les contradictions du capitalisme – dont celles concernant le logement et le salaire – indiquent la voie vers un monde alternatif. (Avanti4.be)

Vous êtes en train de travailler sur un nouveau livre, « Les 17 contradictions du capitalisme ». Pourquoi vous êtes vous penché sur ces contradictions ?

David Harvey : L’analyse du capitalisme suggère qu’il y a des contradictions significatives et fondamentales. Périodiquement, ces contradictions échappent à tout contrôle et provoquent une crise. Nous en connaissons une maintenant et je crois qu’il est important de se demander quelles furent les contradictions qui l’ont provoquée. Comment pouvons-nous analyser la crise par rapport à ces contradictions ? L’une des affirmations géniales de Marx était qu’une crise est toujours le résultat de contradictions sous-jacentes. Par conséquent, nous devrions nous pencher sur ces contradictions et non sur leurs conséquences.

L’une des contradictions que vous analysez est la différence entre la valeur d’usage et la valeur d’échange d’un bien, ou « commodity ». Pourquoi cette contradiction est-elle si fondamentale pour le capitalisme et pourquoi utilisez-vous la question du logement pour l’expliquer ?

Il faut comprendre que toute marchandise a une valeur d’usage et une valeur d’échange. Si j’ai un beefsteak, sa valeur d’usage est que je peux le manger et sa valeur d’échange est le prix que j’ai payé pour lui.

Mais le logement est très intéressant parce que sa valeur d’usage peut inclure à la fois le refuge, la vie privée, une vaste gamme de rapports affectifs entre les personnes, une longue liste de choses que t’apporte une maison. Mais il y a aussi la question de comment tu obtiens une maison. A une époque, les logements étaient construits par les mêmes personnes qui y vivaient et ils n’avaient pas de valeur d’échange. Ensuite, à partir du XVIIIe siècle a commencé un processus de construction spéculative des logements – qui furent construits pour être vendus. Depuis lors, le logement a acquis une valeur d’échange pour les consommateurs, comme une forme d’épargne.

Si j’achète une maison et paye une hypothèque, je pourrai devenir le propriétaire de la maison et je possède alors « un bien ». Et je commence alors à me préoccuper pour les caractéristiques de ce bien. Cela génère des réactions politiques intéressantes : « Pas dans mon jardin », « Je ne veux pas avoir comme voisin des personnes différentes de moi », etc.. Commence alors un processus de ségrégation dans le marché immobilier parce que les gens veulent protéger la valeur de leur épargne.

Ensuite, il y a approximativement trente ans, les gens ont commencé à utiliser le logement comme une affaire spéculative. On pouvait acheter une maison et « se faire de l’argent » - tu achetais une maison pour 200.000£ et après un an tu pouvais la vendre pour 250.000 £. Tu gagnais ainsi 50.000£ ; pourquoi hésiter ? C’est donc la valeur d’échange qui s’est imposée. Et à partir de là a surgi le boom immobilier spéculatif. En 2000, après une crise boursière internationale, les excédents de capitaux ont commencé à se concentrer dans le marché immobilier. C’est un type de marché intéressant pour eux. Si les prix du logement grimpent, beaucoup de gens auront l’idée d’acheter une maison pour la revendre ensuite et il se crée une bulle immobilière. Celle-ci gonfle jusqu’à ce qu’elle explose. Et tout d’un coup, beaucoup de gens se rendent compte qu’ils ne peuvent plus jouir de la valeur d’usage du logement parce que le système de valeur d’échange l’a détruit.

Cela entraîne une question : est-ce une bonne idée de permettre que la valeur d’usage du logement, qui est vitale pour les gens, soit déterminée par un système de valeur d’échange complètement fou ? Cela n’est pas un problème exclusif du logement mais se retrouve aussi dans l’enseignement et dans la santé. On a déconnecté les dynamiques de la valeur d’échange en pensant que cela alimenterait la valeur d’usage, mais ce qui arrive fréquemment c’est que la valeur d’échange détruit la valeur d’usage et les gens se retrouvent dépourvus de bons services pour la santé, l’éducation et le logement. C’est pour cela que je crois qu’il est très important de se pencher sur la distinction entre valeur d’usage et valeur d’échange.

Une autre contradiction décrite par vous concerne le processus de changement, tout au long du temps, entre l’emphase mise sur l’offre dans la production et l’emphase mise sur la demande dans la consommation capitaliste. Pourriez-vous expliquer comment cette contradiction s’est manifestée au XXe siècle et en quoi est-elle si importante ?

L’un des problèmes les plus importants est de maintenir une demande adéquate sur le marché afin de pouvoir absorber ce que produit le capital. L’autre est de créer les conditions pour que le capital puisse produire en obtenant des profits.

Ces conditions de production avec profits signifient souvent l’élimination du travail. Cela implique la compression des salaires – payer des salaires de plus en plus bas – pour augmenter le taux de profit. Ainsi, du point de vue de la production, on tente de pressurer le travailleur autant qu’il soit possible parce que cela augmente les profits. Mais surgit alors la question : qui va acheter les marchandises ? Si le travailleur est pressuré au maximum, où est donc votre marché ? Si on pressure trop le travailleur on provoque une crise parce qu’il n’y aura pas assez de demande sur le marché pour absorber les marchandises.

Peu après la crise de 1930 a prédominé l’interprétation selon laquelle le problème résidait dans l’insuffisance de la demande. Il y a donc eu des changements (le « New Deal ») destinés à accroître les investissements étatiques pour construire de nouvelles routes, développer des services publics, etc. Ils ont dit « nous allons revitaliser l’économie en stimulant une demande financée par l’endettement » et il y a eu de la sorte un tournant en faveur de la théorie keynésienne. A la fin des années 1930 il y avait une forte capacité de contrôle de la demande avec un haut niveau d’intervention de l’Etat dans l’économie. En conséquence, le taux de croissance a été très élevé, mais un taux de croissance élevé entraîne une augmentation du pouvoir de la classe travailleuse par l’augmentation des salaires et des syndicats plus forts. Des syndicats forts et des salaires élevés impliquent que le taux de profit commence à décroître. Le capital est alors en crise parce qu’il ne pressure pas assez le travail et il se produit alors un nouveau changement.

A partir des années 1970, ce sont les théories de Milton Friedman et de l’Ecole de Chicago qui gagnent en faveur. Elles sont devenues dominantes dans la théorie économique et on a commencé à mettre l’emphase sur l’offre et en particulier sur les salaires. Il y a eu une compression des salaires qui a commencée dans les années 1970. Ronald Reagan a écrasé la grève des contrôleurs aériens ; Thatcher les mineurs britanniques ; Pinochet a massacré les militants de gauche. Une vaste offensive contre le travail a été déclenchée, ce qui a augmenté le taux de profit. Quand nous arrivons aux années 1980, le taux de profit a grimpé parce que les salaires étaient comprimés et le capital se portait très bien. Mais s’est posé ensuite le problème de savoir comment vendre les marchandises.

Les années 1990 se sont caractérisées par l’économie de l’endettement. Ils ont commencé à encourager les gens à demander des prêts, ce qui a stimulé l’émergence d’une économie basée sur les cartes de crédits et une économie immobilière financée par les hypothèques. Cela a permis d’occulter le fait qu’il n’y avait pas une demande réelle, ce qui a finalement explosé en 2007-2008.

Le capital formule cette question : « de quel côté est-tu : du côté de l’offre ou de la demande ? ». Mon point de vue sur un monde anticapitaliste est qu’il faut unifier cette dualité. Nous devons revenir à la valeur d’usage. Quelles sont les valeurs d’usage dont les gens ont besoin et comment organisons-nous la production pour faire en sorte qu’on puisse satisfaire ces valeurs d’usage ?

Il semble que nous sommes dans une crise de la demande et cependant l’austérité est une tentative de trouver une solution dans l’offre. Comment comprendre cela ?

Il faut distinguer les intérêts du système capitalisme comme un tout et ce qui est intéresse spécifiquement la classe capitaliste, ou une fraction de celle-ci. Au cours de cette crise, et de manière marquée, les choses vont plutôt bien pour la classe capitaliste. Certains d’entre eux ont été affectés par la crise, mais la majorité s’en sort extrêmement bien. Selon des études récentes dans les pays de l’OCDE, l’inégalité sociale a augmentée de manière significative depuis le début de la crise, ce qui signifie que les bénéfices de cette crise ont rempli les poches des classes supérieures. En d’autres termes, ils ne veulent pas sortir de la crise parce que cela leur convient très bien.

L’ensemble de la population est en train de souffrir et le capitalisme, en tant que tout, n’est pas en très bonne santé mais la classe capitaliste – et particulière l’oligarchie – se porte extrêmement bien. Il y a de nombreuses situations dans lesquelles les capitalistes au niveau individuel agissent en fonction de leurs propres intérêts de classe et peuvent faire des choses qui sont préjudiciables pour le système capitaliste dans son ensemble. Je crois que nous sommes actuellement dans une situation de ce genre.

Vous avez récemment déclaré que l’une des choses que nous devrions faire à gauche est de développer l’imagination port-capitaliste, en commençant par nous demander comment serait un monde post-capitaliste. Pourquoi est-ce si important ? Selon vous, comment serait un monde post-capitaliste ?

C’est important parce que pendant très longtemps on nous a bourrés le crâne avec l’idée qu’il n’y a pas d’alternative. L’une des premières choses que nous devons faire est de penser l’alternative pour pouvoir commencer à la construire.

La gauche est devenue si complaisante avec le néolibéralisme qu’il est difficile de distinguer entre ses partis politiques et ceux de droite, excepté sur des questions nationales ou sociales. Mais en politique économique, il n’y a pas beaucoup de différences. Nous devons élaborer une économie politique alternative au fonctionnement du capitalisme et il y a déjà certains principes. C’est pour cela que les contradictions sont intéressantes. Si tu observes chacune d’elles, par exemple la contradiction entre la valeur d’usage et d’échange, on tire alors comme conclusion que le monde alternatif sera caractérisé par la création de valeurs d’usage. Il faut donc se concentrer sur elles et réduire le rôle des valeurs d’échange. (…)

En changeant chacune de ces contradictions ont parviendra à une société différente, qui sera beaucoup plus rationnelle que celle d’aujourd’hui. Ce qui se passe aujourd’hui c’est que nous produisons des choses et qu’ensuite on tente de persuader les consommateurs de consommer quoi que ce soit que nous produisons au lieu de produire en fonction de ce que les gens ont besoin ou veulent. A la place, nous devrions évaluer quelles sont les besoins et les souhaits élémentaires et ensuite mettre en marche un système de production pour les satisfaire. En éliminant la dynamique de la valeur d’échange on peut réorganiser tout le système d’une manière différente. On peut imaginer la direction que prendrait une alternative socialiste à mesure qu’elle rompt avec cette forme dominante d’accumulation du capital, qui détermine tout aujourd’hui.

Source :
http://www.redpepper.org./david-harvey-interview-the-importance-of-postcapitalist-imagination/
Traduction française pour Avanti4.be : G. Cluseret