La crise du travail de soins : origines, fausses solutions et opportunités

Sandra Ezquerra 21 juillet 2014

Cela fait plusieurs années que l’on parle d’une crise du travail de soins dans l’Etat espagnol et dans d’autres pays occidentaux. Le vieillissement de la population, l’incorporation généralisée des femmes au marché du travail, ainsi que les effets de décennies de politiques néolibérales de privatisations de l’Etat-Providence, tout cela a multiplié les charges et les responsabilités de nombreuses femmes ayant des proches en situation de dépendance. Ces phénomènes ont mis en évidence un vide de « présence » et d’attention pour de nombreuses personnes en situation d’autonomie restreinte.

Depuis toujours, les soins aux personnes et la reproduction de la vie ont été traitées par le monde de l’économie et de la politique comme des phénomènes secondaires relevant du domaine du privé et du foyer. Le fait que ces activités aient traditionnellement été réalisées par des femmes de manière non rémunérée dans le cadre familial, ainsi que l’absence de toute reconnaissance de leur rôle de soutien fondamental du système capitaliste, ont contribué à leur invisibilisation (Carrasco, 2006).

Le présent article se propose, en accord avec de nombreuses économistes, sociologues et militantes féministes, de remettre en question la vision du travail de soins et de reproduction de la vie comme secondaires, non seulement dans la société actuelle mais aussi dans l’agenda social et politique anticapitaliste. Loin d’être un simple appendice du système productif, le travail de soins est profondément entrelacé avec celui-ci dont il garantit la survie et la reproduction.

Néanmoins, alors que la notion du travail de soins est basée de manière inhérente sur la logique du bien être des personnes et de la solidarité entre elles, le système capitaliste repose par contre sur la logique du profit économique, de l’accumulation et l’inégalité. Comme on le détaille à la suite, situer le travail de soins, ainsi que sa crise actuelle, au centre de notre analyse et de nos actions politiques, implique un énorme potentiel subversif car il nous rappelle, une fois de plus, l’impossibilité de construire une société basée sur la logique du bien être dans le cadre du capitalisme [1] et offre un cadre analytique à partir duquel on peut critiquer le système capitaliste patriarcal et avancer des alternatives à ce dernier.

Les origines de la crise du travail de soins

De nombreux pays occidentaux, dont l’Etat espagnol, souffrent aujourd’hui de ce qu’on a appelé la crise du travail de soins, laquelle a été le résultat de l’entrée massive des femmes dans le marché du travail au cours des dernières décennies, du vieillissement progressif de la population et des négligences d’un l’Etat-Providence platement subsidiaire. Ces facteurs, couplés aux nouveaux modèles de croissance urbaine qui, bien souvent, entraînent la disparition de lieux et de processus collectifs du travail de soins, ainsi que la précarisation et l’atomisation de nos vies quotidiennes, ont mis en lumière le caractère insoutenable de l’organisation traditionnelle du travail de soins et la nécessité de redistribuer les responsabilités.

Alors que ce contexte a offert l’opportunité de repenser la forme avec laquelle le travail de soins est partagé et exercé par différents acteurs sociaux, la réponse a été profondément décevante, vu que le travail de soins continue à être considéré comme une tâche incombant de manière inhérente aux femmes, tout en restant marginal ou socialement et économiquement sans valeur. En ce qui concerne l’Etat, tandis qu’on a pu récemment constater dans l’Etat espagnol une certaine augmentation des garderies ou l’adoption de la Loi sur la Dépendance, ces réponses sont de simples emplâtres qui ne remettent pas en question la division sexuelle du travail. Elles sont en outre neutralisées par la poursuite de la chimère irrationnelle du déficit budgétaire zéro, qui sert d’alibi à la mise en œuvre des politiques néolibérales de privatisation, de libéralisation et de dérégularisation des services publics. Pour leur part, les entreprises sont restées cohérentes avec elles-mêmes en évitant toute forme de changement pouvant les écarter de leur logique de profit. Par exemple, l’introduction du travail à temps partiel pour des centaines de milliers de femmes n’a répondu ni à la logique de conciliation entre travail et vie privée, ni à la croissante flexibilisation et précarisation du marché du travail dont les femmes sont les principales victimes.

Tout cela a inévitablement un impact sur la réorganisation des responsabilités du travail de soins dans les foyers et en dehors de ceux-ci. Face à l’affaiblissement de la famille élargie en tant que réseau d’appui fondamental, et à la persistante échappatoire des responsabilités de la part des hommes, les femmes restent toujours considérées comme les principales pourvoyeuses du travail de soins et de reproduction. Et cela se passe parallèlement à notre sur-exploitation spécifique sur le marché du travail et à l’accentuation de notre « double journée de travail ». Une « présence dédoublée » qui, comme l’exprime Izquierdo (2003) ressemble de plus en plus à une « double présence-absence ».

Face à la difficulté d’obtenir un soutien de la part de l’Etat ou de leurs proches, les plus privilégiées ont recourt au marché pour acheter une « présence » et un travail de soin marchand qui, dans une grande mesure, est réalisé par des femmes migrantes (Parella, 2003) et disposant d’un sous-statut régulé par le Décret royal 1424/1985 qui ne le reconnaît pas comme un « travail réel ».

« Solutions » à la crise du travail de soins

Si les Etats occidentaux éludent leur responsabilité à l’heure d’apporter des solutions publiques et sociales à la crise du travail de soins, ils ne montrent par contre aucune honte à élaborer des lois xénophobes et sexistes qui canalisent l’entrée des femmes migrantes dans l’Europe forteresse, en leur offrant comme unique opportunité de travail et de survie la réalisation de tâches reproductives dont personne ne se soucie (Mestre, 2001, Ezquerra, 2008).

Mais le mécanisme est encore plus pervers : la disposition d’une armée de réserve de travailleuses de soins immigrées (Haro Encinas, 2000) n’est rien d’autre que le résultat de l’exode croissant de millions de femmes des pays de la périphérie causé par la restructuration économique imposée par l’Occident et ses institutions financières depuis des décennies. Les fameux programmes d’ajustement structurel n’ont fait que perpétuer la crise économique dans les pays du Sud, crise s’exprimant par des taux de chômage élevés et par une asphyxie du secteur public qui frappent de façon particulièrement sévère les femmes de ces pays. Face à l’impossibilité de subvenir aux besoins de leurs propres familles, bon nombre d’entre elles émigrent vers des pays comme l’Etat espagnol afin de s’occuper des familles des autres.

Ainsi, l’incapacité de résoudre la crise du travail de soins dans le cadre de l’Etat-Providence des démocraties libérales occidentales transforme la crise pérenne des pays de la périphérie en un prétexte qui permet d’importer des millions de travailleuses de soins. Leur véritable diaspora remplit la fonction de rendre invisible l’incompatibilité existante entre le maintient du système capitaliste et celui de la vie et aiguise de manière profonde, comme les autres crises, celle du travail de soins dans les pays du Sud.

Face aux changements socio-démographiques décrit ici et à la restructuration économique qui se produit tant au Nord qu’au Sud, les femmes de pays comme l’Equateur, la Bolivie, le Mexique ou les Philippines, finissent non seulement par subventionner nos gouvernements en chargeant sur leurs épaules, et dans des conditions de précarité extrêmes, les tâches de reproduction de la vie, mais elles maintiennent en outre « à flot » les gouvernements et les économies de leurs pays d’origine par l’envoi de transferts massifs d’argent qui, dans de nombreux cas, dépassent de loin les autres sources de devises et qui deviennent fondamentaux pour la survie d’une partie de la population (Fulleros et Lee, 1989, Chang, 2000, Ezquerra, 2007a). Au milieu de tout ceci, et dans le cadre d’une croissante division hiérarchique internationale du travail et des droits, pendant que ces femmes préparent nos repas, font nos lits, gardent nos enfants et accompagnent nos personnes âgées, leurs filles grandissent seules pendant des années jusqu’à ce qu’elles finissent par se substituer à leurs mères en laissant, elles aussi, leurs familles en arrière (Parrenas, 2001, 2005). De cette manière, la « chaîne internationale du travail de soins » devient un cercle vicieux dramatique qui garantit la perpétuation du système capitaliste patriarcal.

Les prétendues « solutions » à la crise du travail de soins ne sont pas parvenues non plus à altérer la division sexuelle du travail dans les foyers, ni la composante de classe de l’organisation du travail reproductif dans les pays avancés. Elles ont au contraire entraîné leur complexification ; les contradictions décrites ne sont pas en train de se résoudre par l’implication équitable des hommes dans le travail de soins, ni par un renforcement du rôle d’attention de l’Etat, ni, encore moins, par une « humanisation » du système économique.

L’entrée de centaines de milliers de femmes migrantes dans les foyers espagnols en tant que main d’œuvre reproductive masque l’oppression patriarcale des femmes autochtones vu que, bien souvent, au lieu de lutter pour modifier les rôles genrés au sein de la famille, ces dernières délèguent une partie de ce rôle à des femmes placée dans une claire situation de subordination du fait de leur origine nationale, de leur position socio-économique et de leur situation administrative. Ce déplacement de la division sexuelle du travail et de l’oppression de genre qui l’accompagne reposent sur l’exploitation au travail des « remplaçantes » et leur discrimination raciale sur un marché du travail profondément segmenté.

Ainsi, au lieu de trouver une réponse dans la remise en question des stéréotypes de genre et de classe existants dans l’organisation de la société, les contradictions rendues visibles par la crise du travail de soins sont gérées par une « privatisation de la solution » (Ezquerra, 2007b), qui continue à exempter l’Etat, le marché et les hommes de toute responsabilité et introduit de nouveaux axes d’inégalité.

De la crise en tant que symptôme à la crise en tant qu’opportunité

Le système capitaliste ne peut pas intégrer le travail de soins dans son fonctionnement, à moins de le faire sous forme de service marchand ou de politiques purement testimoniales. Et, bien entendu, cela ne compte pas. La logique du travail de soins, comprise comme le maintien et la reproduction de la vie en tant que bien absolu, n’entre pas en ligne dans les bilans comptables du système, ni pour ses politiques (néo)keynésiennes, il fait au contraire entrer en contradiction cette logique basée sur la nécessité d’accumulation et de destruction infinies, sur l’exploitation, sur l’inégalité et sur la marginalisation d’une grande partie de la population mondiale.

Comme l’exprimait récemment Amaia Pérez Orozco lors des Journées Féministes de Grenade, le capitalisme nie la vie et le patriarcat la fait reposer sur les épaules des femmes. Nonobstant, « Le travail de soins est une question stratégique à partir duquel on peut remettre en question la perversité d’un système économique qui nie toute responsabilité sociale dans la sauvegarde de la vie et qui a besoin de l’exclusion et l’invisibilisation – hétérogène et multidimensionnelle – de multiples collectifs sociaux pour se maintenir » (Pérez Orozco, 2006).

Les processus avec lesquels ont a voulu « résoudre » la crise du travail de soins n’ont rien fait d’autre que d’accentuer encore plus ces contradictions. La double journée de travail pour des millions de femmes, l’apparition de mesures sociales purement symboliques et l’augmentation de l’exclusion sociale dans les pays avancés sont à la fois masqués et aggravés par l’internationalisation de la division du travail – qui, outre à être sexuelle, est également raciale et même géopolitique -, ainsi qu’à la suite de la massification et de la féminisation des flux migratoires.

C’est précisément cette complémentarité perverse entre le capitalisme mondialisé et le patriarcat qui représente un signal non équivoque de la nécessité d’une alliance entre le féminisme et l’anticapitalisme dans ses versions les plus internationalistes. Les raisons ne manquent pas pour marcher ensemble dans la remise en question du système actuel et dans la construction d’alternatives. Un tel processus doit obligatoirement passer par un énorme effort d’imagination car des siècles de capitalisme patriarcal - outre à avoir sérieusement limité notre capacité de survie autonome, ainsi que nos liens mutuels et avec l’environnement - nous a dépouillé de la chose la plus importante : notre capacité à rêver d’autres logiques. Face à ce triomphe apparent du capitalisme, non seulement sur le plan matériel mais aussi idéologique, il nous revient - pourquoi pas ? - d’inventer de nouvelles formes et de nouveaux mondes et, surtout, de nouveaux mots, de nouveaux concepts et de nouveaux droits pour les nommer et leur donner forme.

S’il s’agit réellement - et je pense que c’est bien le cas – de situer la vie, le travail de soins et le bien être au centre de la société que nous voulons construire, nous devons trouver les méthodes permettant que ces derniers cessent d’être conçus comme des activités relevant de manière inhérente des femmes. Nous devons également parvenir à ce qu’ils cessent d’être subordonnés à la logique du profit et qu’ils deviennent « profitables » pour eux-mêmes. Nous parlons ici de la nécessité de bouleverser le système, de le secouer de haut en bas. Néanmoins, vers où voulons nous aller ? Comment y arriver ? Quelles propositions ou mesures concrètes sont nécessaires ?

La construction d’une société basée sur la satisfaction des besoins et la soutenabilité de la vie passe irrémédiablement par un déplacement de la centralité du travail « productif » au delà de celui qui est socialement nécessaire. Elle passe également par un dépassement d’une notion de la citoyenneté reposant sur le sujet « homme blanc, bourgeois et adulte » comme incarnant l’idéal d’autonomie [2] qui caractérise les sociétés dont le marché est le centre (Mohanty, 2003). Il s’agit de remettre en question le détournement structurel actuel des notions de citoyenneté, de « bien commun » et de travail et la manière avec laquelle il marque le caractère profondément anti-démocratique de la société dans laquelle nous vivons. Cela amènera une réorganisation des priorités qui devra, inévitablement, également affecter notre conception et notre organisation du temps, de l’espace, des relations intimes, de la vie en communauté, des rapports de genre, du rôle de l’Etat dans nos vies, de la responsabilité sociale, de ce que signifie être un « homme » et une « femme », de ce que signifie être autonome, interdépendant, utile, marginal, être une charge, sur ce qui nous satisfait, nous rend heureux ou nous laisse indifférents.

Mais il ne suffit pas d’être visionnaires. Il est nécessaire de rendre opérationnelles ces logiques de changements par des mesures concrètes et de les combiner avec des revendications qui impliquent des améliorations à court terme pour les secteurs sociaux en situation de précarité et d’exclusion. Des améliorations qui, au lieu d’être cooptées et utilisées pour perpétuer le système que nous voulons renverser, serviront de point d’appui pour un changement structurel (Pérez Orozco, 2006).

Dans leur travail quotidien, le féminisme et l’anticapitalisme doivent continuer à chercher des espaces communs à partir desquels on puisse expliciter le rapport inséparable existant entre travail précaire et division sexuelle du travail au foyer (Ibid) ; entre « travail/emploi » et « non travail » (Carrasco, 2006) ; entre conciliation, coresponsabilité, droits sociaux et socialisation du travail de soins ; entre l’émancipation sociale et économique des femmes d’« ici » et les effets dévastateurs que l’immigration massive de femmes d’autres lieux impose dans leurs pays d’origine, dans leurs familles, dans leurs vies ; entre le déclin de l’Etat-Providence au Nord et la (des)structuration économique rampante des pays du Sud. En définitive, il s’agit de continuer à identifier les points où se croisent les multiples oppressions et structures qui permettent la reproduction du système et, à partir de ces intersections, redonner au travail de soins, au bien être et à la vie la place qui leur incombent.

Article publié dans la revue Viento Sur (Etat espagnol), n°108, février 2010. Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

Références :

• Carrasco, C. (2006) « La paradoja del cuidado : necesario pero invisible », Revista de Economia Critica, 5, 39-64.
• Chang, G. (2000) Disposable Domestics. Cambridge, MA : South End Presse.
• Ezquerra, S. (2007a) « Hacia un analisis interseccional de la regulacion de las migraciones : la convergencia de género, raza y clase social ». En E. Santamaria (ed.) Los retos espistemologicos de las migraciones transnacionales. Barcelone, Anthropos.
• Ezquerra, S. (2007b) « Gender, migration, and the State : Filipino Women and reproductive labor in the United States ». Kasarilan : Philippine Journal of Third World Studies, 22 (1), 117-144.
• Ezquerra, S. (2008) The regulation of the South-North transfer of reproductive labor : Filippino women in Spain and the United States. Eugene, OR : University of Oregon.
• Fulleros, A. Et Lee, L. (1989) The debt crisis ? Atreadmill of poverty for Filippino women. Manila : Kalayaan.
• Izquierdo , M. J. (2003) « Del sexismo y la mercantilizacion del cuidado a su socializacion : Hacia une politica democratica del cuidado ». En Congreso Internacional SARE Cuidar cuesta : costes y benficios del cuidado, Donostia : Emakunde-Instituto Vasco de la Mujer y Comunidad Europea/Foro Social Europeo.
• Mestre, R. (2001) Feminisme, dret i immigracio : una critica a la llei d’estrangeria. Valencia : Depertamento de Filosofia del Derecho Moral y Politica. Universidad de Valencia.
• Mohanty, C. (2003) Feminism without borders. Durham : Duke University Press.
• Parella, S. (2003) Mujer, immigrante y trabajadora : la triple discriminacion. Barcelona : Anthropos.
• Parrenas, E. (2001) Servants of globalization. Women, migration and domestic work. Standford, CA : Standford University Press.
• Parrenas, R. (2005) Children of global migration. Transnational families and gendered woes. Standford, CA : Standford University Press.

Notes :


[11.Cette incompatibilité, bien qu’elle soit clairement visible dans le cas du travail de soins aux personnes, se manifeste également dans d’autres domaines comme le travail de soins à la planète. Les crises alimentaires et écologiques actuelles sont principalement des symptômes et des résultats de la progression implacable du capitalisme basé sur la logique de la création destructive.

[2Maria José Capellin, dans Pérez Orozco (2006).