La crise de la zone euro : des sauvetages à la rupture ?

Joel Sans 9 décembre 2012

La recrudescence de la crise économique met l’Union européenne dans la situation la plus critique de son histoire. Les sauvetages se succèdent tandis que l’Allemagne rejette l’option des euros bons ou de l’unification bancaire. Les différents intérêts des classes dirigeantes européennes face à la crise sont importants à saisir pour comprendre l’ampleur des problèmes.

Les tensions croissantes au sein de la zone euro sont liées à la nature de la monnaie commune et de ses institutions. Malgré la rhétorique selon laquelle l’Union européenne s’est construite pour favoriser la coexistence et la paix entre les peuples européens, la réalité est que, depuis les premières pierres posées en 1957 avec la Communauté Economique Européenne (CEE) jusqu’à l’euro actuel, la construction de cet édifice institutionnel n’a eu comme fonction que de former un puissant bloc économique pour faire face à la concurrence internationale.

La création d’une monnaie unique a été un pas de plus dans ce projet. L’euro n’est pas seulement une monnaie destinée à faciliter les échanges commerciaux, elle se veut également une monnaie mondiale, ou de réserve, pour les investisseurs internationaux afin de rivaliser avec le dollar. Le traitement extrêmement favorable que l’UE accorde aux marchés financiers est directement lié à cette volonté [1].

Cependant, l’intégration européenne connaît d’importants déséquilibres structurels internes. En premier lieu, la formation de ce bloc s’est réalisée en maintenant les Etats nations, ce qui a automatiquement entraîné des divergences d’orientations, comme celles prévalant entre l’Allemagne et la France [2]. De fait, l’Allemagne a tenté d’orienter la construction de l’UE pour rétablir son hégémonie sur l’Europe, cette fois ci par des méthodes économiques.

En outre, les Etats européens ont des bases économiques différentes. Le principal déséquilibre concerne les pays du centre (Allemagne, France, Hollande, parmi d’autres) et ceux de la périphérie (Grèce, Portugal, Irlande, Etat espagnol et Italie). Les pays du centre sont principalement des pays exportateurs et pour une part significative à destination des pays de la périphérie. Ces derniers, par contre, ont un déficit commercial important car ils importent plus qu’ils n’exportent. Ce rapport inégal a été soutenu par une politique de prêts fournis par les banques des pays centraux vers la périphérie. L’existence d’une monnaie unique et d’un taux bas d’intérêt dans l’ensemble de la zone euro a, de manière intentionnelle, favorisé le crédit bon marché afin de lubrifier ce processus.

Mais l’existence d’un crédit bon marché a également facilité la formation de bulles spéculatives financières dans les pays de la périphérie, souvent liées à l’immobilier, ainsi que des niveaux d’endettements élevés, surtout dans le secteur privé.

Cette croissance de l’activité financière n’est pas accidentelle, elle découle des problèmes de rentabilité que rencontre le capitalisme depuis les années 1970 [3]. Les bas taux de profit obtenus depuis lors dans l’économie réelle ont entraîné une bonne partie des capitaux disponibles vers la finance au détriment de l’investissement productif. Bien que pendant un certain temps les processus spéculatifs élèvent artificiellement les prix et permettent des bénéfices élevés, il arrive toujours un moment où la bulle explose. C’est ce qui s’est passé en 2007.

Quand la crise a éclaté, toute l’apparente prospérité européenne a volé en éclats. Les chaînes de prêts qui avaient fonctionné pendant plus d’une décennie se sont paralysés par la crainte de ne plus être remboursés et des banques et des entreprises importantes se sont retrouvées au bord de la faillite. L’intervention rapide des Etats, qui ont injecté de l’argent public à ces compagnies, a momentanément évité un effondrement généralisé mais a aussi transféré les problèmes du secteur privé à l’Etat, sous forme de dette publique. Depuis 2009, la crise de la dette souveraine n’est rien d’autre qu’une nouvelle phase de la crise qui a mené au « sauvetage » de la Grèce, du Portugal, de l’Irlande et du système bancaire espagnol.

Ces sauvetages – dont l’objectif principal est de protéger les banques françaises et allemandes – ne sont pas en train de résoudre l’instabilité, que du contraire. Les plans d’ajustement drastiques imposés par la Troïka (Banque Centrale Européenne, Commission Européenne et Fond Monétaire International) ont mené à une contraction des économies « sauvées ». Les résultats pour ces Etats se sont concrétisés dans une baisse des revenus, une augmentation du déficit public et des taux d’intérêts plus élevés pour payer leur dette ; une spirale descendante qui entraîne ces pays vers la ruine. La Grèce se retrouve aujourd’hui dans une dépression économique similaire à celle des années 1930 (avec des chutes de plus de 5% du PIB) tandis que l’Etat espagnol entre dans une dynamique similaire.

Les intérêts de l’Allemagne

Ainsi, l’UE est un cadre institutionnel commun où des Etats inégaux tentent de maintenir un équilibre entre les bénéfices obtenus par leur union et la défense de leurs « intérêts nationaux » particuliers respectifs. Le projet de l’Allemagne est de maintenir une monnaie forte et de faire de l’UE une puissance exportatrice grâce à la réduction des « coûts » salariaux - tout comme ce pays l’a fait dans la dernière décennie – tout en assurant un transfert des investissements publics dans le secteur privé.

Les réticences de l’Allemagne à ce que la BCE procède à des achats directs de dettes publiques (ce qui lui est interdit), que l’on créé des euros bons ou que l’ont organise un système bancaire européen sont dues au fait que ce pays devrait alors partager les risques des dettes périphériques, ce qui augmenterait ses taux d’intérêts et ce qu’elle paie pour se financer. L’Allemagne ne cédera pas tant que son projet ne sera pas consolidé, ce qui explique la lenteur des réactions d’Angela Merkel et de la BCE. Comme le souligne Alex Callinicos : « la stratégie de la chancelière consiste toujours à user des pressions créées par la crise de la zone euro pour obliger les autres Etats membres à former une union fiscale qui généralise et perpétue le régime d’austérité qui a été imposé à la Grèce, à l’Irlande et au Portugal en tant que réponse d’urgence à la crise. Tout pas en avant vers la création d’une union bancaire devra se faire en acceptant ce régime » [4].

Mais dans le cours de ce projet surgissent des facteurs imprévus. D’une part, l’explosion de panique financière qui a mené, en juillet dernier, la prime de risque de l’Etat espagnol à dépasser les 650 points et mis à l’ordre du jour son sauvetage. D’autre part, l’apparition d’une opposition massive à l’austérité qui, en Grèce, a entraîné une crise politique des partis pro-austérité depuis les dernières élections [5].

Les risques sont très élevés. Les pays de la périphérie sont fortement endettés avec les banques des pays centraux. D’après l’économiste marxiste Michael Roberts, la somme totale de l’argent prêté à la Grèce représente 500 milliards d’euros, soit 5% du PIB la zone euro. L’Allemagne et la France sont exposés à hauteur de 150 milliards chacun [6]. Et une première estimation de ce que coûterait le sauvetage de l’Etat espagnol – sans cesse plus probable – avance le chiffre de 300 milliards d’euros nécessaires [7], une quantité énorme qui déstabiliserait les mécanismes actuels. Selon l’économiste Guglielmo Carchedi : « l’effondrement des pays faibles déclenchera une série de faillites bancaires qui atteindra également les pays forts. Cela pourrait déchaîner la crise financière généraliser qui n’a été que postposée jusqu’à présent » [8].

Nous sommes face à un déphasage entre la rapidité de l’évolution de la crise de la zone euro et la rapidité des réponses pour la résoudre. Comme l’a très justement commenté un journaliste britannique : « les grandes idées pour sauver la monnaie unique prendront des années - et pas des mois - à se concrétiser alors que la menace d’effondrement est immédiate » [9].

La rupture possible

La rupture de la zone euro est donc sans cesse plus probable. L’idée qui prédomine dans une partie de la gauche selon laquelle la crise actuelle n’est qu’une simple escroquerie fabriquée par la classe dirigeante pour augmenter ses profits permet difficilement de comprendre le chaos actuel. Bien qu’il soit tout à fait exact que ceux d’en haut gèrent la crise à leur profit, il s’agit bel et bien d’une crise réelle, hors de contrôle, et la classe dirigeante n’a aucune recette efficace pour y faire face.

L’idéologie européiste a réussie à se vendre comme progressiste. Mais si nous comprenons que l’UE est construite dans l’intérêt du grand capital et de la finance ainsi qu’au profit des pays centraux aux dépens de ceux de la périphérie, alors la question n’est plus de savoir s’il faut y rester ou non, mais bien de quelle manière l’abandonner. Comme le dit Costas Lapavistas, la gauche « ne devrait pas entrer dans le jeu de protéger l’union monétaire à partir du moment où la classe travailleuse européenne n’y a aucun intérêt », elle doit au contraire « appeler à une sortie progressiste »  [10].

Il est vrai qu’il y a des secteurs de la classe dirigeante allemande qui commencent à voir de manière positive une sortie de la Grèce de la zone euro. Cependant, une sortie de la Grèce décidée par l’UE et la pression internationale des grandes puissances n’est pas la même chose qu’une rupture réalisée dans les intérêts de la population. Une sortie qui implique nécessairement d’empêcher la fuite des capitaux et de cesser de payer la dette.

Joel Sans (@JoelSansM) est militant de En lluita/En lucha. Source :
http://enlucha.wordpress.com/2012/10/10/la-crisis-de-la-eurozona-de-los-rescates-a-la-ruptura/ Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera


[1Carchedi, G., 2012 : « Desde la crisis de la plusvalía a la crisis del euro ». http://marxismocritico.com/2012/05/04/desde-la-crisis-de-la-plusvalia-a-

[2Gago, A., 2010 : « La (Des)Unión Europea ante la crisis », La Hiedra nº 27, décembre 2010. http://www.enlucha.org/site/?q=node/15529

[3Mendoza, D. y Sans, J., 2011 : « ¿En caída libre ? Los desequilibrios globales de la economía », La Hiedra. nº 1 automne 2011. http://www.enlucha.org/site/?q=node/16573

[4Callinicos, A., 2012 : « The second coming of the radical left », International Socialism nº135, juillet.http://www.isj.org.uk/index.php4?id=819&;;issue=135

[5Ibid

[6Ibid

[7Eliott, L., 2012 : « Spanish bailout is now inevitable ». The Guardian*, 23 juillet. http://apps.facebook.com/theguardian/business/2012/jul/23/eurozone-spani

[8Carchedi, G. : op cit

[9Eliott, L. : op cit

[10Lapavitsas, Costas, 2012 : « Interview : Working people have no interest in saving the euro », en International Socialism. Nº 133, janvier 2012. http://www.isj.org.uk/index.php4?id=776&;;issue=133