La confiance, le capitalisme et l’idéologie

Maciek Wisniewski 18 février 2014

Selon ses apologistes, le capitalisme – depuis les « pères fondateurs » (Locke, Smith, etc.) jusqu’à aujourd’hui – est un système reposant sur la « confiance ». Néanmoins, cet argument fonctionne en dehors de la réalité de l’économie moderne, guidée non pas par la vieille éthique mercantile ou d’investissement à long terme, mais par le profit à court terme, la spéculation, la volatilité des marchés, le « casino banking » et les transactions trompeuses. Dans le capitalisme tardif, la confiance n’est pas une valeur récompensée, elle ne caractérise nullement les rapports de travail ou de marché. C’est un concept vide qui fait partie de la mythologie capitaliste et un instrument idéologique en temps de crise.

Pour Ulrich Beck, les fondements de notre société sont le risque et l’incertitude (« La société du risque », 1992). De même pour Zygmunt Bauman : la confiance était propre aux temps du capitalisme « solide », non « liquide » (« La modernité liquide », 2000). Comment peut-on confier au « runaway capital » ou au «  runaway factory » ? Promouvoir des concepts anachroniques séparés de la réalité et créer de la confusion sur les fondements et les conflits réels dans le capitalisme, telle a été l’opération idéologique de la « fin de l’histoire ». Ce n’est pas pour rien que son gourou – Francis Fukuyama – était également l’un des idéologues de la confiance (« Confiance : les valeurs sociales et la création de la prospérité », 1995).

Si la crise a démontré que la confiance n’était pas le fondement du système – au lieu de l’encourager, les banques ont recouru à des escroqueries massives -, pour les idéologues du capital le problème s’est résumé à une « crise de confiance » et « l’austérité est nécessaire afin de la restaurer ». Ainsi, la recherche frénétique de quelque chose d’inexistant est devenue une base réelle pour une austérité (élimination des dépenses sociales, recul de l’âge de la retraite, etc.) qui met en péril l’existence de millions de personnes.

C’est devenu le leitmotiv privilégié des économistes et des politiciens. En 2009, au début de la crise, dans le discours d’investiture du Premier ministre polonais Donald Tusk, ce dernier a pratiqué une sorte d’exorcisme en s’adressant principalement aux marchés, et non aux citoyens, en utilisant 43 fois le mot « confiance » !

Un système quasi-religieux

Le dogme selon lequel « c’est une crise de confiance et il faut la restaurer » infecte également la gauche keynésienne : selon Larry Elliot – qui invoquait les idées de Paul Ormerod et son livre « Positive Linking », 2012 – la crise a éclaté à cause de la « perte de confiance » et pour en sortir il faut « plus d’optimisme » (The Guardian, 8/7/12). Ce n’est donc pas un problème d’accumulation, ni de chute du taux de profit, mais bien un « pessimisme irrationnel qui a tout détruit », une « psychologisation » de l’économie qui recouvre les mécanismes structurels. C’est la même recette énoncée par les psychologues du business qui se bousculent dans les médias : « Prenons-nous les mains, regardons-nous dans les yeux avec confiance et faisons en sorte que le capitalisme qui rendent à nouveau heureux ! »…

Il y a pourtant y compris certains libéraux qui sont conscients que la vision d’un capitalisme basé sur la confiance et l’éthique wébérienne est une illusion. Michal Walzer a dit que « aujourd’hui, la pire forme de corruption ne vient pas du domaine politique, mais économique : elle se caractérise par un marché dérégulé » (Philosophie Magazine, nº26/2009). Il suffit de voir les résultats d’une enquête réalisée parmi les gérants de Wall Street, selon lesquels la malhonnêteté est la base du succès (par exemple dans la pratique de « produire » les « subprimes » en mélangeant des actifs financiers sûrs avec des toxiques) et les hauts revenus incitent aux pratiques illégales (La Jornada, 11/6/12).

Le capitalisme est un système quasi-religieux reposant sur une série de croyances, dont la croyance en lui-même (« c’est le meilleur système-source de prospérité qui existe »). Les marchés reposent y compris « sur des croyances de croyances d’autres personnes » (Slavoj Zizek, « First As Tragedy… », 2009). Mais c’est en même temps une religion basée sur la négation de sa profession de foi (« La confiance en… », etc.) où ce sont les « hérétiques » qui prospèrent le mieux.

Néo-keynésiens

Bien que les plus éminents keynésiens et prix Nobels critiquent le fétiche de la « confiance » et de l’austérité en tant que produits idéologiques - Stiglitz : « Les marchés et les économistes de droite ont compris le problème à l’envers : ils croient que l’austérité produit la confiance et que la confiance produit la croissance. Mais l’austérité mine la croissance et aggrave la situation » (« La crise idéologique du capitalisme », Project Syndicate, 6/6/11) ; Krugman : «  (…) La fée confiance ne nous sauvera pas des conséquences de notre folie » (El País, 28/3/11) -, ils finissent néanmoins eux aussi par tomber dans la psychologisation. En voyant tout comme une « folie » et une « irrationalité », fruits de nos « esprits animaux » (Keynes), ils échouent à identifier la véritable origine de la crise, de ses solutions et objectifs : la chute du taux de profit et l’attaque contre le monde du travail afin de le rétablir (Michael Roberts, « The Next Recession Blog », 12/9/12 et 20/11/13).

Cette posture est portée à l’extrême par un autre keynésien et prix Nobel (2013), Robert J. Shiller. Représentant l’école de « l’économie comportementale » (« les événements dans l’économie s’expliquent par les conduites irrationnelles des investisseurs et des consommateurs »), en dépit de sa critique de la « confiance » (« son excès occasionne des bulles spéculatives et des crises », Polityka, 5/7/09) il voit le marché comme une arène de pures émotions (« Animal Spirits », 2009). Rien sur la course au profit, l’exploitation ou le rôle du travail. Malgré sa réputation de « critique », c’est un apologiste du marché (« pour résoudre les problèmes du marché, il faut plus de marché ») et son aspiration à « démocratiser le capitalisme » le situe dans le camp de ses idéologues.

L’une des tentatives les plus pathétiques de rétablir la confiance – non pas tant pour faire du business, mais dans le système lui-même - a été le « Manifeste capitaliste » (sic) de Fareed Zakaria (Newsweek International, 12/6/09). « Un spectre hante le monde : le retour du capitalisme.. », écrivait son auteur, qui affirmait que la cause de la crise a été le « succès du système » (Schumpeter), que ce dernier en ressortira renforcé et que l’unique faille résidait dans le secteur financier et non dans le reste de l’économie (une vieille pratique qui consiste à séparer le « bon » capitalisme du « mauvais », ce que Marx critiquait déjà chez Proudhon). Il rappelait également que, selon le déjà cité Shiller, pour « rendre le marché plus stable on a y compris besoin de plus de produits dérivés » (sic). Et, bien entendu, de plus de capitalisme. Et de plus d’idéologie…

Source : http://www.jornada.unam.mx/2013/12/20/opinion/028a2pol
Traduction française et interitres pour Avanti4.be : Ataulfo Riera