La bataille pour l’avenir ne fait que commencer en Ukraine

Jan Ladziński 24 février 2014

Les principales agences de presse arrêtent peu à peu leur couverture en direct des événements en Ukraine mais la bataille pour l’avenir du pays pourrait ne faire que commencer.

L’Union Européenne pensait avoir remporté une victoire inattendue lors des négociations de vendredi, en forçant les dirigeants de l’opposition à un accord avec Ianoukovitch, qui permettait au Président de rester au pouvoir jusqu’à la fin de cette année. Le ministre polonais des Affaires étrangères Sikorski avait menacé l’opposition en disant à ses dirigeants qu’ils devraient signer l’accord, sinon « Si vous n’êtes pas d’accord, vous aurez la loi martiale, l’armée, vous serez tous morts. »

Si l’affaire s’était matérialisée sur le terrain, l’opposition serait devenue entièrement dépendante du soutien de l’Occident face à un Ianoukovitch qui aurait conservé une influence certaine sur le pays et la mobilisation populaire aurait reflué. Toutefois, l’accord a été coulé le soir même quand Klitschko, le principal dirigeant de l’opposition libérale, a été conspué sur la place Euromaidan lorsqu’il a présenté le contenu de celui-ci à la foule. Les fascistes du Secteur Droit ont proposé à la place un ultimatum au Président exigeant qu’il démissionne le lendemain matin.

Ianoukovitch n’a voulu courir aucun risque. Il a disparu le lendemain et le Parlement a assumé la responsabilité complète de la direction du pays, une quarantaine de députés du Parti des Régions de Ianoukovitch faisant défection et rejoignant les partis de l’opposition. Pendant ce temps, les forces de police ont disparu de Kiev et une partie des manifestants se sont organisés en une milice de fortune. La sensation la plus forte a sans doute été ressentie lors de la prise et de l’occupation de la résidence présidentielle, qui a été immédiatement ouverte au public. Des milliers d’Ukrainiens ont ainsi visité celle-ci, désireux de voir non seulement la maison somptueuse et l’impressionnant domaine qui l’entoure mais aussi le zoo privé de Ianoukovitch.

Malgré la paix apparente qui règne désormais à Kiev, les protestations pourraient refaire surface prochainement. Même la libération de Ioulia Timoshenko et son apparition sur Euromaidan samedi, un jour après la réception tumultueuse faite à Klitschko, n’a pas suscité un enthousiasme unanime parmi les gens réunis. Dimanche, le journal internet indépendant « Ukrayinska Pravda » a publié un article visant à décourager l’ancienne Première ministre de briguer la présidence vu son implication dans la corruption et pour ses liens plus ou moins occultes avec la Russie (au cours de ses années au pouvoir entre 20 – NdT).

Le même jour, les militants du groupe Automaidan ont déclaré qu’ils continuaient à se considérer comme un groupe d’opposition et qu’ils continueraient à surveiller le nouveau gouvernement.

Il semble que les milliers de personnes qui se sont mobilisées et organisées contre le gouvernement ces derniers mois soient réticentes à accepter de but en blanc les nouveaux dirigeants. C’est leur présence et leur détermination, plutôt que l’émergence de quelques centaines de militants armés du Secteur Droit, qui ont finalement empêché le régime d’écraser les protestations. Maintenant, ils pourraient s’avérer plus difficiles à contrôler et à diriger que jamais.

Comme l’a récemment expliqué Ben Neal, beaucoup d’entre eux sont dégoûtés par la richesse amassée par les oligarques. L’aperçu du style de vie luxueux de Ianoukovitch pourrait intensifier ces sentiments, surtout si le nouveau gouvernement ne parvient pas à améliorer rapidement la vie de la population ukrainienne. Or, son échec est presque certain au vu de l’engagement des dirigeants traditionnels en faveur des dogmes capitalistes. Car, pour les pays de la périphérie du système mondial, ces dogmes signifient une dépendance étroite vis-à-vis d’une aide financière peu fiable de l’étranger.

Si le nouveau gouvernement qui va se mettre en place échoue à satisfaire les attentes populaires, cela pourrait s’avérer décisif pour l’avenir de l’Ukraine. Les intérêts économiques des masses pourraient prendre le dessus au fil du temps. L’ancienne opposition, y compris les nationalistes de Svoboda, pourrait facilement devenir elle aussi discréditée si elle s’avère incapable d’amener des changements suffisants dans le pays. Les gens connaissent maintenant leur force collective et ont acquis l’expérience organisationnelle qui pourrait rapidement transformer leur mécontentement en nouvelles actions massives de protestation.

Un tel mouvement de protestation pourrait offrir l’occasion d’émerger à de nouvelles forces politique. Le Secteur Droit et d’autres groupes à droite de Svoboda pourraient en bénéficier, et la gauche encore marginale en Ukraine est confrontée à une tâche énorme pour contrer l’influence des fascistes. Cependant, comme les revendications immédiates pour évincer Ianoukovitch sont satisfaites et que l’accent va se déplacer vers les griefs économiques de la population, la gauche pourrait apparaître comme une meilleure option pour combler le vide laissé par l’opposition de droite centriste et libérale. Un programme de gauche pour l’Ukraine, comme le Manifeste en Dix Points publié par le petit groupe Opposition de Gauche, fournit une meilleure réponse aux problèmes économiques de la population que les slogans nationalistes et anti-russes de l’extrême-droite.

Article publié le 24 février sur le site britannique http://revolutionarysocialism.tumblr.com. Traduction française et titre pour Avanti : Jean Peltier