L’importance géostratégique de l’Egypte et l’armée comme proto-classe sociale

Santi Ramirez 14 octobre 2013

Avec 83,2 millions d’habitants, l’Egypte est le troisième pays le plus peuplé d’Afrique (après le Nigéria et l’Ethiopie). L’économie égyptienne vient en deuxième position en Afrique, après celle d’Afrique du Sud. Si sa production pétrolière n’est pas importante, sa production de gaz par contre place l’Egypte au 15e rang des pays producteurs.

Son importance stratégique réside, d’une part, dans le fait que le pays constitue un pont entre l’Afrique et l’Asie. Et, d’autre part, dans le fait que c’est sur son territoire que se trouve le Canal de Suez par lequel transite près de 14% du trafic maritime mondial. Chaque année, quelques 18.000 navires empruntent le Canal de Suez et deux tiers d’entre eux sont des pétroliers. Le Canal raccourci de 40% la route maritime entre Londres et Bombay. C’est au travers de ce Canal qu’arrivent en Europe la majeure partie des marchandises provenant du Japon, de la Chine et du Sud-Est asiatique.

Mais il n’y a pas que des navires marchands qui traversent ce Canal, il sert également de passage aux navires de guerre. Ainsi, dans des circonstances déterminées, le 6e Flotte de guerre des Etats-Unis (chargée de l’Atlantique, de la Mer du Nord et de la Méditerranée et dont le Quartier Général est à Naples), doit pouvoir déplacer ses unités afin de renforcer la 5e Flotte (chargée du Golfe Persique, de la Mer Rouge et de la côte orientale de l’Afrique et dont le QG est au Bahreïn) ou vice-versa.

Peu de jours après la chute de Moubarak, et pour la première fois depuis la Révolution islamique de 1979, deux navires de guerre iraniens ont traversé le Canal en direction de la Méditerranée afin de faire valoir le droit de l’Iran à la libre navigation par cet itinéraire, en accord avec ce qu’établit la Convention de Constantinople du 29 octobre 1888.

Le Canal de Suez a été nationalisé par le gouvernement de Gamal Abdel Nasser le 26 juillet 1956, ce qui a déclenché cette même année une intervention de troupes anglo-françaises, soutenues par des unités israéliennes, afin d’envahir la zone du Canal. Cette opération a été un fiasco militaire qui a provoqué le blocage du Canal, le gouvernement égyptien ayant coulé plusieurs navires pour ce faire. Le Canal a été rouvert au début de l’année 1957, après le retrait des forces d’invasion. Il a été à nouveau bloqué en 1967 à cause de la Guerre des Six Jours entre l’Egypte et Israël. Rouvert en 1975, il n’a plus été fermé depuis lors.

Les Etats-Unis ont un besoin vital de s’assurer le contrôle du Canal de Suez, non seulement pour garantir la navigation mais aussi pour voir, si nécessaire, le bloquer eux-mêmes. Le comportement du gouvernement de Mohamed Morsi sur ce point était imprévisible. Il constituait un facteur d’incertitude et, par conséquent, un risque qu’il était nécessaire d’éliminer, surtout en tenant compte de l’émergence progressive de la Chine sur le plan international.

Influence croissante de la Chine en Afrique

L’impérialisme yankee craignait un rapprochement entre l’Egypte et la puissance asiatique, surtout à partir du voyage d’affaires que le gouvernement Morsi a organisé en Chine au milieu de l’année 2012 et dans lequel 80 patrons égyptiens ont participé, une bonne partie d’entre eux ayant été liés au régime de Moubarak.

Pour se faire une idée de l’importance du contrôle des routes de navigation, et surtout des passages au travers des canaux et des détroits, il faut savoir que, du fait que les Etats-Unis contrôlent également en pratique, le Canal de Panama, la Chine projette de construire un nouveau canal au Nicaragua afin de relier l’Océan Atlantique avec le Pacifique de manière sûre et pour éviter ainsi, dans un avenir plus ou moins proche, d’être soumise à un blocus de la part des Etats-Unis.

L’Egypte incarne représente un intérêt stratégique pour les Etats-Unis en tant que « contrepoids » à l’influence économique et politique croissante de la Chine en Afrique Orientale. Lors de la tournée effectuée par le président des Etats-Unis, à la fin du mois de juin au Sénégal, en Afrique du Sud et en Tanzanie, Obama a alerté à plusieurs reprises contre l’acceptation des investissements chinois de la part des pays africains, exprimant ainsi clairement la préoccupation de l’impérialisme yankee face à la présence sans cesse plus importante de la Chine dans cette région.

La pénétration chinoise en Afrique Oriente s’accompagne de sa participation (technique et économique) dans les deux macro-projets qui se développent dans cette région : celui du grand barrage du Nil Bleu et le Corridor de Lapsset. Le premier est mis en œuvre par l’Ethiopie, une puissance régionale émergente ayant des aspirations hégémoniques sur ses trois zones d’influence : la Mer Rouge, le bassin du Nil et l’Afrique Orientale. Il s’agit d’un projet qui pourrait donner lieu, dans un futur plus ou moins proche, à un affrontement avec l’Egypte. Pour le moment, l’Ethiopie a obtenue le soutien de cinq autres pays à son projet : le Burundi, le Kenya, l’Ouganda, le Rwanda et la Tanzanie, auxquels s’ajouteront probablement aussi le Soudan et le Sud Soudan.

Le second projet, le Corridor de Lapsset, vise à la construction de routes, de voies ferrées, d’oléoducs, de ports maritimes, etc. A ce projet participent le Kenya, l’Ouganda, le Sud Soudan, la République Centre-Africaine et le Cameroun. Il permettrait d’ouvrir une nouvelle sortie à la mer pour l’Ethiopie, à travers le port kenyan de Lamu et prévoit une connexion avec la République Démocratique du Congo (à partir de l’Ouganda) et entre la Tanzanie et l’Ethiopie (à partir du Kenya). Comme on peut le constater, plusieurs pays participent tout autant à ces deux projets.

L’armée égyptienne : comme une classe sociale

Quant à la situation de l’armée égyptienne, il faut dire que, dans la pratique, elle n’est pas subordonnée au gouvernement de ce pays et qu’elle manœuvre comme s’il s’agissait d’une entité indépendante. Il s’agit d’un cas évident d’autonomisation d’un appareil répressif par rapport au pouvoir politique.

On sait que la bureaucratie, et pas seulement la bureaucratie administrative mais aussi militaire, constitue une catégorie sociale et qu’on ne peut la considérer comme une classe ou comme une fraction de classe. Néanmoins, la bureaucratie, en tant que catégorie sociale spécifique, dispose d’une autonomie relative et d’une unité propre. C’est pour cela que, à des moments déterminés et dans des conjonctures spécifiques, elle peut constituer une véritable force sociale et agir comme s’il s’agissait d’une classe sociale, ayant des intérêts propres. Tel est le cas de l’appareil répressif égyptien et, concrètement, de ses différents organes (judiciaires, policiers et militaires), et particulièrement de l’armée.

Cette dernière jouit d’une grande autonomie au sein de l’Etat égyptien et, au cours de ces dernières décennies, pendant la dictature de Moubarak, elle a noué des relations de plus en plus étroites avec les Etats-Unis (par la réalisation de manœuvres conjointes, l’assistance à la formation des chefs et des officiers dans des académies militaires nord-américaines, etc.). C’est l’armée qui reçoit directement l’aide économique et militaire des Etats-Unis, sans passer par le gouvernement égyptien.

L’autonomisation progressive de l’appareil répressif égyptien a été stimulée par l’impérialisme yankee lui-même parce que cela convient à ses propres intérêts et elle a atteint une importance telle que l’armée égyptienne agit aujourd’hui comme s’il s’agissait d’une authentique classe sociale qui possède ses propres entreprises (industrielles, immobilières, de tourisme, etc.) et qui contrôle près de 40% du PIB du pays.

L’autonomisation de l’armée égyptienne répond donc à la nécessité de l’impérialisme yankee de compter dans ce pays sur un instrument digne de confiance, pleinement disponible et cela indépendamment du parti qui se trouve au gouvernement.

Source :
http://www.rebelion.org/noticia.php?id=173761
Traduction française et intertitres pour Avanti4.be : Ataulfo Riera