L’économie verte peut-elle arrêter le changement climatique ?

Matthias Lievens 28 novembre 2012

A la veille de la Conférence de Doha sur le climat, Matthias Lievens et Anneleen Kenis, militants de l’organisation Socialisme21 en Flandre, viennent de publier un ouvrage intitulé « De mythe van de groene economie » (Le mythe de l’économie verte) qui se consacre à l’analyse et à la dénonciation du commerce des émissions de gaz à effet de serre, de la « consommation durable », du contrôle des populations et de « l’optimisme technologique ». Mais ce livre avance également un certain nombre de lignes de forces pour une alternative écosocialiste, car les auteurs estiment que la transition vers un avenir soutenable ne peut pas se faire sans un profond changement de société. Nous reproduisons ici un article sur l’économie verte d’un des auteurs et nous reviendrons prochainement avec lui sur le sommet de Doha. (Avanti4.be)

« Les défis pour la planète au niveau du développement durable sont extraordinaires et sans précédent », écrit Al Gore dans un article du Wall Street Journal [1]. Mais il est clair d’où il voit venir la solution : D’après lui, le monde des affaires et le marché capitaliste sont les mieux placés pour appréhender le problème. « Nous devons retourner aux principes », estime-t-il : « nous avons besoin d’une forme de capitalisme responsable et orientée vers un plus long terme. Nous devons développer un capitalisme durable ». On peut reconnaître à Al Gore le mérite d’appeler un chat un chat.

Bon nombre de rapports sont écrits sur « l’économie verte », par des partis et des ONG qui ont adopté cette notion. Mais Al Gore, lui, dit clairement ce vers quoi elle est orientée : il s’agit du capitalisme « durable » ou « vert ».

« Des entreprises prennent le leadership pour développer des stratégies vertes avant la conférence de Rio sur le développement durable », titrait le Financial Times au début du mois de juin [2]. C’est dès les années 1980 que des entreprises ont commencé à flirter avec les investissements verts. Mais il se passe maintenant quelque chose de nouveau, écrit le journal d’affaires : une série de grandes entreprises consacre des sommes significatives au développement de stratégies « vertes ». Puisque les gouvernements prennent insuffisamment les choses en main, « c’est une opportunité unique pour des entreprises que de prendre cette responsabilité et fournir des solutions » constate Paul Polman d’Unilever. Pendant la conférence de Rio en juin 2012, l’’un des plus grands groupes non-gouvernementaux actif était d’ailleurs celui des managers et des chefs d’entreprises.

Entre-temps, beaucoup d’ONG environnementales, et même des partis verts prennent le train en marche. Ils y voient enfin leur chance de faire partie du « mainstream ». Les entreprises ne sont plus vues comme des ennemis, mais comme des partenaires qui, en outre, disposent de masses d’argent à leur disposition.

Que faut-il en penser ? Est-ce que l’économie verte, ou le capitalisme vert, est effectivement la voie à suivre pour stopper le changement climatique ?

Il existe beaucoup de schémas différents pour « verdir » l’économie de marché. Prenons seulement les nombreuses interprétations qu’on a donné entre-temps au principe de Green New Deal (GND) : du GND « light » jusqu’au GND « extra large ». Mais une grande partie de ces modèles contiennent plus ou moins les mêmes ingrédients. Nous en citons quelque uns ci-dessous.

1. Corriger les prix

Pourquoi le capitalisme « actuel » est-il si destructif écologiquement ? Des économistes verts supposent que la cause principale se trouve dans le fait qu’aujourd’hui les options respectueuses de l’environnement sont plus chères que celles qui sont destructrices pour l’écologie. L’énergie à base de matières combustibles fossiles est meilleure marché que l’énergie renouvelable, prendre l’avion coûte moins cher que le train, les légumes du magasin bio sont souvent plus chers que ceux du supermarché conventionnel. Dans les faits, le véritable prix social et écologique des produits non durables reste beaucoup plus élevé, mais les entreprises font souvent reporter ce coût sur la nature ou sur la société. Ce raisonnement tient évidement debout. Mais lorsqu’il s’agit des « solutions » qui doivent être avancées pour résoudre ce problème, il y a souvent anguille sous roche. Al Gore conclut ainsi : « Nous devons internaliser les externalités, à commencer par un prix sur le carbone (CO2) ».

On peut le faire en levant un impôt sur les émissions de CO2. Mais ce n’est pas tellement évident : comment va-t-on s’assurer que cet impôt touche bien le pollueur et pas le consommateur ordinaire ? Des grandes entreprises comme Electrabel n’ont aucun scrupule à transférer l’entièreté du prix sur le consommateur. Des tas de règles environnementales ont aujourd’hui un effet asocial. Il suffit de penser à l’augmentation subie par nombre de citoyens de leur facture énergétique pour payer les subsides aux panneaux solaires.

Qui paiera la facture de la taxe C02 ?

De plus, il y a aussi un problème plus fondamental avec l’introduction d’un prix du CO2. Quel ordre de prix sera nécessaire pour que cela soit suffisant ? D’après le GIEC (Groupe International d’ Experts sur le Climat), la concentration des gaz à effet de serre dans l’atmosphère doit rester limitée de 445 à 490 ppm CO2eq (part par millions d’équivalent CO2) . Pour atteindre ce but, la concentration des gaz à effet de serre doit diminuer rapidement et radicalement. Ceci signifie que le prix du carbone doit être assez élevé. Mais est-ce possible sans mettre l’économie en danger ?

L’introduction d’un prix élevé du carbone peut effectivement provoquer de sérieux chocs et favoriser la récession ; Nicolas Stern, qui, en tant que chargé de mission du gouvernement britannique, a écrit un rapport important sur les aspects économiques du changement climatique, le reconnaît ; « Les pistes qui supposent des chutes très rapides des émissions ne sont peut-être pas économiquement viables », établit-il. [3] Une transition graduelle, pilotée par le marché, vers une économie pauvre en émissions de CO2 n’est donc pas facile à réaliser.

En tout les cas si on ne tient pas compte des chiffres de l’ IPCC, ce que fait naturellement Nicolas Stern. Il vise une concentration de 550 ppm, car « il est difficile d’assurer des chutes d’émission de plus d’1 % par an, sauf en cas de récession » [4]. Dans une logique capitaliste-verte, il semble donc qu’il faut choisir entre combattre le changement climatique au prix d’une crise économique, ou persister dans une « libre » économie de marché « saine », mais incapable de contrer le changement climatique.

2. Créez des nouveaux marchés

Si l’on suppose qu’une taxe CO2 est instaurée, c’est naturellement l’autorité publique qui l’imposerait. Les néolibéraux n’aiment évidemment pas cela. Ils ont donc développé un système ingénieux pour fixer un prix sur le CO2 en passant par le marché : le commerce des émissions de gaz. Dans ce système, les entreprises reçoivent une quantité X de droits d’émission de gaz à effet de serre. Lorsqu’elles rejettent moins que prévu, elles peuvent vendre ces droits sur des marchés et des bourses internationales spéciales, dans l’autre cas elles doivent acheter des droits supplémentaires. De cette manière, les entreprises seraient motivées à diminuer leurs émissions. Elles peuvent aussi choisir de continuer à émettre des gaz et « compenser » leurs émissions en soutenant des projets « verts » dans le sud (c’est le prétendu Clean Development Mechanism – CDM).

Le commerce des émissions est un système très complexe, qui soulève plus d’une question :

- Pourquoi des entreprises, les pollueurs en fait, reçoivent-ils des droits d’émission et pas les citoyens ordinaires, par exemple ? On pourrait organiser un système où les entreprises qui veulent pouvoir émettre devraient d’abord acheter massivement à des citoyens les droits d’émission nécessaires. Avec le système actuel, ce n’est plus « pollueur-payeur », mais « pollueur-gagnant » !

- Pourquoi les entreprises reçoivent-elles le plus souvent ces droits d’émission gratuitement ?

- Peut-on mettre ainsi toutes les émissions à égalité, par exemple celle d’une entreprise et celle d’un hôpital ? Ne faut-il pas établir des priorités sociales ?

- Peut-on vraiment compenser les émissions d’une aciérie en Belgique en plantant des arbres supplémentaires au Nigeria ? Qu’en sera-t-il de ces arbres dans vingt ans ? Et est-il socialement juste de s’approprier ainsi des terres dans le Sud pour continuer à faire tourner la machine économique au Nord ? De nouvelles formes de néocolonialisme ne menacent-elles pas d’apparaître ainsi ?

- La distribution des droits d’émission aux industries et secteurs est fortement sous pression des lobbyistes. Ainsi, un des multinationales comme ArcelorMittal ont pu réaliser des bénéfices juteux via la vente de leurs droits d’émissions superflus, tandis que des universités et des hôpitaux en avaient trop peu.

- Ce commerce d’émissions ne mène-t-il pas à une sorte de privatisation de l’air ? La pollution devient une espèce de droit qu’on peut posséder à titre privé et même commercialiser.

- N’y a-t-il pas le risque que les droits d’émission se transforment en nouveaux « subprimes », comme ceux qui ont été à la base de la récente crise financière ? On spécule sur les droits d’émission dans les bourses et on développe toutes sortes de produits financiers comme des « futures » et « options ». Que va-t-il se passer lorsque la crise éclatera aussi sur les marchés du commerce des émissions ?

3. Miser sur la technologie

Au fond, les partisans d’un capitalisme vert veulent réaliser un changement en changeant les choses aussi peu que possible. Les paramètres de base de la société actuelle doivent rester intacts. La transition vers une société durable doit donc se produire uniquement via le marché, et il n’est pas question de toucher à la propriété privée. Si on ne peut pas changer les structures sociales, on doit alors naturellement intervenir ailleurs. C’est ce que tentent de faire de nombreuses variantes du capitalisme vert : elles misent sur le changement technologique, sur la correction du comportement individuel du consommateur et sur la limitation du nombre de personnes sur la planète (la lutte contre la prétendue « surpopulation ») .

Les « solutions » qui sont prises en considération par The Economist en disent long. Instaurez une taxe CO2 et investissez-la dans les « géo-engineering » : voilà ce sur quoi le journal de la City londonienne met systématiquement l’accent. Ce qui semblait absurde jusqu’à il y a peu gagne maintenant en crédibilité : des opérations techniques à grande échelle à travers lesquelles les rayons de soleil et les concentrations de CO2 seraient « gérées » dans l’atmosphère. Des exemples sont donnés, comme lancer des aérosols dans l’air, blanchir les nuages avec de l’eau de mer et divers produits chimiques et même amener des grands miroirs dans l’espace… Mise à part la question de savoir si ces fantaisies techniques seront un jour réalisables, il s’ajoute un autre problème ; ce « management du rayonnement solaire » ne s’attaque naturellement pas du tout aux causes fondamentales du changement climatique : l’économie de croissance et de profit.

Collaboration

Pour verdir le capitalisme, on met l’accent sur la « collaboration ». C’est le nouveau nec plus ultra : les gouvernements, les ONG et les industries doivent s’associer pour travailler ensemble à des solutions. La gouvernance remplace la démocratie classique, la collaboration public-privé est encouragée. La contestation et la protestation sont rejetées puisqu’elles amènent la division au moment où il faut au contraire unir nos forces contre l’ennemi commun : le CO2 ! [5] Des ONG s’embarquent ainsi dans les galères des grandes multinationales. L’autorité publique ne doit plus réguler les choses : les industries proposent de se réguler elles-mêmes et, ensemble avec des ONG, elles développent toutes sortes de produits « durables » afin que le consommateur puisse faire un « choix conscient ». Très souvent, ces « labels » sont terriblement maigres et de plus en plus d’abus apparaissent au grand jour.

Bref : laissez donc jouer cette « souveraineté » (illusoire) du consommateur et cela contribuera à amener les industries à passer au « vert » ! Mais pour cela, le consommateur lui-même doit être préalablement bien « orienté ». Des techniques classiques de marketing sont mises en œuvre au profit de cet idéal « vert ». Celui qui consomme « « éthique » s’achète une bonne conscience, tandis que la machine économique continue à tourner à plein et que les émissions de gaz à effet de serre atteignent des records…

Alternative ?

Faute de mieux, beaucoup de gens s’accommodent de la fable de l’ « économie verte ». Il y a certainement des aspects positifs à des applications déterminées. Le Green New Deal initial, par exemple, contient beaucoup de mesures sociales justes et redistributrices. Mais c’est une illusion de croire que le « capitalisme vert » va endiguer la crise écologique. Car quelle est finalement la cause fondamentale de cette crise sinon l’économie de croissance sans freins, qui calcule uniquement en termes de gains quantitatifs à court terme.

Le verdissement du capitalisme menace de renforcer ce système au lieu de l’affaiblir : il mène à la création de nouveaux marchés qui n’existaient pas précédemment (le commerce des émissions), à la privatisation de ce qui était précédemment du domaine du bien public, à de nouvelles formes de spéculation, à une augmentation des inégalités et au renforcement des concentrations de puissance déjà existantes. Aussi sensées que soient certaines mesures et initiatives spécifiques ; le capitalisme vert menace de se heurter à ses propres limites. Même le plus vert des capitalismes doit grandir continuellement, et chaque croissance économique a une composante matérielle, écologique. Si on ne bride pas la croissance, on ne pourra jamais inverser le cours de la crise écologique.

Il y a néanmoins des pistes alternatives, qui optent pour le bien général ou le « bien commun » au lieu de la privatisation, pour un contrôle public démocratique au lieu du « tout au marché » et qui misent sur plus de justice sociale, d’égalité et de démocratie au lieu de les diminuer encore.

Le nombre de mouvements radicaux pour le climat qui se développent un peu partout dans le monde pour de telles alternatives est énorme. « System change, not climate change » : voilà quelle devrait être l’évidence.

Source :
http://www.socialisme21.be/geen-categorie/kan-de-groene-economie-de-klimaatswijziging-stoppen-2/
Traduction française pour Avanti4.be : Michèle Marteaux


[1Al Gore en David Blood, We Need Sustainable Capitalism : Nature does not do bailouts, Wall Street Journal, 5 november 2008.

[2Pilita Clark, Capitalist Conservationists, Financial Times, 5 juni 2012.

[3Stern Review Report on the Economics of Climate Change, p. 231

[4Stern Review Report on the Economics of Climate Change, p. 204.

[5Cf. Swyngedouw, E. “Impossible “Sustainability” and the Postpolitical Condition.” In The Sustainable Development Paradox, edited by Rob Krueger and David Gibbs.London : TheGuilfordPress, 2007.