L’autre face du « miracle » brésilien : un sous-impérialisme

Leandro Morgenfeld, Raúl Zibechi 18 août 2013

On lit ou on entend de plus en plus souvent des références au miracle brésilien. Un pays qui a tardé tellement longtemps à remplacer l’empire par une république et à abolir l’esclavage, ravagé par la misère et latino-américain, semble se rapprocher inexorablement au XXIe siècle du peloton de tête du leadership mondial. Le Brésil est devenu la sixième économie mondiale, un membre actif du club sélect des pays émergents, les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine Afrique du Sud), et un acteur incontournable des espaces multilatéraux comme les Nations Unies.

En outre, le brésilien Roberto Azevedo vient d’être nommé directeur de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce, NdT) et le pays accueillera le prochain Mondial de Football et les Jeux Olympiques. Des entreprises brésiliennes font fortune en Afrique, au Moyen Orient, en Amérique latine et aux Caraïbes. La présidente brésilienne est fréquemment félicitée pour cette projection globale « réussie ». Cependant, le sortilège semble s’être rompu il y a quelques semaines. Ou, du moins, les analyses simplistes sur la réalité brésilienne.

Le 20 juin dernier, quand près d’un million de manifestants sont sortis dans les rues dans tout le pays, un groupe a envahi et tenté de mettre le feu au Palais de Itamaraty, siège du Ministère des Affaires étrangères. Ces récentes mobilisations avaient elles un quelconque lien avec la politique étrangère brésilienne ? Bien que ce soit de façon indirecte, l’explosion des protestations sociales et la crise politique posent la nécessité d’une révision critique de l’insertion internationale et de la politique étrangère du géant du sud. Une réflexion plus profonde est indispensable : le Brésil est-il réellement une puissance ? Quelles sont les faiblesses de son insertion internationale ? Quel est la faille du dit miracle brésilien qui explique que ce pays soit toujours l’un des plus inégaux au monde ? La stratégie de modération face aux puissances du Nord dans le but d’obtenir un peu probable siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU est-elle juste ?

Acquis et limites

Au cours des dix années de gouvernement du Parti des Travailleurs (PT), la politique étrangère brésilienne a eu un impact significatif : défaite de l’ALCA (Accords de Libre Commerce des Amériques, NdT), victoires dans l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce, NdT) dans la lutte contre les subsides à l’exportation des Etats-Unis, d’Europe et du Japon, opposition à l’invasion de l’Irak, intégration latino-américaine en dehors de l’orbite de Washington (élargissement du Mercosur, création de l’Unasur et du Celac – voir lexique ci dessous), sommets Amérique du Sud-Pays Arabes (ASPA)… Le Brésil est devenu un acteur clé des instances multilatérales (ONU, G20 financier) grâce à la convergence avec d’autres puissances émergentes. Il a tenté de servir de médiateur dans le conflit Israël-Palestine, dans la crise au Liban et dans les relations avec l’Iran. Il a en outre été le siège du Sommet environnemental Rio+20 et a reçu le Pape François lors de sa première tournée internationale.

Cette politique extérieure qui opte pour le multilatéralisme et pour une plus grande autonomie des pays de la région a également ses limites : le Brésil n’est pas parvenu à consolider le Mercosur (traversé par des crises commerciales et politiques récurrentes), il montre une attitude ambivalente par rapport aux Etats-Unis (par exemple, Dilma Rousseff n’a pas participé au Sommet de Cochabamba de l’Unasur qui a dénoncé, le 4 juillet dernier, la séquestration de l’avion du président bolivien Evo Morales en Europe) et il souhaite renouer les négociations pour établir un traité de libre échange Union européenne-Mercosur. Ces limites s’expliquent par des motivations économiques et géostratégiques. Le Brésil ne remet pas en question le modèle extractiviste et il est l’un des principaux exportateurs mondiaux non seulement de produits agricoles, mais aussi de produits miniers et d’armements.

Ni au centre ni à la périphérie

En même temps, la présidence promeut l’expansion des multinationales brésiliennes, qui ont une présence croissante dans l’Hémisphère sud. D’autre part, ce pays aspire depuis au moins deux décennies à réformer la Charte de l’ONU et obtenir un siège permanent au Conseil de Sécurité. Il ne prétend pas transformer les bases de l’ordre international hégémonisé par les Etats-Unis mais bien parvenir à un partage du pouvoir plus équitable avec lui. Ce choix, comme le reconnaît la présidente Dilma Rousseff elle-même, a un prix. Elle explique, par exemple, la limitation des efforts brésiliens destinés à consolider l’intégration régionale anti-impérialistes. Le Brésil n’appartient ni au centre ni à la périphérie de l’ordre mondial.

Selon les termes d’Immanuel Wallerstein, c’est un pays « semi-périphérique » typique. Cette condition est la base qui permet de comprendre les contradictions de sa projection globale. Il cherche à diriger l’Amérique du Sud en tant que plateforme pour consolider son aspiration à intégrer le club sélect des pays qui dirigent le monde. Les critiques soulignent que cette aspiration est naïve et que Washington l’utilise pour modérer les positions de la politiques étrangère brésilienne. Ainsi, le Brésil opère comme une barrière de protection face au bloc des pays de l’ALBA et ses éventuels alliés. Les Etats-Unis savent qu’ils ont besoin du Brésil pour stabiliser leur arrière-cour.

Dans ce sens, le rôle du Brésil à la tête de la Minustah (Mission de Stabilisation des Nations Unies à Haïti) nous rappelle l’avertissement du sociologue brésilien Ruy Mauro Marini sur le caractère « sous-impérialiste » que peut jouer ce pays du Sud. Dans cette optique, ces centres moyens d’accumulation du capital se caractérisent par l’exercice d’une politique expansionniste relativement autonome, qui s’accompagne non seulement d’une plus grande intégration au système productif mondial, mais qui se maintiennent également dans le cadre de l’hégémonie exercée par l’impérialisme à l’échelle internationale.

La forme particulière de cette politique extérieure s’exprime dans une coopération antagonique avec les grandes puissances, ce qui explique la coexistence entre une étroite collaboration brésilienne avec la stratégie géopolitique de Washington dans la stabilisation (contre-révolutionnaire) de l’Amérique latine et les chocs ponctuels récurrents avec le géant du Nord. Ces derniers ne s’expliquent pas par une remise en question de la stratégie étasunienne mais bien par la nécessité d’élargir les avantages et les espaces pour la propre expansion brésilienne.

La politique étrangère brésilienne oscille donc entre l’image d’un Brésil en tant qu’acteur global, responsable – dans le sens d’être capable de contribuer à stabiliser le système mondial – tout en s’unissant aux autres pays de la région pour répudier l’espionnage massif des Etats-Unis et les pressions européennes pour éviter l’arrivée de Snowden, comme cela a été dénoncé au Sommet présidentiel du Mercosur le 12 juillet dernier.

Les dilemmes et les contradictions de la politique étrangère brésilienne affectent toute l’Amérique latine, qui a pourtant besoin de rompre les barrières de la dépendance. L’idée que le Brésil puisse diriger la région sous les auspices étasuniens est extrêmement naïve. Les mouvements sociaux dans toute l’Amérique latine, à l’image de ce que font de nombreux jeunes mobilisés au Brésil, remettent en question les alliances (subordonnées) avec les puissances du Nord. Le dernier Sommet du Mercosur, qui a dénoncé les ingérences impérialistes, permet d’entrevoir un rayon d’espoir et montre la nécessité de reprendre le chemin que la région avait privilégié en repoussant l’ALCA il y a huit ans.

Leandro Morgenfeld est l’auteur de « Vecinos en conflicto. Argentina y Estados Unidos en las conferencias panamericanas » (Ed. Continente, 2011) et de « Relaciones peligrosas. Argentina y Estados Unidos » (Capital Intelectual, 2012).

Source : http://www.revistadebate.com.ar/?p=4103

Notes d’Avanti :

• ALBA : Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique, alternative continentale au projet étatsunien (mis en échec par les mobilisations populaires) d’une « Zone de libre-échange des Amériques ». Créée 2005 à travers la signature d’un « Traité commercial des peuples » entre le Venezuela et Cuba. Outre les deux pays fondateurs, l’ALBA réunit aujourd’hui la Bolivie, le Nicaragua et l’Equateur, ainsi que trois petits Etats de la Caraïbe.
• CELAC : Communauté d’Etats Latino-Américains et Caribéens.
• Mercosur : Le « Marché commun du Sud », né en 1991, est une communauté économique qui regroupe plusieurs pays de l’Amérique du Sud.
• Unasur : Union des nations sud-américaines, né en 2008, anciennement connue sous le nom de Communauté sud-américaine des Nations, est une organisation intergouvernementale intégrant deux unions douanières présentes dans la région : le Marché commun du Sud (Mercosur) et la Communauté andine (CAN), dans le cadre d’une intégration continue de l’Amérique du Sud. Son objectif est de « construire une identité et une citoyenneté sud-américaine et [de] développer un espace régional intégré ». Elle est composée des douze États d’Amérique du Sud.

Lula et les multinationales brésiliennes

Raúl Zibechi

Depuis qu’il a quitté la présidence de son pays, Luiz Inacio Lula da Silva a développé une intense activité dans des pays d’Amérique latine et d’Afrique, où se concentrent les plus importants intérêts des grandes entreprises brésiliennes. Ce rôle d’ambassadeur des multinationales de son pays, même s’il n’est pas illégal, est, d’un point de vue progressiste, « indéfendable » pour le journaliste Raúl Zibechi car c’est en utilisant de « nobles » discours qu’on lubrifie ainsi des affaires qui portent préjudice aux travailleurs et qui détruisent la nature.

Il arrive parfois que des faits qui ne semblent pas significatifs ont la vertu de montrer le fond des choses, de mettre à nu le véritable caractère d’une réalité politique qui n’apparaissait pas jusqu’alors avec suffisamment de clarté. C’est ce qui est arrivé il y a quelques jours quand une enquête journalistique a révélé les relations entre une poignée d’entreprises multinationales brésiliennes de la construction et l’ex-président Luiz Inacio Lula da Silva.

Le fait principal est que la moitié des voyages réalisés par Lula après avoir quitté la présidence a été payée par ces entreprises de construction et que ces voyages ont tous eu lieu en Amérique latine et en Afrique où elles concentrent leurs principaux intérêts. Depuis 2011, Lula a visité 30 pays, dont 20 se trouvent en Afrique et en Amérique latine. Les entreprises de construction ont payé 13 de ces voyages, la quasi-totalité par Odebrecht, OAS et Camargo Correa (« Folha de Sao Paulo », 22 de mars 2013).

Lula recyclé en VRP

L’enquête journalistique reproduit les télégrammes des ambassades du Brésil à l’étranger dans lesquels on affirme que les voyages de l’ex-président ont contribué à défendre les intérêts du pays. Un télégramme envoyé par l’ambassade du Brésil au Mozambique, après l’une de ces visites de Lula, souligne le rôle joué par l’ex-président en tant que véritable ambassadeur des multinationales. «  En associant son prestige aux entreprises qui opèrent ici, l’ex-président Lula a accentué au yeux des Mozambicains son engagement avec les résultats de l’activité patronale brésilienne », a ainsi écrit l’ambassadrice Lígia Scherer.

En août 2011, Lula a commencé une tournée latino-américaine par la Bolivie, où il est arrivé avec son entourage à bord d’un avion privé de l’OAS, l’entreprise qui prétendait construire une route pour traverser le TIPNIS (Territoire Indigène et Parc National Isiboro Sécure), un projet qui a provoqué des mobilisations massives des communautés indigènes, soutenues par la population urbaine. De là il poursuivit son voyage à bord du même avion au Costa Rica, où l’entreprise disputait un marché pour la construction d’une route qui lui a finalement été octroyé pour 500 millions de dollars.

L’attitude de Lula n’est pas illégale. Elle est au contraire en syntonie avec ce que font souvent les présidents et ex-présidents dans le monde entier : œuvrer pour favoriser les grandes entreprises de leurs pays. Mais bien entendu, cela a peu à voir avec une attitude de gauche, solidaire avec les travailleurs et les gouvernements progressistes.

Mastodontes

Les entreprises en question ont une histoire très particulière et sont en outre d’énormes multinationales. Elles se sont toutes développées sous la dictature militaire, à laquelle elles étaient étroitement liées. Odebrecht est un conglomérat familial surtout actif dans la construction et la pétrochimie. Elle contrôle Braskem, la plus grande entreprise productrice de résines thermoplastiques des Amériques. C’est l’une des entreprises brésiliennes ayant la plus forte présence internationale, avec 130.000 travailleurs (dont 40.000 en Angola) et elle pèse 55 milliards de dollars. Elle est présente dans 17 pays, surtout en Amérique latine et en Afrique et 52% de ses profits viennent de l’étranger. En 2008, elle fut expulsée d’Equateur par le gouvernement de Rafael Correa pour cause de graves défauts de construction du barrage San Francisco, qui ont forcé sa fermeture un an après son inauguration.

Camargo Correa est une entreprise de construction plus diversifiée, avec des investissements dans les cimenteries, l’énergie, la sidérurgie et les chaussures. Elle compte 61.000 employés dans 11 pays. En Argentine, elle possède Loma Negra, la principale cimenterie qui contrôle 46% du marché argentin, ainsi qu’Alpargatas, l’une des principales entreprises de textile du pays, avec ses marques Topper, Flecha et Pampero. Le groupe OAS, pour sa part, a des intérêts dans 22 pays d’Amérique latine et d’Afrique et compte 55.000 salariés.

Le pouvoir des grandes entreprises brésiliennes se fait sentir d’une manière particulière dans les petits pays de la région. En Bolivie, Petrobras (entreprise nationale du pétrole, NdT) contrôle la moitié des hydrocarbures et « pèse » pour 20% du PIB bolivien et 24% de la collecte d’impôts. L’entreprise de construction OAS, comme on l’a vu, a provoqué une crise politique et sociale qui a déstabilisé le gouvernement d’Evo Morales avec lequel elle maintenait de bons rapports.

La presque totalités des ouvrages d’infrastructures inclus dans le projet d’Intégration de l’Infrastructure Régional Sud-Américaine (IIRSA), soit un total de 500 ouvrages pour 100 milliards de dollars, sont à charge des multinationales brésiliennes. La même chose se reproduit avec les barrages hydroélectriques. La Banque d’Etat BNDES (Banque Nationale de Développement Economique et Sociale) est le principal bailleur de fonds de ces ouvrages mais elle fait à la condition que le pays qui reçoit ses prêts engage des entreprises brésiliennes.

Trahison ?

Le rôle de Lula est de promouvoir « ses » entreprises, en contribuant à aplanir les difficultés grâce à son énorme prestige et à la caisse multimillionnaire du BNDES, qui dispose de plus de fonds pour investir dans la région que le FMI et la Banque Mondiale réunies. Rien d’illégal à cela, j’insiste ; mais c’est politiquement indéfendable pour quiconque a la prétention de se dire de gauche.

Le 15 mars 2011, les 20.000 ouvriers qui travaillaient à la construction du barrage de Jirau, sur le fleuve Madera, dans l’Etat de Rondonia, ont été les acteurs d’un des plus importants soulèvements de ces dernières décennies. Ils ont mis le feu aux bureaux de Camargo Correa (l’entreprise constructrice), les baraquements et plus de 45 autobus. Ce qu’on a appelé la « révolte des peones » n’a pas été déclenchée pour les salaires mais bien pour la dignité, contre des conditions de travail proches de l’esclavage. Ces mêmes entreprises font aujourd’hui de juteux profits avec les travaux pour le Mondial de Football de 2014 et les Jeux Olympiques de 2016.

Au vu de la trajectoire personnelle de Lula et du Parti des Travailleurs, la tentation est grande de parler de « trahison ». Mais les choses sont, cependant, plus complexes. Au Brésil, d’une manière plus intense que dans d’autres pays de la région, il se produit une profonde reconfiguration des élites. L’arrivée de Lula au pouvoir a accéléré la formation d’une alliance, ou pour mieux dire, d’un amalgame entre les grands patrons brésiliens, les cadres supérieurs de l’appareil d’Etat (y compris les sommets de l’Armée) et un petit mais puissant secteur de la bureaucratie syndicale lié aux fonds de pensions, qui, ensemble avec le BNDES, font parie du groupe restreint des grands investisseurs.

Lula est l’ambassadeur des multinationales brésiliennes qui ont presque toutes des liens étroits avec l’Etat, que ce soit parce que ce dernier leur octroi de gigantesques ouvrages ou parce que l’alliance étatique-syndicale a un poids décisif dans ces concessions. Ainsi, la seconde entreprise minière du monde est contrôlée par le fonds de pension du Banco do Brasil, dominé par le gouvernement et le syndicat bancaire. La même chose se reproduit avec d’autres grandes entreprises.

Ces qui est pénible c’est de constater comment des discours nobles qui parlent des droits des travailleurs et de l’intégration régionale sont utilisés pour lubrifier des affaires qui portent préjudice aux travailleurs eux-mêmes, détruisent la nature et qui ne bénéficient qu’à une poignée de grands patrons qui ont commencé à s’enrichir à l’ombre d’une des pires dictatures militaires de ce continent.

Source :
http://gara.naiz.info/paperezkoa/20130407/396331/es/Las-multinacionales-brasilenas-Lula

Traductions françaises et intertitres pour Avanti4.be : Ataulfo Riera