Kurdistan : trois militantes kurdes assassinées

M.C., Txente Rekondo 23 janvier 2013

Mercredi 9 janvier, Sakine Cansiz, Findan Dogan (Rojbin) et Leyla Soleymez ont été exécutées en plein cœur de Paris dans le local du CIK (Comité d’information sur le Kurdistan), de toute évidence par un ou des tueurs professionnels.

Depuis l’assassinat de Mehdi Ben Barka, les crimes politiques à Paris se comptaient sur les doigts d’une main, Henri Curiel, Pierre Goldman, Mahmoud Hamchari, représentant de l’OLP assassiné par le Mossad, Dulcie September de l’ANC en 1988 et très récemment le 8 novembre dernier, Paruthi, un responsable Tamoul.

Les trois femmes assassinées avaient des profils très différents même si elles avaient en commun leur engagement dans la lutte pour la reconnaissance des droits du peuple kurde.

Sakine Cansiz était une icône du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) dont elle avait été un des membres fondateurs avec Abdullah Ocalan. Marxiste et féministe déterminée, elle s’était toujours battue pour que les femmes aient un rôle et une place reconnus dans la lutte. Emprisonnée à la fin des années 70 à Diyarbakir au Kurdistan de Turquie, elle y avait été atrocement torturée et mutilée. Sa réponse avait été de cracher au visage de ses bourreaux.

Findan, fille de réfugiés, avait grandi en Europe et représentait la nouvelle génération des militants kurdes. C’était une militante infatigable à Bruxelles et à Paris où elle rencontrait régulièrement les élus pour expliquer la cause kurde. Leyla Soleymez était aussi un exemple de cette nouvelle génération.

Erdogan veut négocier

Ces meurtres interviennent dans un contexte bien particulier. Depuis quelques semaines, le Premier ministre turc Radgyp Erdogan et l’AKP, le parti islamiste au pouvoir, tentent d’obtenir un désarmement de la résistance kurde. Le chef du MIT, la police secrète turque, s’est rendu sur l’île d’Imrali où est emprisonné Abdullah Ocalan, et des parlementaires du BDP (le parti kurde héritier de DEP, HADEP et autres avatars car le parti est régulièrement dissous et interdit) ont pu rendre visite à Ocalan.

Depuis son kidnapping en 1999, Ocalan était maintenu dans un isolement complet et l’État turc se refusait à négocier avec les « terroristes » kurdes, malgré les nombreuses initiatives du PKK et les multiples cessez-le-feu unilatéraux. Les raisons de ce changement sont sans doute à chercher dans les prochaines élections en Turquie, où Erdogan se verrait bien élu Président avec des prérogatives considérablement renforcées par rapport au statut actuel.

Ce changement est aussi lié aux bouleversements régionaux entraînés par les révolutions arabes. Il y a seulement deux ans, la Turquie avait de grandes ambitions régionales et son projet de barrage sur l’Euphrate lui donnait la clé de l’approvisionnement en eau d’une grande partie du Moyen-Orient. Mais la révolution égyptienne a changé la donne. En Syrie, la province à majorité kurde du nord du pays a conquis une autonomie qui devrait perdurer, quelle que soit l’issue de la révolution syrienne. En Irak, le Kurdistan autonome est devenu une telle épine dans le pied du pouvoir qu’El Maliki parle ouvertement de « séparation » officielle.

Dans ce contexte, une solution négociée entre le gouvernement turc et le PKK, donnant une quelconque forme d’autonomie, au moins sur les questions d’éducation en langue kurde, de médias et de culture, ressemble à un chiffon rouge agité au nez des Kémalistes qui rêvent toujours de la « grande Turquie ». Or l’armée, même si elle a été « nettoyée » par le gouvernement de l’AKP qui a mis à la retraite de nombreux généraux, reste profondément kémaliste et dispose d’un appareil parallèle.

Les crimes commis à Paris portent la marque des crimes d’État, et la police française ne devrait pas avoir trop de mal à retrouver les assassins, puisque les locaux et les militants des associations kurdes sont surveillés en permanence dans le cadre des accords de coopération avec la police turque.

M.C.
Article publié dans : Hebdo Tout est à nous ! 178 (17/01/12) et sur le site du NPA :
http://www.npa2009.org/content/kurdistan-trois-militantes-kurdes-assassin%C3%A9es

La mort de trois activistes kurdes et le processus de négociations

Txente Rekondo

La mort par balles de trois militantes kurdes en plein centre de Paris le 9 janvier dernier a ouvert une boîte de Pandore de spéculations sur les auteurs de l’attentat qui a, dans une certaine mesure, laissé au second plan le fragile processus qui est en train de se dérouler au nord du Kurdistan et en Turquie. Les auteurs de l’attentat ont profité du bon moment, ils ont choisi avec soin les victimes et ont agit en professionnels. Alors que se déroulent des prises de contact entre le gouvernement turc et des dirigeants du PKK, l’attentat de Paris est un signal lancé par ceux qui, comme dans le passé, veulent bloquer tout processus de résolution du conflit.

Ce n’est pas un hasard non plus que l’une des victimes, Sakine Cansiz, jouait un rôle très important dans le PKK. Elle avait participé à sa fondation et s’était positionnée de manière favorable aux conversations menées entre Öcalan (dont elle était l’une des proches collaboratrices) et les représentants turcs. Elle appartenait aussi à l’importante minorité alévie - avec sa mort, certains voudraient sans doute ainsi attiser de prétendues tensions entre Sunnites et Alévis au sein du mouvement kurde.

La capacité démontrée par les auteurs de l’attentat, agissants en toute impunité au centre de Paris, dans un immeuble théoriquement surveillé et suivi par les tout-puissants services secrets français, ouvre également la porte à l’hypothèse de la participation d’autres services secrets, tant turcs que ceux de pays qui ont de bonnes relations avec ces derniers et qui ne voient pas d’un bon œil une solution au conflit au Kurdistan.

L’histoire récente du Kurdistan est remplie d’actions de ce genre contre tout processus de paix. En 1996, déjà, un cessez-le-feu unilatéral décidé par le PKK a déclenché les assassinats de dizaines de civils kurdes et dont on sait depuis peu que ce fut l’œuvre de la puissante « Unité de Guerre Spéciale » du régime, également responsable de la mort d’importantes personnalités en Turquie. Ainsi, il n’est pas étonnant que la plupart des sources officielles turques évoquent comme auteurs de l’attentat de Paris de prétendues dissidences au sein du PKK pour détourner ainsi l’attention des sombres et complexes coulisses de l’Etat turc.

Cette version avancée par certains officiels turcs semble même avoir anticipé les attentats de Paris eux-mêmes. C’est dans ce sens qu’il faut évaluer les déclarations faites par Yalçin Akdogan, principal conseiller du Premier ministre turc qui avait signalé « la présence de groupes du PKK opposés au processus et qui cherchent à le nuire ». Au même moment, des journalistes turcs évoquaient « des voix kurdes discordantes », entre d’une part Öcalan et d’autre part le « PKK en Europe ».

On a également évoqué la possible participation d’acteurs étrangers qui seraient en train de manipuler le PKK, et des sources turques signalent l’Irak, la Syrie ou l’Iran. Curieusement, ces trois Etats occupent également une partie du Kurdistan et, tout en réprimant le peuple kurde, sont également en conflit ou dans une relation tendue avec Ankara.

Le fil rouge de toutes ces versions justificatives est de présenter un PKK divisé entre différentes factions qui s’affrontent entre elles sur base de prétendues différences claniques ou familiales, géographiques et même religieuses.

Toutes ces théories s’accrochent à ce que certains définissent déjà comme de « vieux paradigmes ». En premier lieu, la croyance selon laquelle la « Turquie appartient aux Turcs », en occultant les tentatives de l’AKP qui veut introduire dans la Constitution une Turquie pour « tous ses citoyens ». Le second cliché présente « l’inexistence du problème kurde », en le réduisant à un simple « problème de terrorisme ». En troisième lieu, on méprise tout bonnement la réalité politique du mouvement kurde en présentant le PKK comme une machine au service d’Öcalan, le KCK comme « peu fiable » et le BDP comme « sans influence ». Et, finalement, on prétend que le problème est strictement « turc », niant ainsi la réalité régionale du Kurdistan.

Malgré tout, à côté de ces vieilles recettes et théories caduques, de plus en plus d’acteurs reconnaissent de manière ouverte ou indirecte qu’aujourd’hui « les chemins du Kurdistan passent par le PKK », ce qui explique que, profitant de la conjoncture actuelle, le Premier ministre turc Tayyip Erdogan s’est décidé à aborder un nouveau processus de négociations.

Pour l’instant, tout indique qu’il a su habilement bouger les différentes pièces du puzzle dans la direction souhaitée. Ce choix d’Erdogan a été soutenu par des déclarations du principal parti d’opposition, le CHP (qui, en 2009, s’était opposé à un processus similaire) ainsi que par celles du puissant mouvement « Hizmet », dirigé par l’intellectuel influent Fethullah Gulen, et il a même reçu le soutien explique du président actuel du pays, Abdullah Güll.

En même temps se sont produit les déclarations favorables d’Öcalan et d’autres dirigeants du PKK, ainsi que du parti kurde BDP. Une autre pièce clé s’est ajoutée avec Massoud Barzani, le président du gouvernement régional du sud Kurdistan (à l’intérieur des frontières de l’Irak).

Il semble que, pour le moment, le Premier ministre turc continue à réunir les pièces du puzzle tout en étant conscient que ce processus, d’après les sondages, ne semble pas affronter le même rejet que par le passé. Il semble également compter avec l’appui des piliers les plus importants de l’Etat (le président, le Conseil de sécurité nationale, l’Agence de renseignement nationale-MIT,…), sans oublier qu’après les procès et les arrestations contre des militaires de haut rang, les secteurs les plus intransigeants de l’armée sont très affaiblis (bien qu’ils ne soient pas vaincus, comme le souligne peut être l’attentat de Paris).

Une série de paramètres ont en tous les cas commencé à changer autour du conflit du nord du Kurdistan et ces changements peuvent autoriser un certain optimisme face au nouveau processus. Personne ne remet en question le fait que le principal interlocuteur est Oçalan (certains parlent même de « processus d’Imrali », l’île où est détenu le leader kurde), bien que des représentants turcs se soient également déplacés dans les montagnes de Kandil, où se trouvent les principaux commandants du PKK. Il convient également de ne pas écarter les apports qui peuvent venir du parti kurde BDP.

Il est encore tôt pour définir la situation comme « un processus de négociations », bien que personne ne doute que ce qui se passe actuellement soit son antichambre. Les cinq ou six prochains mois seront décisifs pour vérifier si la feuille de route établie peut s’appliquer ou si, au contraire, comme à d’autres occasions, les obstacles et les attitudes contraires au processus finiront par s’imposer.

Au fil des jours, on prend connaissances de nouvelles données autour du processus actuel, dont le précédent est constitué par les négociations maintenues à Oslo entre des représentants kurdes et turcs avec la médiation du Royaume-Uni en 2009-2010 et que des actions militaires des deux parties avaient fait suspendre. Un événement clé dans la tentative actuelle a été la grève de la faim menée en 2012 par les prisonniers politiques kurdes (démontrant une fois de plus le rôle actif joué par eux dans le processus). L’arrêt de cette grève à la demande d’ Öcalan fut interprétée comme un signe de bonne volonté et c’est ainsi que semble l’avoir compris Erdogan.

Il est encore trop tôt pour connaître les détails de la feuille de route, mais elle inclut bien évidement des points tels que la démobilisation des combattants du PKK, leur désarmement, l’amnistie (bien que l’on n’utilise pas explicitement ce terme), les initiatives politiques pour répondre aux demandes historiques du peuple kurde et même un probable contrôle international pour garantir l’accomplissement des accords.

Les risques qui menacent ce fragile processus sont nombreux. Les déclarations d’Erdogan ont rendus nerveux certains secteurs du pouvoir turc qui, quoiqu’affaiblis, peuvent tenter de conditionner son avenir ou de le saboter. Sans oublier non plus les agissements possibles d’acteurs étrangers disposés à torpiller les avancées afin de défendre leurs propres intérêts locaux et régionaux.

Comme le souligne une journaliste locale, le début du processus renouvelle l’espérance mais ce processus « n’est pas une course de vitesse de 100 mètres. Il s’agit d’un marathon politique, avec de nombreux obstacles et il requiert la patience et la volonté d’aller au-delà de la barrière de la douleur. Mais, au final cependant, le prix à gagner en vaut la peine ».

Txente Rekondo
Source : http://www.rebelion.org/noticia.php?id=162343
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera