Jésus, le révolutionnaire ?

Phil Gasper 23 décembre 2012

Dans un débat célébré dans une église de l’Iowa à la fin de novembre 2011, la majorité des principaux candidats républicains à la présidence n’ont cessé de proclamer leur foi chrétienne. Selon le Financial Times, « Les candidats se sont concurrencés pour démontrer comment Dieu les avait guidés vers la politique et motivait leur course à la nomination républicaine ». Mais quelle est la proximité des opinions des politiciens de droite d’aujourd’hui – ceux là mêmes qui veulent réduire les droits des pauvres et diminuer les impôts des riches – avec celles du Jésus Christ historique ? La réponse à cette question sera évidente si on examine les origines du christianisme.

Nous avons aujourd’hui les preuves que Jésus fut une figure historique réelle, non seulement dans les écrits chrétiens comme les quatre évangiles du Nouveau Testament, mais aussi dans les textes de Flavius Joseph, le premier historien juif du Ier siècle, et de Tacite, historien romain du début du IIe siècle.

Jésus est probablement né à Nazareth (et non à Bethléem) et fut crucifié par Ponce Pilate, le gouverneur romain de Judée (l’une des provinces de la Palestine) entre les années 26 et 33 après sa naissance. Il fut un leader religieux comptant sur un groupe de partisans dévoués.

Deux images différentes

Au-delà de ces faits, cependant, on peut affirmer avec certitude très peu de choses sur la vie de Jésus. Les évangiles ne sont pas fiables en tant que récits détaillés des événements. Les premiers chrétiens étaient majoritairement analphabètes et les histoires sur Jésus furent transmises oralement – et donc gonflées et changées selon la narration. Les évangiles ne furent pas rédigés avant 40 ans après la mort de Jésus et ils furent souvent écrits encore plus tard. D’autre part, dans les décennies suivantes, les évangiles furent plusieurs fois réécrits - « trois, quatre fois ou plus encore » selon Celsius, historien grec du IIe siècle.

Les évangiles offrent deux images différentes de Jésus. Il y a d’une part l’être divin qui annonce le salut dans un autre monde. Et d’autre part il y a le Jésus de la tradition de la révolution populaire juive – une figure mortelle qui s’oppose aux rois et aux oppresseurs et qui promet des résultats matériels concrets à ses partisans en ce bas monde.

Il y a de nombreuses évidences que la première de ces images fut une élaboration postérieure. Par exemple, le plus anciens des évangiles du Nouveau Testament, celui de Marc, ne décrit pas la naissance de Jésus ou son enfance. L’histoire de sa naissance se trouve pour la première fois chez Matthieu et Luc, qui tentaient de démontrer que la naissance de Jésus répondait aux prophéties de l’Ancien Testament et qu’il était donc le Messie – le leader annoncé qui libérerait les Juifs des Romains (le titre de « Christ » signifie « l’oint », qui a reçut l’onction de Dieu).

Luc identifie à plusieurs reprise Joseph comme le père de Jésus, ce qui prouve que l’histoire de la « vierge » Marie fut insérée plus tard dans l’évangile. Luc dit également que Joseph était un descendant du roi David, de la lignée duquel le Messie devait forcément venir et il inclut une histoire de recensement romain pour affirmer que Jésus était né à Bethléem, lieu de naissance de David.

Nous savons que cette histoire est une invention parce qu’il n’existe aucune trace d’un recensement à ce moment là et l’idée que les Romains auraient exigés que les personnes reviennent sur leur lieu d’origine pour être comptés est absurde.

En tous les cas, à aucun moment les trois premiers évangiles ne disent que Jésus est divin. Ce n’est que dans l’évangile de Jean, le dernier d’entre eux et rejeté par certains chrétiens à la fin du IIIe siècle, que Jésus est présenté comme une déité.

La seconde image de Jésus, par contre, s’adapte mieux aux circonstances sociales et politiques dans lesquelles il vécut.

La Palestine était une colonie de Rome depuis l’année 63 av. J.C, gouvernée indirectement par des rois locaux sous contrôle romain ou directement par des gouverneurs romains. Une aristocratie sacerdotale et les très riches, les Sadducéens, collaboraient avec les Romains. Ils s’opposaient aux Pharisiens, la majorité de la population, dirigés par des rabbins. Les patriotes les plus radicaux étaient les Zélotes – les plus pauvres des pauvres, qui désiraient le plus l’arrivée d’un Messie.

L’apôtre Joseph dit que, de manière constante, les Zélotes « persuadaient les Juifs de se rebeller (...) ils infligeaient la mort à ceux qui continuaient à obéir au gouverneur romain (...) et pillèrent les demeures des grands hommes ». Ces révoltes, souvent dirigées par des messies autoproclamés, furent vaincues par les Romains. Joseph fait référence à des « imposteurs et des charlatans, (qui), prétextant une inspiration divine, fomentaient des changements révolutionnaires (...) persuadant les foules d’agir comme des fous ».

L’un de ces agitateurs était un cousin de Jésus, Jean Baptiste. Joseph explique ce qui lui est arrivé : « Quand les autres s’unirent aussi à la foule autour de lui, parce qu’il parvint à les convaincre avec ses sermons, Hérode s’alarma. Un éloquence ayant un tel impact sur les êtres humains pouvait déboucher sur la sédition. Hérode décida de l’attaquer et de se débarrasser de lui avant que son oeuvre ne conduise à une révolte. A cause des soupçons d’Hérode, Jean fut porté en chaînes à Maqueront (...) et y fut exécuté ».

Toutes les preuves historiques indiquent que Jésus était un des messies autoproclamés qui luttaient pour mettre un terme à l’occupation romaine de la Palestine et pour une société égalitaire dans laquelle la division entre les riches et les pauvre serait éliminée.

D’après Celsius, Jésus était un « leader de la sédition ». Les Sadducéens et les Pharisiens sont régulièrement critiqués dans les évangiles, mais les Zélotes jamais. L’un des disciples de Jésus, Simon, est identifié comme un Zélote.

Malgré toutes les modifications qui suivirent, de nombreuses déclarations radicales de Jésus survécurent. Par exemple : « Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix au monde. Non, je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. » Le Royaume de Dieu est mentionné de manière répétée comme quelque chose qui à portée de main. Selon l’historien Robertson Archibald : « Les strates les plus anciennes des évangiles (...) signalent un mouvement révolutionnaire dirigé par Jean Baptiste d’abord et par Jésus ensuite (...) engagé dans le renversement de la domination de Rome et d’Hérode en Palestine et la création d’un ’Royaume de Dieu’ terrestre dans lequel le premier serait le dernier et le dernier le premier, où les riches seraient dépossédés et les pauvres seraient comblés, en leur donnant des maisons et des terres ».

Si tels étaient les objectifs de la lutte menée par Jésus, il n’est donc pas étonnant que les Romains l’ait crucifié et que ses disciples furent persécutés. Et c’est bien entendu à l’opposé de ce que le Parti Républicain et la droite ailleurs dans le monde représente aujourd’hui. Bon nombre des premiers chrétiens pratiquaient une forme de communisme. Dans les Actes des Apôtres on nous dit que « Les croyants vivaient ensemble et possédaient tout en commun. Ils vendaient leurs possessions et leurs biens et répartissaient les choses entre tous selon les besoins ».

Évolution du christianisme

La destruction de Jérusalem par les Romains en 70 élimina la base de la révolte juive. Avec la défaite des espoirs nationaux des Juifs, le christianisme se fit de plus en plus religion, non plus celle d’un messie révolutionnaire juif, mais d’un messie universel dont le royaume n’était pas en ce bas monde.

Paul, l’auteur de nombreux livres du Nouveau Testament, parle du salut de l’âme individuelle et non du renversement des rois de leurs trônes ou de prendre aux riches pour donner aux pauvres. Par contre, Clément d’Alexandrie, éminent théologien chrétien de la fin du IIe siècle (150-220), critiqua la division entre le Ciel et la Terre, entre hommes libres et esclaves, dénonçant la société antique et l’idéologie qui la justifiait.

A la fin du premier siècle, Rome fut vaincue par des tribus germaniques, stoppant ainsi son expansion impériale. Avec la fin de l’approvisionnement en esclaves, l’empire commença à décliner lentement jusqu’à la fin du troisième siècle et sa chute finale dans le chaos. Les empereurs Dioclétien (284 à 305) et Constantin (306 à 337) se virent forcés de réorganiser complètement l’empire en une société basée sur des serfs pauvres, liés à la terre, produisant des aliments pour les puissants propriétaires terriens.

Le christianisme représentait alors l’un des principaux défis au status quo qui devait être écrasé ou coopté. Dioclétien tenta la répression. Après son échec, Constantin tenta la cooptation par la conversion au christianisme et la subordination de l’Église au pouvoir impérial.

Certains chrétiens se rebellèrent contre l’idée d’une alliance avec l’empire, mais la plupart virent les avantages qu’obtenait l’Église dans ce nouveau cadre. Le plus illustre d’entre eux fut Augustin (354-430), évêque d’Hippone, une ville d’Afrique du Nord.

Augustin élabora l’idéologie de la nouvelle alliance entre l’Église et l’État qui allait modeler les 1000 années suivantes de l’histoire occidentale. Cette cosmologie a défini Dieu comme infini, parfait et tout puissant, séparé de la Terre, un ensemble fini et soumis, ce qui reflète la réalité sociale du Bas Empire : un empereur aux pouvoirs divins et des sujets sans autonomie.

Augustin croyait que Dieu avait soumis l’humanité à subir une charge sans cesse plus grande de misère et de méchanceté comme punition pour le péché originel d’Adam. Il soutint que la justice de Dieu se manifestait « dans l’agonie des petits bébés ». La conclusion qui en découlait est que les maux de ce monde doivent être simplement supportés, une idée reprise des philosophe stoïciens grecs et romains. L’unique espoir réside dans la foi au salut dans l’autre monde.

Mais il y eut également des oppositions aux opinions d’Augustin et les arguments avancées n’étaient pas que de simples questions théologiques. En Égypte et en Afrique du Nord, le mouvement « donatiste » parmi les chrétiens prit la tête de l’opposition à l’empire et à l’alliance entre l’Église et l’Etat.

Des paysans donatistes et des travailleurs agricoles attaquèrent les gros propriétaires, les collecteurs d’impôts et les créanciers, détruisant les rouleaux de comptabilité des fermages et des titres de propriété. Les donatistes contrôlèrent de nombreuses églises en Afrique du Nord et les Légions impériales de Rome furent à elles seules incapables de les vaincre.

Augustin - « le marteau des donatistes » - joua un rôle crucial dans l’écrasement de la révolte. Il utilisa les ressources de l’Église pour condamner les leaders des donatistes comme « hérétiques ». Les donatistes furent finalement vaincus par une combinaison de la première inquisition catholique avec les troupes impériales.

La victoire romaine fut cependant de courte durée. Après le sac de Rome, les Vandales envahirent l’Afrique du Nord en 430, année de la mort d’Augustin. Ils saisirent les grandes propriétés terriennes et soumirent une grande partie de la population de l’empire au servage. D’après un historien ; « Avec l’effondrement de l’empire d’occident, la cosmologie d’Augustin fut adoptée par les chrétiens au cours du millénaire suivant. Cette vision d’un monde créé à partir de rien, soumis au péché et à la misère et gouverné par la forte autorité de l’Église et de l’État s’ajusta parfaitement à la société pétrifiée de seigneurs féodaux auto-suffisants qui n’avaient besoin ni des commerçants, ni des philosophes, ni des scientifiques. Ils n’avaient besoin que d’une religion qui encourageait les serfs à accepter leur sort. »

Le monde d’Augustin, tout comme celui du paganisme des paysans, était un monde où existait une énorme brèche entre le ciel et la terre, une terre peuplée de démons et d’esprits, de sorcières et de diables. Tout comme la société romaine recula au niveau d’un agrarisme primitif et pauvre, la cosmologie de Saint Augustin devint le monde magique et irrationnel du mythe.

En grandissant en richesses et en influence, l’Église cessa d’être démocratique dans sa structure interne. Le pouvoir des évêques augmenta et celui de Rome devint dominant sur les autres. Les biens de l’Église n’étaient plus propriété collective de la communauté chrétienne mais appartenaient au clergé. L’Eglise s’est même opposée à l’abolition de l’esclavage – toutes les paroisses avaient le droit de posséder un homme et une femme esclaves. Les monastères possédaient également un grand nombre d’esclaves et l’Église continua à en posséder tout au long du Moyen Age.

Tout cela est très éloigné de la description de Jésus dans les évangiles : « Il a donné aux affamés de bonnes choses tandis que les riches furent chassés les mains vides ». Mais les origines radicales du christianisme ont ré-émergées de nombreuses fois au cours de l’histoire quand les mouvements sociaux qui luttaient contre l’oppression se sont dotés d’une idéologie permettant de justifier leurs objectifs.

Ces mouvements vont de la révolte paysanne en Allemagne au XVIe siècle dirigée par Thomas Münzer au sectes radicales de la Révolution anglaise au siècle suivant et jusqu’au rôle joué par l’Église Noire dans le mouvement pour les droits civils aux États-Unis ou encore la théologie de la libération au dernier siècle.

Marxisme et religion

Les marxistes s’identifient avec tous les mouvements radicaux, mais ils ne le font pas de manière a-critique. L’histoire du christianisme, en y incluant la réactivation périodique des courants radicaux en son sein, illustre en réalité très bien ce que Marx pensait de la religion. Voici les célèbres passages de Marx dans sa Critique de la Philosophie du Droit de Hegel : « La misère religieuse est, d’une part, l’expression de la misère réelle, et, d’autre part, la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’une époque sans esprit. C’est l’opium du peuple. Le véritable bonheur du peuple exige que la religion soit supprimée en tant que bonheur illusoire du peuple. Exiger qu’il soit renoncé aux illusions concernant notre propre situation, c’est exiger qu’il soit renoncé a une situation qui a besoin d’illusions. La critique de la religion est donc, en germe, la critique de cette vallée de larmes, dont la religion est l’auréole. »

Les croyances religieuses ont des racines sociales. Leur attrait réside en partie dans le fait qu’elles offrent une solution – bien qu’illusoire – à la souffrance et à l’exploitation de la société de classes. De cela découle qu’il est probable que les croyance religieuses existeront tant qu’une société de classes existera et ne disparaîtront que si cette dernière - « la condition qui requiert des illusions » - sera abolie par une révolution socialiste.

Cependant, le dépérissement de la religion ne signifie pas sa suppression de la part de l’État. Engels l’a vigoureusement défendue contre ceux qui voulaient la suppression de la religion pendant la Commune de Paris de 1871, soulignant que le résultat ne ferait rien d’autre que de renforcer la religion elle-même.

En réalité, comme les inégalités caractéristiques des sociétés de classes seront progressivement éliminées, la nécessité de la religion se réduire progressivement. La religion, comme l’Etat, dépérira. Cependant, que ce soit aujourd’hui ou sous le pouvoir des travailleurs, les socialistes doivent défendre la liberté de pratiquer la religion comme un droit fondamental.

La religion est, en même temps, « l’expression de la misère réelle, et, d’autre part, la protestation contre la misère réelle. » En général, les religions offrent des projets de solution aux contradictions sociales dans le Ciel ou dans l’au-delà. Mais elles offrent en même temps à la société actuelle un petit royaume dans lequel ces contradictions peuvent être brièvement éludées.

Comme nous l’avons vu, dans certains contextes, la religion peut également se transformer en véhicule des luttes politiques et sociales dont la justification idéologique est de tenter de construire le royaume du Ciel sur la Terre. Mais en dernière instance, les mouvements religieux, même radicaux, sont utopiques. La seule stratégie satisfaisante pour obtenir ces objectifs à long terme ne peut se baser que sur une analyse de classe de la société. Une analyse dont la conclusion et la réalisation logique minera inévitablement les bases des croyances religieuses.

Ceci étant dit, tout parti socialiste véritablement révolutionnaire accueille dans ses rangs aussi bien des croyants que des non croyants, à partir du moment où ils veulent lutter contre le capitalisme. Comme Lénine l’a défendu, l’athéisme n’a pas sa place dans le programme politique d’une organisation socialiste. L’unité dans la lutte contre le capitalisme est plus importante qu’un accord sur des questions théologiques. Ces questions ne se résoudront pas tant par des arguments théoriques que par la pratique révolutionnaire.

Dans la commercialisation envahissante qui nous entoure à cette époque de l’année, on entend souvent des représentants religieux nous dire qu’il serait temps de revivre le « véritable esprit de Noël ». Si cela signifie réactiver la soif d’égalité sociale des premiers chrétiens, ceux que Friederich Engels a appelé « un dangereux parti de la révolte », alors nous sommes pour.

Mais nous n’avons pas seulement l’esprit des premiers chrétiens, nous avons aussi une stratégie révolutionnaire basée sur une politique de classe qui peut en réalité construire le type de société dont ils rêvaient.

Source : http://socialistworker.org/2011/12/14/jesus-the-revolutionary
Traduction française pour Avanti4.be : G. Cluseret. Intertitres de la rédaction.