Italie : Renzi est la dernière cartouche du système

Thomas Müntzer 16 mai 2014

Une grande partie de l’Europe connaît déjà la nouvelle phase dans laquelle est entrée la politique italienne avec la formation du gouvernement de Matteo Renzi. D’abord élu Secrétaire du Parti Démocratique (PD) à la suite de la déception provoquée par les résultats aux dernières élections générales et de la paralysie du vieux groupe dirigeant, Renzi est passé, en à peine deux mois, de la direction du parti à la tête du gouvernement.

Après les élections de février 2013, qui ont été marquées par le grand succès du Mouvement des Cinq Etoiles (M5S) de Beppe Grillo et par la défaite du PD, c’est ce dernier qui dirige maintenant l’exécutif. Mais il le fait en coalition avec le groupe de droite qui a abandonné Berlusconi pour donner naissance au Nouveau Centre-Droit (NCD). Mystères et complications de la politique italienne qu’on peut résumer pour les observateurs étrangers par un concept plus bref et plus clair : la dernière cartouche.

Il s’agit en effet de la dernière cartouche d’un système politico-social formaté, articulé et mis en conserve par l’Union européenne mais qui est encore vivant et qui tente de ne pas être submergé par l’unique véritable marée qui circule en Europe aujourd’hui : celle du rejet de l’euro, de tendance nationaliste ou populiste, ou avec des caractéristiques plus particulières comme celles du M5S en Italie. Dans ce sens, Renzi est, pour tous, la dernière carte à jouer.

L’année dernière, après les élections qui ont sanctionné la paralysie du système et mis en évidence la nouveauté incarnée par la montée du mouvement de Beppe Grillo, l’establishment italien – entreprises, banques, syndicats du régime, bureaucratie eurocentrique, etc – a estimé qu’il pouvait se sauver en s’en remettant au Président de la République, Giorgio Napolitano. Ce dernier a sorti de son chapeau un gouvernement de « large consensus », soutenu par un vaste panel de partis allant du PD jusqu’à Berlusconi et chargé de tenir le M5S à l’écart du pouvoir. Cependant, la condamnation définitive de Silvio Berlusconi en août 2013 a précipité l’échec de ce projet, qui était de toute façon rendu impraticable pour un PD obligé de tenir compte de la nouveauté de Beppe Grillo. Napolitano a perdu son pari et, avec lui, le Président du Conseil des ministres chargé de garantir le « large consensus ».

C’est dans cette situation sans issue qu’a prospéré l’initiative de Renzi qui, avec une touche de populisme institutionnel – « finissons-en avec le gaspillage en politique » - gaspillage auquel il associe notamment les dépenses sociales… – s’est placé au centre de la scène en se présentant comme une option politique crédible pour la caste politicienne. Celle-ci conserve encore un minimum de lucidité et est consciente du degré de discrédit social qui frappe la politique. Renzi va donc présider le système en essayant de le rénover à coups de chocs permanents, en espérant obtenir un répit de la part de l’Union européenne et en tentant de procéder à une refonte du système qui réponde à certaines des impulsions venant de l’extérieur.

De ce point de vue, il incarne un projet contemporain de « transformisme » qui marque une nouvelle phase. En se débarrassant de son costume de dirigeant d’un parti, le PD, et en enfilant celui de Premier ministre, Renzi sera libre de parler à tout le pays et de rassembler autour de son projet un nouveau bloc modéré, provenant de la droite et de la gauche et configuré comme la garnison d’une « citadelle » assiégée par les « nouveaux barbares ». Il représente en ce sens une opération à la fois vielle et nouvelle, habile mais aussi désespérée. Si tout le spectre parlementaire se laisse entraîner par cette fuite en avant, l’opération pourrait connaître un succès et redessiner le cadre politique. Dans le cas contraire, Renzi ne sera que le énième dirigeant politique écrasé et jeté par la crise.

Mais la question qui intéresse les mouvements sociaux et la gauche alternative est le fait que Renzi se propose de « blinder » la « gouvernance », de réduire les espaces de conflit, de construire une démocratie autoritaire et personnaliste. Un modèle que Silvio Berlusconi n’est pas parvenu à imposer mais dont il a posé les bases pendant les vingt années qu’a duré son « régime ». Aujourd’hui, Renzi est le premier homme politique post-berlusconien qui occupe l’avant-scène de manière stable, mais il est aussi le premier à réinterpréter, pour la postérité, les déchets idéologiques de cette époque. Ce projet est viable parmi les décombres de la politique italienne actuelle dans laquelle il n’y a, à part Grillo, aucun autre point de référence. En outre, l’hypothèse de Renzi tient à sa volonté d’apparaître comme le seul rempart capable de faire front au populisme du M5S et d’exclure du jeu tout autre acteur dérangeant.

Le projet a aussi un versant social car parmi les éléments que Renzi veut freiner se trouve le mouvement syndical. La traditionnelle courroie de transmission entre parti et syndicat, qui a survécu à la mort du vieux PCI (Parti Communiste italien, d’où est issu le PD, NdT), pourrait en effet être écartée de l’expérience de Renzi. Le dirigeant du PD l’a clairement annoncé et dans les syndicats, en particulier dans la CGIL, la crainte que cela se produise réellement est très forte. Le choc, cependant, ne menace pas de se traduire en un conflit en bonne et due forme car la CGIL et les syndicats en général n’ont aucune alternative à la pratique de la « concertation », autrement dit au compromis préventif avec les gouvernements et les entreprises qui, depuis des décennies, met l’affrontement sur la touche.

En dépit de cette divergence, donc, on ne prévoit pas de montée du conflit social ou des grèves mais bien une tentative de négociation permanente. Le point mort est évident et, si tout reste en l’état, cela rendra encore plus plausible le succès du projet de Renzi. Bien entendu, il pourrait y avoir d’éventuelles manifestations de mécontentement et – espérons-le, même si ce n’est que pour préserver son propre statut – le mouvement syndical pourrait bien impulser des mobilisations de rue. De toute manière, il s’agira de mouvements conjoncturels et superficiels et non d’expressions d’une rupture plus profonde.

En réalité, la crise – dans son sens politique, culturelle et sociale - du vieux mouvement ouvrier que nous avons connus au XXe siècle se vérifie avec éclat en Italie. Une crise de système qui produit une transition dont les résultats sont totalement inconnus et dans laquelle la dispersion des conflits, l’isolement des luttes et la fatigue d’établir des réseaux sociaux antagonistes sont les éléments clés qui décrivent la phase actuelle des mouvements sociaux et des forces de gauche, qui n’ont jamais été aussi divisées, en crise et engluées dans une retraite sans répit.

C’est dans ce contexte que s’est présentée, en vue des élections européennes, la liste « L’altra Europa – con Tsipras » (l’autre Europe avec Tsipras) qui rassemble les deux principaux partis nés de la décomposition de Rifondazione Comunista (PRC) – le PRC lui-même et Sinistra, Ecologia e Libertà (SEL) de Nichi Vendola –, ainsi que diverses associations, des intellectuels et d’autres forces mineures. Cette liste veut dépasser la barre de 4% qui, en Italie, constitue le seuil d’accès au Parlement européen. Un objectif qui n’est pas impossible en dépit du fait que, selon nous, il semble clair que cette liste ne sera pas un stimulant pour la recomposition politique et sociale de la gauche radicale. Au lendemain des élections, quel que soit le résultat, chacun des partenaires se repositionnera là où il estimera que cela sera le mieux pour lui dans le panorama institutionnel italien et européen. En soutenant la liste, le dirigeant du SEL, Nichi Vendola, a expliqué que son but était de faire la « charnière » entre les idées de Tsipras et celles de... Martin Schultz (dirigeant du SPD allemand et président du Parlement européen, NdT).

Plusieurs acteurs qui animent d’importants mouvements de masse (les « No TaV » contre le projet de train à grande vitesse, ou les mouvements pour le droit au logement) ont décidé de ne pas soutenir cette liste, tout comme notre réseau national, Communia Network. Et cela tandis que l’autre organisation née de la dissolution de Sinistra Critica, Sinistra Anticapitalista, a décidé d’appeler à voter pour certains de ses candidats.

La raison fondamentale pour nous est que cette liste n’est pas l’expression d’une dynamique des mouvements sociaux et que les différentes candidatures ne répondent à aucun processus de mobilisation ni de choix à partir d’en bas. L’expérience espagnole de la liste « Podemos » nous semble bien plus stimulante à ce propos car elle repose sur le protagonisme et la construction de cercles locaux, avec des espaces et des temps adéquats pour la participation de la base et qui génèrent une dynamique non pas de « soutien à » mais bien de « construction de ». Il s’agit bien entendu d’une expérience qui se nourrit d’une dynamique de mobilisation dans l’Etat espagnol qui s’est montrée ces dernières années bien plus riche que dans notre pays.

La liste italienne « L’altra Europa – con Tsipras » a quant à elle, une fois de plus, fait le choix d’une approche du haut vers le bas. Et toute approche axée simplement sur des « amendements » aux politiques libérales des socialistes européens ne fera que favoriser le M5S, qui continuera à être perçu comme la seule alternative électorale possible. Mais le problème fondamental est que nous sommes dans une phase de reconstruction, non seulement de la gauche anticapitaliste en tant que telle, mais aussi de ses prémisses elles-mêmes, ainsi que des mouvements sociaux et des idées qui leur donnent force et stabilité. La voie pour relever ce défi et permettre une reconstruction ne passera pas par une logique simplement électoraliste ; il faut plutôt une explosion de mouvements de masse et l’irruption d’une nouvelle génération politique.

Dans les prochains mois, nous continuerons à avancer résolument vers cet objectif sur le terrain de la pratique sociale et de la réflexion théorique en participant au mois de mai - pendant la période la plus intense de la campagne électorale - aux journées de mobilisation européenne lancées par les mouvements « Blockupy Frankfurt », et cela afin de présenter les contenus d’une autre Europe, contre le paiement de la dette et l’austérité, pour un revenu social européen, contre la précarité et les privatisations, pour une autre conception de la politique et de la démocratie.

Thomas Müntzer est membre du réseau anticapitaliste italien « Communia »

Source : http://www.vientosur.info/spip.php?article8924
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera