Israël et la prochaine révolution arabe

Santiago Alba Rico 16 août 2014

Israël et la prochaine révolution arabe

Imaginons un Syrien qui rêve d’un peu de démocratie, de liberté et de justice sociale : en définitive, d’un peu de dignité humaine. Contre quelles – et combien - de forces devra-t-il lutter ?

En premier lieu, contre une dictature dynastique qui, depuis plus de 40 ans, a réprimé, appauvri et assassiné son peuple et qui, depuis trois ans, n’hésite pas à utiliser contre lui la torture, les exécutions extrajudiciaires, les bombardements aériens et jusqu’aux armes chimiques, sans oublier l’empoisonnement sectaire et la propagande la plus abjecte.

En second lieu, ce Syrien rêveur devrait lutter contre les groupes djihadistes qui, en profitant du chaos et de la relative tolérance du régime lui-même, tentent d’imposer, comme alternative à la dictature, leur propre et non moins atroce dictature fondée sur une conception primitive et fanatique de la religion. Une conception périmée et répugnante qui ne les empêche cependant pas d’utiliser les armes les plus modernes, ni les moyens de communication et de propagande les plus sophistiqués.

En troisième lieu, ce Syrien rêveur devrait lutter contre les barreaux d’une cage géopolitique aux innombrables cadenas : les alliés proto-impérialistes de la dictature (Iran, Russie ou Hezbollah) et les alliés proto-impérialistes des djihadistes (Arabie Saoudite, Qatar, Turquie) qui défendent tous leurs propres intérêts dans la région en alimentant la confrontation et en détournant la révolte de son impulsion démocratique initiale. Ce Syrien rêveur est, pour ainsi dire, enseveli sous une masse colossale de strates géologiques multinationales qui écrasent ses rêves et sa respiration.

En quatrième lieu, et pour alourdir encore la montagne de débris (matériels et politiques) sous lequel se trouve notre Syrien rêveur, se trouve le tandem dont dépendent, en dernière instance, toutes les modifications dans le rapport de forces de la région : l’alliance entre les Etats-Unis et Israël, qui, dans le cas de la Syrie – comme le rappelle à juste titre Yassine Al-Haj Saleh – a clairement choisi de soutenir passivement la dictature et/ou la prolongation de son agonie, avec la destruction consécutive du pays.

Si ce Syrien rêveur était en outre Kurde, il aurait également à lutter contre un cinquième élément : la méfiance, pour ne pas dire l’hostilité, des autres Syriens rêveurs qui considèrent que la « nation arabe » et la « langue arabe » sont des évidences non négociables.

Abandon

En vérité, ce Syrien rêveur n’était pas unique, ils étaient des centaines et des centaines de milliers en 2011 et si, aujourd’hui, ils sont moins nombreux, ou ont moins de poids et de visibilité, c’est parce que certaines de ces forces géologiques les ont tués et que d’autres les ont abandonnés, y compris les médias et la majeure partie des partis et des intellectuels de gauche qui, par omission ou activement – ont fini par accepter ou par justifier les barils de dynamite du dictateur avec un pragmatisme arrogant face aux atrocités des djihadistes.

Telle est la situation du Syrien rêveur réellement existant. Mais avec des variations en degré et en intensité dans la tragédie et dans la combinaison des éléments, cela peut s’appliquer à n’importe quel citoyen rêveur du monde arabe. La même chose se passe pour un Irakien rêveur, soudainement obligé de choisir entre l’Etat Islamique, soutenu et consenti par les restes du parti Baath de Saddam Hussein, et le gouvernement sectaire et autoritaire de Maliki, soutenu par les Etats-Unis et l’Iran. Et la même chose se passe pour un Libyen rêveur, coincé entre un coup d’Etat « saoudien » et des milices sans projet national. Ou pour un Egyptien rêveur, soumis à la botte d’une nouvelle dictature militaire, pro-saoudienne et pro-israélienne, qui alimente la violence djihadiste qui justifie la dictature. Ou même pour un Tunisien rêveur, qui voit le recul de toutes ses conquêtes sous les coups de l’opposition binaire entre un consensus des élites et le terrorisme djihadiste (qui a provoqué 14 victimes mortelles la semaine dernière).

En tous les cas, clarifions le fait que ces Syriens, Irakiens, Libyens (etc.) rêveurs ne sont pas seulement des rêveurs mais aussi des combattants qui payent le prix fort de leur vie ou de leur liberté et qui méritent au moins autant de solidarité et de soutien (si pas plus, vu le nombre des ennemis et des risques auxquels ils sont exposés) qu’un Hondurien rêveur ou qu’un Grec rêveur.

La Palestine et le printemps arabe

Telle est bien la situation dans le monde arabe, avec au moins dix guerres froides ou chaudes ouvertes sur son territoire. Bachar Al-Assad avait-il donc raison quand il a dit, dans son récent discours d’investiture, que « les révolutions arabes n’ont apporté que le chaos et la violence dans la région » ? Pour évaluer jusqu’à quel point ces paroles du dictateur syrien sont raisonnables, il suffit de rappeler qu’en réalité il s’agit d’un plagiat d’une déclaration faite dans le même sens par Netanyahu il y a un peu plus d’un an.

Bachar Al-Assad pointe du doigt les ruines de son pays et dit « regardez la destruction qu’a apportée votre soif de démocratie ». Netanyahu pointe aujourd’hui du doigt Gaza et dit aux Palestiniens : « regardez la destruction qu’a apporté votre soutien au Hamas ». En réalité, ce qui a apporté le chaos et la destruction dans le monde arabe, c’est la contre-révolution, dont les bombardements d’Assad sont la source la plus active et ancienne ; et ce qui a apporté le chaos et la destruction en Palestine, c’est l’occupation israélienne, dont les bombardements de Netanyahu ne sont qu’un simple prolongement.

Parce qu’il faut dire également quelque chose des Palestiniens rêveurs, ensevelis plus ou moins sous la même épaisseur géologique de pierres et de décombres que tous leurs frères, mais dans un autre ordre, ou dans une autre combinaison. Dans le cas de la Palestine, le tandem Israël-Etats-Unis, qui couronne la montagne en Syrie, au Yémen ou en Jordanie, pèse ici de manière directe, sans médiations ou strates interposées, sur le territoire et ses habitants. Cela justifie sans doute l’unanimité solidaire – ou l’attention privilégiée – que ne reçoivent pas les Syriens, les Egyptiens, les Irakiens ou les Tunisiens. Israël, protégé par les Etats-Unis, décide de la vie et de la mort de millions d’êtres humains sur des territoires qui ne lui appartiennent pas. Son importance particulière est liée au fait qu’il s’agit, comme le rappelle Alain Gresh, du « dernier conflit colonial » (ou l’un des derniers).

Israël est une autre "dictature arabe"

L’autre jour, je rappelais dans ces mêmes colonnes que le sionisme fut un « projet européen », colonialiste et raciste, qui a fait réalité, de manière paradoxale et perverse, l’ « assimiliationnisme » que la combinaison de l’antisémitisme et du sionisme firent avorter en Europe au siècle passé : Israël a « européanisé » les Juifs en dehors de l’Europe et contre d’autres peuples. Mais il n’est pas moins vrai qu’Israël, comme le dit avec justesse l’éditorialiste du journal « Al-Quds », s’est déjà transformé en « un autre régime arabe ». Il l’est en premier lieu parce qu’il a surgi, comme tous les autres régimes arabes, de manière directe ou indirecte, à la suite du partage colonial cristallisé dans les accords Sykes-Picot (1916) qui ont politiquement et territorialement configurés le monde arabe après la disparition de l’empire ottoman.

Il l’est aussi parce qu’en termes de comportement politique et militaire, il ne diffère en rien des autres régimes arabes. Ce n’est pas un hasard qu’aujourd’hui, alors que les avions israéliens, comme les avions syriens, pulvérisent des maisons et des enfants, Netanyahu trouve son plus solide et ferme soutien dans le « régime arabe » par excellence ; l’Egypte du dictateur militaire Sissi (ou dans les Emirats, la Jordanie et l’Arabie Saoudite, ou dans la passivité de la Syrie et de la Ligue Arabe). Israël est une autre dictature arabe qui, comme toutes les autres, ne pourra être renversée que par un nouveau « printemps arabe » qui, cette fois ci, atteindra ses objectifs.

N’y-a-t-il aucune différence entre Israël et, par exemple, la Syrie ou l’Egypte ? Oui, il y en a. La première, c’est que le nombre de « djihadistes » israéliens est bien plus important que dans les pays voisins, comme le démontre la réaction complaisante et même orgasmique de la majorité sociale israélienne face aux atrocités de son armée à Gaza (le nihilisme de bon nombre d’Israéliens, qui applaudissent à la mort d’enfants et réclament l’usage du napalm ou de bombes atomiques contre « cette vermine » n’est comparable qu’aux bourreaux décapiteurs de l’Etat Islamique d’Irak).

La seconde est que le nombre d’Israéliens rêveurs est quant à lui bien moindre que celui des Syriens, ou des Egyptiens, ou des Tunisiens rêveurs. Ils sont moins nombreux, mais il ne faut pas pour autant les oublier (Amira Hass, Gidéon Levy, Uri Avnery, Michaël Warschawski, Ilan Pappé et tant d’autres) parce que sans eux – et sans tous les Juifs antisionistes qui risquent leur peau dans le monde en adoptant la position la plus difficile, celle des justes parmi les injustes – la prochaine « révolution arabe » ne pourra pas triompher.

Source :
http://www.cuartopoder.es/tribuna/israel-y-la-proxima-revolucion-arabe/6121
Traduction française et intertitres pour Avanti4.be : Ataulfo Riera