Irak : Djihadisme, insurrection et intervention

Carlos Varea, Loles Oliván, Santiago Alba Rico 17 juin 2014

Irak : Djihadisme, insurrection et intervention

Les nouvelles qui arrivent d’Irak sont confuses. Mais au milieu de l’obscurité alimentée par les informations non recoupées et par les tentations simplificatrices, trois évidences se font jour à l’encontre du sensationnalisme et de la démagogie.

La première est que l’ISIS, ou EIIL (Etat Islamique d’Irak et du Levant, ou « Daesh » pour son acronyme arabe) n’est qu’une des factions impliquées dans une vaste insurrection qui se caractérise comme « sunnite » mais qui inclut des ex-militaires baasistes, des milices tribales et une partie de la population. La progression fulgurante des rebelles et la facilité avec laquelle Mossoul, une ville de deux millions d’habitants, est tombée semble confirmer ce fait. C’est également le cas avec le communiqué du Conseil Militaire de la Révolution Irakienne (qui a regroupé des conseils militaires locaux formés par des officiers de l’ancienne armée) qui, s’il exagère en s’attribuant le mérite de l’opération, met toutefois en évidence l’intervention ou le soutien de groupes non djihadistes – et d’autres groupes djihadistes. Pour sa part, le porte-parole du Front Patriotique Nationaliste et Islamique (articulé autour du Parti Baas) se montre plus discret à l’heure de s’attribuer l’initiative mais il lui apporte tout son soutien militaire et politique, tout comme l’Association des Oulémas Musulmans et les formations armées islamistes liées à elle.

Ce qui n’est pas clair, c’est le rapport de force ; à savoir si le mécontentement sunnite est monté dans le train syrien de l’ISIS – comme le suggère Karlos Zurutuza – ou si, à l’inverse, il s’agit d’un plan provenant des forces locales – comme l’avance Alaa Al-Lami dans le journal libanais « Al-Ahkbar » – auquel l’ISIS s’est ajouté avec ses armes et son expérience militaire. L’autre question est de savoir combien de temps il faudra pour que cette alliance tactique se brise. Des nouvelles de conflits parviennent déjà de Mossoul et on ne peut ignorer le précédent syrien. Le programme féroce de l’ISIS, une scission encore plus radicale du très radical réseau Al-Quaeda, ne peut que se heurter, plus tôt que tard, avec la modération ou le laïcisme des autres factions et avec les sentiments majoritaires de la population. Lakhdar Brahimi lui-même, ex-médiateur de l’ONU en Syrie, l’a bien résumé : « Les Sunnites en Irak ne soutiennent pas les djihadistes parce qu’ils sont djihadistes mais parce qu’ils sont les ennemis de leur ennemi ».

Responsabilité historique des Etats-Unis

La seconde évidence est la responsabilité historique des Etats-Unis. Leur soutien à Saddam Hussein contre l’Iran lors de la longue guerre dévastatrice qui a opposé les deux pays s’est ensuite mué en un harcèlement abject de la population irakienne, qui ne s’est terminé qu’avec l’invasion et l’occupation du pays en 2003 et avec le bilan que l’on connaît : environ un million de morts, des millions de déplacés et de réfugiés et le démantèlement de toutes les infrastructures de l’Etat – de l’armée jusqu’à la santé et l’éducation, ces deux secteur ayant permis, même pendant les pires années de l’embargo, la survie sociale.

En termes politiques, l’occupation étasunienne et le démantèlement de l’Etat ont eu un autre effet mortel : il s’agit du régime « démocratique » sectaire imposé par les Etats-Unis, responsable direct de la sanglante guerre civile de 2006, et des gouvernements pro-iraniens successifs qui ont simultanément fomenté les divisions confessionnelles, la corruption pétrolière et la répression politique. Depuis juillet 2011, quand une partie de la population irakienne – surtout dans le dénommé « triangle sunnite » - s’est jointe aux révoltes du monde arabe, la réponse d’Al-Maliki face au mécontentement ne s’est en rien distinguée de celle des autres dictatures de la région (dont celle de Bachar Al-Assad) ; avec un escalade de coups, de tirs à balles réelles contre les manifestants et de bombardements avec des barils de dynamite, le tout accompagné de l’habituelle propagande « anti-terroriste » et « anti-djihadiste ».

Al-Quaeda existe bel et bien, mais c’est aussi grâce à l’occupation, qui a apporté le chaos et les conflits sectaire et laissé la population sans défense face à ses actes. Il convient en effet de rappeler qu’Al-Quaeda n’est entré en Irak qu’après l’invasion étasunienne et qu’elle fut combattue par la population sunnite elle-même, une partie d’entre elle maintenant une alliance tactique avec les Etats-Unis et le gouvernement de Bagdad au travers des « conseils locaux d’autodéfense Sajuar (Réveil) ». La décision du gouvernement d’Al-Maliki de cesser de soutenir ces conseils, décision qui a ouvert la voie au groupe dissident ISIS, plus radical mais opposé à Al-Quaeda, s’ajuste étrangement avec la stratégie de la « djihadisation » de toute forme d’opposition - une « djihadisation » alimentée par les régimes de la région, et plus particulièrement par celui de Bachar Al-Assad. Transformer – dans les discours et sur le terrain – une protestation légitime en « fanatisme terroriste » est une pratique routinière et relativement aisée – si on dispose de moyens de propagande et de beaucoup de canons – que tous les dictateurs ont copié des Etats-Unis.

Il serait naïf et bien peu réaliste de parler en Irak d’une insurrection consciente et démocratique en faveur de l’unité nationale. Mais si la fragmentation du pays semble aujourd’hui plus probable que jamais et que l’unique alternative à la pauvreté, à la violence et à la corruption est celle qu’offrent le djihadisme et le néo-baasisme, tout cela, il faut pas l’oublier, est la conséquence de l’invasion étasunienne et des politiques sectaires et corrompues des gouvernements qui se sont succédés à Bagdad ces dix dernières années. En tous les cas, il serait souhaitable que la situation parvienne à canaliser les aspirations intégratrices et démocratiques de l’immense majorité des hommes et femmes d’Irak, y compris celles de la communauté chiite – une personne saine d’esprit pourrait-elle penser ne serait-ce qu’une seule seconde que le gouvernement d’Al-Miliki représente de manière authentique les Chiites d’Irak, ou que cette communauté ait gagné des droits démocratiques et sociaux ces dernières années ?

Un plan machiavélique et tout-puissant ?

Quant à la troisième évidence, elle devrait faire réfléchir ceux qui tentent de simplifier la complexité géo-stratégique de la région à l’aide de l’existence d’un « plan étasunien machiavélique et tout-puissant ». La vérité est que l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis a été un désastre pour les Irakiens, mais aussi pour le plan élaboré par Washington, qui était sans doute « machiavélique » mais pas vraiment « tout-puissant ». L’impérialisme étasunien n’a pas créé le monde : il tente de le gérer à son profit. Et chaque fois qu’il introduit un effet « correcteur », il introduit en même temps un effet inattendu qui requiert une nouvelle correction. Pourquoi ? Parce qu’il existe d’autres forces, d’autres pays et, en plus, dans un petit recoin ignoré par leurs savantes cartes, les peuples de la région eux-mêmes.

Les Etats-Unis ont soutenu Saddam Hussein pour combattre la révolution islamique d’Iran (islamique, ne l’oublions pas) et ils ont ensuite combattus Saddam Hussein parce que l’Irak était une puissance régionale menaçante pour leurs plans « machiavéliques » et « tout-puissants ». Mais en combattant Saddam Hussein avec le pire des plans possible – une invasion militaire précédée de mensonges publics – elle a remis l’Irak aux mains – oh paradoxe ! - de l’ennemi iranien, dont la puissance régionale a été rétablie et renforcée grâce au plan « machiavélique et tout-puissant » de l’impérialisme étasunien.

Après le retrait des troupes étasuniennes en 2010, le gouvernement d’Al-Maliki est en effet surtout un instrument aux mains de Khamenei et du gouvernement de Téhéran, comme le démontre le soutien militaire de l’Irak au régime syrien, au côté duquel combattent des milices chiites contrôlées par l’Iran et qui reviennent ces derniers jours sur le territoire irakien pour tenter de freiner l’ISIS. Et maintenant, pour fermer le cercle de l’extravagant « machiavélisme tout-puissant » étasunien, nous sommes dans une situation où le gouvernement d’Al-Maliki, installé par les Etats-Unis et manipulé par l’Iran, demande à la fois l’aide de Washington et de Teheran « contre le terrorisme  », et l’un et l’autre répondent positivement dans une alliance tacite qui pourrait même devenir ouverte. Rohanni en tous les cas n’y rechigne pas et a déjà invoqué l’intervention du « Grand Satan ». Obama, quant à lui, ne veux ni ne peut réoccuper l’Irak, mais il peut bombarder les positions rebelles et a envoyé un porte-avions tandis que les des milices et des conseillers iraniens opèrent déjà en Irak.

Comme disait Faysal Quassem il y a peu, il faudra peut être encore vivre pour le voir, mais il semble qu’on aura bientôt un « axe de la résistance » (Iran, Syrie et Hezbollah) uni avec les Etats-Unis dans la même tranchée. Certains secteurs « campistes » de la gauche vont se retrouver dans la position acrobatique de devoir soutenir une intervention irano-étasunienne en Irak ou, face à l’intervention des Etats-Unis, de soutenir les cinglés fanatiques de l’ISIS contre lesquels ils justifient par ailleurs la criminelle dictature de Bachar Al-Assad et ses barils chargés de dynamite.

Quand on simplifie les choses au nom de la géo-stratégie, il arrive que la géo-stratégie nous glisse des peaux de bananes sous les pieds. La réalité actuelle est retorse et ne favorise pas les peuples, mais ce n’est ni un plan étasunien – ou pas seulement – ni, évidement, une mauvaise digestion anti-impérialiste.

Source :
http://www.rebelion.org/noticia.php?id=186107
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera