« Il y a une obscénité du pouvoir qui est révoltante » Entretien avec Costa-Gavras, réalisateur de « Z » et « Le capital ».

Costa-Gavras, Luciano Monteagudo 28 novembre 2012

Le légendaire réalisateur de « Z » a présenté son nouveau film, d’une actualité brûlante, au Festival de Thessalonique ; l’histoire d’un banquier prêt à tout pour l’argent. Il a 79 ans et cela fait 54 ans qu’il fait du cinéma, mais il conserve une énergie de jeune premier. Konstantinos Gavras, mieux connu sous le nom de Costa-Gavras, est né en Arcadie en Grèce le 12 février 1933 et il est revenu ces derniers jours dans son pays natal pour présenter – au Thessaloniki International Film Festival – son dernier film, « Le capital ». Entretien réalisé par Luciano Monteagudo pour le journal Pagina12 (Argentine).

Comment est né « Le capital » ?

Tout d’abord à cause de la situation que traverse l’Europe depuis déjà plusieurs années, avec cette crise qu’on sentait venir. C’est cette préoccupation qui m’a amené à lire beaucoup de choses et parmi elles le roman intitulé « Le capital », écrit par Stéphane Osmont, qui a été en réalité conseiller financier de grandes entreprises européennes mais qui, pour des raisons de sécurité, a écrit sous un pseudonyme. C’est le même cas avec un autre livre qui m’a également servi d’inspiration et intitulé « Capitalisme total », lui aussi écrit par un banquier européen, un « insider » qui connaît tous les mécanismes de l’intérieur. Ces lectures m’ont amené à penser la possibilité de réaliser le film, à décrire ce monde de l’intérieur et à m’assurer que j’allais le faire en toute connaissance de cause.

Le titre du film est une référence à Marx ?

En principe, c’est le même titre que le roman de Osmont, qui à son tour fait évidement référence à l’œuvre la plus célèbre de Karl Marx. Dans les deux cas, on parle d’argent et du danger de son accumulation. C’est pour cela que nous avons également choisi d’emprunter ce titre à Marx pour le film car il est simple et clair, tout le monde comprend immédiatement de quoi il s’agit.

Dans une scène fondamentale du film, le héros principal, au cours d’un petit déjeuner familial, s’affronte très durement à son père, un ancien militant socialiste. C’est à ce moment qu’on entend que, finalement, « l’internationalisme a triomphé » puisqu’il n’y a plus maintenant aucune production nationale, les grandes entreprises et les banques étant multinationales…

C’est ironique, parce que le premier internationalisme a, comme nous le savons, échoué, tandis que les choses ne vont plus tellement bien pour le second comme nous le voyons ces derniers temps. C’est pour ça que je crois qu’il est important de trouver une troisième voie. Cette discussion entre le père et le fils débute à partir d’un jouet de marque européenne mais fabriqué en Asie. Est-ce une bonne chose ? Et pour qui ? Je n’ai pas nécessairement les réponses, mais il me semble nécessaire de formuler les questions.

Au cours d’une nuit d’insomnie, le protagoniste du film a l’idée de se débarrasser de ses rivaux potentiels dans la banque en utilisant des stratégies tirées d’un livre sur Mao Tsé Toung… Comment avez-vous eu cette idée ?

De manière très simple, parce que dans les deux cas il s’agit de saisir et retenir le pouvoir et les deux ont les ressources nécessaires pour ce faire. Il m’a semblé intéressant que le Conseil directeur d’une banque fonctionne un peu de la même manière que le Bureau politique du Parti communiste chinois. Dans les deux cas il s’agit d’intrigues de palais. La vieille garde dont s’est débarrassé Mao était également composée de bureaucrates du même acabit dont le héros du film, Marc Tourneuille, veut se défaire.

Et ce n’est pas par hasard que les Chinois ont su créer un nouveau capitalisme, le capitalisme communiste, qui, dans de nombreux aspects, fonctionne de manière plus efficace que le capitalisme occidental. Au début, il est beaucoup plus rentable parce que n’y a pas beaucoup de contestations des travailleurs : c’est un vieux rêve du capitalisme fait réalité.

Vous êtes Grec de naissance, comment voyez vous la situation de votre pays ?

Elle est tragique, totalement tragique. Les dirigeants politiques grecs, de droite comme de gauche, ont évidement beaucoup de responsabilités dans ce qui est en train de se passer. Mais on ne dit pas assez, ou de manière insuffisamment forte, que des pays comme l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne ont également poussé la Grèce dans cette crise. Ce sont ces pays qui ont stimulé l’endettement grec, dans le seul but de vendre leurs marchandises et d’en tirer profit. Et pas n’importe quelles marchandises ! L’Allemagne a vendu il y a peu à la Grèce deux sous-marins de guerre de dernière génération. Pour quoi faire ? Ils ont poussé le pays à assumer ces dettes énormes et, bien entendu, ils veulent récupérer aujourd’hui cet argent.

Mais avant de vendre ces marchandises à la Grèce, avant d’octroyer ces crédits gigantesques pour pouvoir mener à bien ces ventes, ils auraient pu mieux réfléchir. Comment pensaient-ils que la Grèce allait rembourser ? C’est un petit pays qui n’a jamais été riche.

Je crois que les responsabilités sont donc partagées ; par les dirigeants grecs qui ont accepté cette voie, mais aussi les puissances européennes qui ont uniquement pensé à leurs bénéfices. Le problème c’est que les personnes qui souffrent des conséquences ne sont pas celles – sauf cas rare d’un ministre qui peut aller en prison pour corruption – qui se sont enrichies avec ces affaires, mais bien l’homme de la rue, les gens sans ressource, qui sont sans cesse plus pauvres et dépossédés. Il y a une obscénité du pouvoir qui est révoltante.

En parlant de l’obscénité du pouvoir : avez-vous pensé à l’affaire Dominique Strauss-Kahn quand vous avez réalisé le film ? Le héros a également un appétit sexuel aussi élevé que son appétit de richesse.

Non, pas nécessairement. En France, nous savions tous que Strauss-Kahn se couche très tard (rires). Mais ce n’était que des rumeurs, ce n’était pas quelque chose qui sortait dans la presse. C’était un personnage très influent et très séducteur, dans tous les sens du terme. Mais pour répondre à votre question, quand l’affaire DSK est sortie au grand jour à New York, nous avions déjà commencé le film. En tous les cas, la coïncidence a bel et bien lieu dans le monde dont nous tirons le portrait.

Il y a quelques années, le spectateur moyen n’aurait pas compris le vocabulaire financier utilisé dans le film. Aujourd’hui il est plutôt familiarisé avec lui. Pensez vous qu’il y a suffisamment d’information aujourd’hui ?

En vérité personne ne sait réellement ce qui est en train de se passer. Moi non plus je n’y comprends pas grand-chose et les gens avec qui je parle non plus. A un moment du film, un personnage demande à un autre : « Que vendons nous ? » Et l’autre est incapable de lui répondre. Ce manque d’information et d’intérêt pour connaître les causes réelles derrière la crise est très généralisé. Il manque une vision globale. Chacun se préoccupe pour les siens, pour sa banque, pour son économie, mais il faut globaliser la vision pour comprendre pourquoi le système ne fonctionne pas bien.

Dans votre film, il semble y avoir une différence entre la manière d’agir des banques étasuniennes et européennes, en est-il réellement ainsi ?

Pendant la crise des hypothèques à haut risque qui a frappé les Etats-Unis il y a peu, la seule banque qui n’a pas mis en pratique l’expulsion des locataires a été une banque française. C’est pour cela qu’ils disent qu’en Europe il y a une autre manière de voir les choses, à l’ancienne, qu’ils sont plus éthiques que les banques américaines. Mais je ne crois pas du tout qu’ils le soient, du moins pas tous. Il y a peu, un jeune cadre d’une banque française a perdu des milliards d’euros avec les fonds d’investissement, comme s’il jouait au casino. Et ces erreurs, quelqu’un finit toujours par les payer. Ce n’est pas possible qu’un Etat démocratique se démène pour sauver ces banques là alors qu’il y a tellement gens qui ont besoin d’aide et qui pourraient bien mieux utiliser ces sommes.

Pourquoi avez-vous choisi un comique comme Gad Elmaleh pour jouer le rôle du héros, qui est un personnage sinistre ?

A l’étranger presque personne ne le connaît, mais en France il est l’un des comiques les plus populaires du pays. Je l’ai choisi parce que je l’ai imaginé comme mon héros et parce que je sais que, quand un acteur comique s’engage dans un rôle dramatique, je suis sûr qu’il va donner le meilleur de lui. Glad m’a lui aussi demandé, avant d’accepter, pourquoi je l’avais choisi et moi, comme seule réponse, je lui ai envoyé le DVD de « Porté disparu ». Quand il a vu l’interprétation de Jack Lemmon, il a compris mon point de vue. Et a immédiatement accepté.

Source : http://www.pagina12.com.ar/diario/suplementos/espectaculos/5-26980-2012-11-11.html
Traduction française pour Avanti4.be