Grèce : Solidarité avec les travailleurs immigrés

Theodora Polenta 28 avril 2013

Nea Manolada est une région à 250 kilomètres à l’ouest d’Athènes où des milliers de travailleurs immigrés sont employés dans l’agriculture. Mercredi 17 avril, environ 200 cueilleurs de fraises, essentiellement des travailleurs immigrés venus du Bangladesh, se sont rendus dans les bureaux de la société qui les emploient pour réclamer le paiement des six mois de salaire qu’ils n’avaient pas reçus. Trois contremaîtres, employés par le propriétaire des cultures - un gros exportateur de fraises - se sont portés à la rencontre des travailleurs et ont répondu de manière évasive à leurs demandes. Ceux-ci ont protesté. Deux des contremaîtres sont allés à leur voiture et y ont pris des fusils. Le troisième a sorti un revolver et commencé à tirer en l’air. Ensuite, les deux autres ont commencé à tirer mais, cette fois, à hauteur d’homme, blessant plus de 35 travailleurs. Onze ont été blessés sérieusement et un est toujours dans un état critique. Les trois contremaîtres ont alors quitté le site, avec l’aide de deux chauffeurs.

Arrestations et intimidations

La police a arrêté le propriétaire des cultures puis, jeudi dernier, les trois contremaîtres. Il semblerait que l’un de ceux-ci est la même personne qui, un jour de l’été 2009, a attaché deux travailleurs immigrés derrière sa moto et les a traînés à travers les rues de Nea Manolada parce qu’ils les suspectait d’avoir volé quelques moutons de son troupeau.

Mais la police ne s’est pas limitée à rechercher et arrêter les coupables. Elle s’en est surtout prise à leurs victimes.

Maria Kanellopoulou, une députée de Syriza, a accusé le gouvernement d’avoir arrêté des immigrés blessés et leurs camarades à la suite de la fusillade de Manolada. Elle a affirmé que “Des immigrés ont été emprisonnés, parce qu’ils n’avaient pas de documents légaux pour rester en Grèce, dans la perspective d’une expulsion qui permettrait d’éliminer les témoins de cette tentative de meurtre de masse contre des immigrés."

Dans la même sens, le Parti Communiste Grec (KKE) a dénoncé le gouvernement parce que la police d’Amaliada a arrêté six travailleurs immigrés blessés, les a transférés de l’hôpital vers les locaux de la police de cette ville et les a menacés de déportation.

Le ministre de l’Ordre public Dendias et le gouvernement ont nié ces accusations et promis qu’ils n’expulseraient pas les immigrés illégaux blessés de Manolada.

Pour sa part, la coalition anticapitaliste Antarsya a déclaré que "ce crime ne doit pas rester impuni. Le mouvement ouvrier doit briser l’immunité dont jouissent cet exploiteur bien connu de travailleurs du Bangladesh et ses hommes de main. Le mouvement ouvrier et les syndicats doivent rassembler et unir tous les immigrés du Bengladesh et tous les travailleurs exploités, qu’ils soient Grecs ou "étrangers"."

Le gouvernement contre les immigrés

Pour sa part, Giannis Vroutsis, le Ministre du Travail, de la Sécurité sociale du Bien-Etre, a déclaré : “Je condamne dans les termes les plus forts les conditions de travail inhumaines, la violence et l’exploitation des êtres humains.”

Comme si nous avions une mémoire de poisson rouge ! Giannis Vroutsis est ministre d’un gouvernement qui a imposé l’appauvrissement massif des travailleurs, l’explosion du chômage, la destruction des conventions collectives, une réduction massive du salaire minimum, des restrictions au droit de grève ainsi que des ordres de "mobilisation civile" contre les travailleurs en grève.

Le gouvernement a fièrement déclaré la "tolérance zéro" et la "réoccupation des villes" soi-disant occupées par les réfugiés et a promis des crèches sans enfants immigrés. [1]

Le 5 février, le Conseil d’Etat, la plus haute cour administrative de Grèce, a jugé inconstitutionnelle une loi adoptée précédemment qui garantissait aux immigrés de deuxième génération le droit de demander la citoyenneté grecque. La Nouvelle Démocratie, le parti conservateur au pouvoir, a essayé, jusqu’ici sans succès, d’interdire aux Grecs naturalisés l’entrée dans les académies militaires, les forces armées et les services de police.

En août 2012, la police d’Athènes, dirigée par le ministre de l’Ordre public Dendias, a organisé des arrestations massives d’immigrés. Début février 2013, environ 4.200 personnes étaient détenues parce qu’elles n’avaient pas de papiers et étaient en attente de leur expulsion. Les sans-papiers sont détenus dans 30 camps spéciaux mis sur pied avec le soutien financier de l’Union européenne.

Un capitalisme de plus en plus brutal

Même l’organisation patronale SEV (la FEB grecque) et le parti fasciste Aube Dorée se sont sentis obligés de grommeler quelques condamnations de la fusillade de Manolada. Mais cette brutalisation des relations de travail n’affecte pas seulement les travailleurs immigrés ou la production agricole. Elle s’étend, petit à petit, et par divers biais, à toute la classe travailleuse, saccageant les conventions collectives et le droit de grève et cherchant à en finir avec les organisations syndicales.

La réalité aujourd’hui est que le seul moyen qu’a le capitalisme pour sortir de la crise, c’est de devenir encore plus capitaliste, c’est-à-dire plus exploiteur et plus réactionnaire.

Selon les inspecteurs nationaux du travail, il n’a pas que les cueilleurs de fraiseurs de Manolada qui attendent des arriérés de salaires de six mois et plus : c’est le cas de plus de 30% des travailleurs grecs. Les travailleurs grecs d’origine ne se sont pas encore fait tirer dessus par leurs patrons, mais ils sont malmenés et poussés à la soumission sous la menace de la matraque d´un chômage qui atteint 27%.

Plus de 36% des travailleurs sont ainsi employés sans être déclarés dans le cadre du "marché noir" et ce pourcentage monte à plus de 45% parmi les travailleurs immigrés.

Esclavage moderne

Deux groupes de producteurs de fraises viennent de protester contre la "mauvaise image" qui est donnée de la production de fraises en Grèce. Ils disent qu’en Turquie, les travailleurs reçoivent moins de 5 euros par jour, tandis qu’en Grèce, eux sont obligés de payer 20 euros chaque jour aux travailleurs immigrés. Ils affirment que le salaire minimum mensuel - même ramené à 500 euros par le gouvernement du Mémorandum - leur pose un problème de compétitivité !

Les travailleurs immigrés qui sont engagés pour la cueillette de fraises travaillent cinq ou six mois par an. 50 millions de mètres carrés [l’équivalent de 10.000 terrains de football !] de fraises ont été cultivés cette année. La production totale est cette année de 42.000 tonnes, dont la majorité sont exportées vers la Russie, la Bulgarie et l’Ukraine. La Grèce est le 20e producteur mondial de fraises, le trio de tête des producteurs étant composé des USA (avec 1.312 millions de tonnes) de l’Espagne (514.000 tonnes) et de la Turquie (302,416 tons).

La cueillette des fraises ne peut s’effectuer qu’à la main et il faut environ 90 travailleurs par an pour l’équivalent d’un terrain de foot. Les estimations officieuses tournent entre 5.000 et 7.000 travailleurs engagés dans ce secteur, la plupart immigrés du Bangladesh, la grande majorité de ceux-ci n’ayant aucun droit de résidence légale.

Un rapport sur les conditions de travail des cueilleurs de fraises, paru en mai 2007 dans Rizospastis, le journal du Parti communiste KKE, montrait que les ouvriers travaillaient du lever au coucher du soleil, avec une courte pause de midi les jours très chauds, pour une paie quotidienne de 22 à 25 euros, qu’ils n’avaient en plus aucune garantie de recevoir.

Les jours de grande chaleur, la température dans les serres dépasse les 45 degrés. Si les travailleurs immigrés ralentissaient un peu le rythme de travail, les contremaîtres les frappaient, les menaçaient de leurs armes et quelques fois tiraient en l’air.

Les ouvriers étaient logés dans des baraquements presque complètement dépourvus d’équipements. Ils devaient s’asseoir et dormir sur des palettes en bois. Il n’y avait pas d’électricité. Pour boire, se laver et nettoyer, ils dépendaient d’un puits entouré d’une eau stagnante.

En avril 2008, les travailleurs immigrés de Manolada ont fait grève, réclamant des augmentations de salaires et de meilleures conditions de travail. Des équipes organisées par leurs patrons ont envahi leurs baraquements, démolissant ceux-ci et s’en prenant physiquement aux travailleurs. En 2011, deux journalistes du journal Vima ont été passés à tabac pendant qu’ils tentaient de faire un reportage dans les champs de Manolada.

Manolada n’est pas le seul cas. Il y a quelques années, on a appris que les grands producteurs de pêches dans le nord de la Grèce employaient des travailleurs venus de Bulgarie pour la cueillette des fruits. Dés que la saison de production était finie et que le moment était venu de payer les salaires, les patrons téléphonaient à la police pour qu’elle vienne arrêter les saisonniers et les expulser.

Solidarité de classe contre le racisme

Une campagne lancée récemment sur les médias sociaux appelle à un boycott des fruits de Manolada, qu’elle a renommés les "fraises sanglantes”, de la même manière que les gens parlent des "diamants sanglants" de l’Afrique du Sud.

Une réponse plus large doit pourtant être donnée - et elle ne peut l’être que par un mouvement ouvrier combatif, décidant de mettre en pratique les slogans "Personne n’est seul" et "Travailleurs grecs et étrangers unis". Indépendamment de toutes les bonnes intentions, la lutte de classes ne peut être menée électroniquement ou en boycottant les produits d’une société, mais bien dans les entreprises, les quartiers et les rues.

La question est trop importante pour être laissée dans les mains des dirigeants et des bureaucrates de la GSEE [la confédération syndicale des travailleurs du secteur privé]. Dans ses communiqués, la GSEE affirme qu’"un régime d’esclavage a été créé à Manolada et tout particulièrement dans les champs de fraises". Elle appelle à sanctionner ces employeurs "qui étranglent la main d’oeuvre et la sécurité sociale et qui coulent les caisses de pension en ne payant pas leurs contributions d’employeurs”.

Mais la suffisance et l’inaction de la GSEE ont facilité la politique anti-travailleurs du gouvernement.

Ni ce gouvernement ni aucun autre futur gouvernement capitaliste ne s’en prendra vraiment à la super-exploitation des immigrés ou à la montée du racisme et des groupes et partis fascistes comme l’Aube Dorée.

L’arrestation et la condamnation à des peines exemplaires du producteur de fraises coupable et de ses hommes de main est le minimum qui doit évidemment être revendiqué.

Les patrons seront loyaux à leur "internationalisme" qui dit que le "le capital n’a pas de patrie". La classe travailleuse doit leur opposer sa propre solidarité de classe et son internationalisme à elle. Avec la solidarité entre travailleurs comme force et l’unité de classe comme boussole, nous avons pour but un autre monde où la pierre de touche de l’humanité sera le respect pour tous les travailleurs, quelle que soient leur couleur, leur nationalité ou leur religion.

Article publié dans le journal de l’AWL : www.workersliberty.org.
Traduction française pour Avanti4.be : Jean Peltier