Grèce : La gauche et les syndicats doivent s’unir pour lutter contre le racisme

Theodora Polenta 31 mars 2013

Le racisme est une composante clé du gouvernement de coalition tripartite qui dirige la Grèce aujourd’hui. Cette orientation a déjà été clairement affichée l’été dernier lorsque le ministre de l’Ordre public, Nikos Dendias, a lancé une attaque féroce au Parlement contre les « immigrants illégaux ».

"Un nombre incroyablement élevé d’immigrants sont impliqués dans des crimes graves" a-t-il affirmé à cette occasion. Il a juste oublié de dire que la grande majorité des « immigrés étrangers » sont des citoyens de l’Union Européenne qui n’ont rien d’"illégaux" et que la participation globale des « Grecs » dans la criminalité a augmenté rapidement depuis 2010, en raison de l’appauvrissement généralisé.

Dendias a promis d’accélérer la construction du mur de séparation à Evros (le long de la frontière gréco-turque) et de renforcer Frontex (l’agence européenne de gestion des frontières). Comme ses prédécesseurs, il a donné la priorité à la construction de nouveaux camps de concentration de réfugiés qu’il a élégamment appelés « centres d’accueil pour les immigrants illégaux ».

Attaques légales et flambée de violence raciste

En devenant Premier ministre, l’une des priorités d’Antonis Samaras a été de retirer les droits de citoyenneté des enfants d’immigrants et de limiter les droits politiques à un nombre très faible d’immigrants.

Dans le même temps, le parti de droite ultra-nationaliste des Grecs Indépendants et les néo-nazis de l’Aube Dorée ont présenté des projets de loi pour l’abrogation des lois qui accordent des droits de citoyenneté aux immigrants qui y ont encore accès.

Pourtant, seuls 7.000 immigrés, mineurs ou adultes, ont pu obtenir la nationalité grecque depuis 2010, date à laquelle cette loi est entrée en fonction, en raison des conditions et des restrictions qu’elle comportait.

En dépit des assurances données par le gouvernement que l’Aube Dorée serait marginalisée au Parlement, 41 députés ont voté pour qu’un député de ce parti devienne le septième vice-président du Parlement, alors que l’Aube Dorée ne dispose que de 18 députés. Les députés de l’aile la plus à droite de la Nouvelle Démocratie (le parti conservateur "classique" de la droite grecque, qui dirige la coalition gouvernementale actuelle) ont certainement joué un rôle dans ce résultat.

De la mi-juillet jusqu’à la fin août 2012, il y a eu plus de 100 attaques répertoriées contre des immigrés, parmi lesquelles beaucoup ayant entraîné des blessures graves et plusieurs meurtres. C’était là une escalade de la violence raciste, qui était déjà préoccupante auparavant (500 personnes avaient été sérieusement blessées entre janvier et juin 2012). Cette violence a été accompagnée d’une augmentation des commentaires racistes et fascistes dans les médias. L’Aube Dorée est la bienvenue sur toutes les chaînes de télévision. Dans le cadre d’un journalisme prétendument objectif, les médias et la publicité favorisent ses idées et ses actions.

Opération policière et soutien fasciste

La flambée de violence raciste en août a suivi l’opération policière "Xenios Zeus" orchestrée par le gouvernement. "Xenios Zeus » a initié une forme plus autoritaire de gouvernance, passant à l’offensive contre la gauche et coïncidant avec la réintroduction de la « théorie des deux extrêmes » (dans laquelle l’extrême-gauche est présentée comme équivalente à l’extrême-droite).

"Xenios Zeus" a été lancée à un moment particulier - alors que la crise économique et politique était dangereusement hors de contrôle, que l’oligarchie capitaliste ne trouvait aucun appui sérieux dans la population pour son programme, et donc que la seule arme qui restait au gouvernement était de provoquer la désorientation et la division parmi les travailleurs. Les immigrants étaient le bouc émissaire parfait pour cela.

"Xenios Zeus" reposait sur une base idéologique particulière. L’« excuse » n’était pas seulement « la loi et l’ordre » mais de nombreuses autres références fascistes. Samaras, Dendias et les médias ont soutenu le projet "Xenios Zeus" en appelant à la "réoccupation de nos villes conquises par des envahisseurs étrangers" et en affirmant que « l’immigration est la bombe qui mine les fondements de la société, l’Etat et de notre culture.".

L’attaque a également été bien coordonnée. Elle a commencé avec les immigrants mais elle s’est rapidement déplacée sur Syriza et sur la gauche.

"Xenios Zeus" a commencé avec le « nettoyage » du centre d’Athènes et de quelques autres villes. Dans la capitale, elle s’est concentrée sur l’arrestation des immigrés qui collectent les matières recyclables dans les poubelles. Par contre, ces arrestations n’ont pas touché les zones touristiques, qui ont continué à être remplies d’« esclaves noirs » dans les hôtels et les autres entreprises touristiques.

L’Aube Dorée a mené des campagnes qui ont complété la violence de l’État contre les immigrés. Elle a commencé par une campagne bruyante contre le soi-disant "dragon de Paros" (un Pakistanais accusé d’agression sexuelle) puis est passée rapidement à une campagne contre la détention provisoire de sans-papiers dans les bâtiments de l’Académie de police de Komotini. Elle a mobilisé autour d’une question semblable à Corinthe et elle a poursuivi par une manifestation de « démonstration de force » devant un monument "spartiate" dans les Thermopyles à la fin août.

Au Parlement, le député de l’Aube Dorée Panayiotaros à posé une question clairement raciste au ministre de l’Intérieur Stylianidis sur le nombre de bébés et de jeunes enfants d’immigrés qui "occupent" les places libres dans les crèches gratuites gérées par les communes. Stylianidis s’est empressé de lui répondre qu’il demanderait aux communes de fournir le plus vite possible les données pour ces enfants, une démarche qui impliquait que la priorité devrait être donnée aux bébés et jeunes enfants grecs !

Plus récemment, des restrictions ont été apportées à la loi sur la citoyenneté. Pour être admissibles à la citoyenneté, les parents de l’enfant doivent désormais avoir été résidents pendant huit ans (au lieu de cinq). Les enfants doivent également avoir suivi avec succès l’école pendant neuf ans (au lieu de six). Les enfants qui acquièrent maintenant la citoyenneté devront choisir entre leur nationalité grecque et celle de leur pays d’origine quand ils deviendront adultes. La même chose vaut pour les adultes candidats à la naturalisation. Ils doivent maintenant être résidents depuis 10 ans (au lieu de sept) avant de pouvoir demander la citoyenneté.

84 membres de la Nouvelle Démocratie ont tenté de célébrer le retour à la « loi du sang » en présentant un amendement parlementaire refusant le droit d’être membre de la police et des académies militaires aux Grecs "allogènes" [d’origine étrangère et donc génétiquement différents !]. L’amendement a du être (temporairement) retiré après un tollé général dans le monde politique et l’opinion publique, surtout après qu’il ait été révélé que l’idée avait été lancée à l’origine par l’Aube Dorée.

La gauche radicale face à la montée des fascistes

Lutter contre le racisme doit être une priorité urgente pour la gauche. Chaque quartier a besoin de comités antifascistes et antiracistes capables d’affronter l’Aube Dorée.

Les immigrés sont une partie intégrante de la classe ouvrière grecque, et non un risque ou une menace. Soit la gauche organise la lutte dans un front uni pour écraser le fascisme ou elle est permettra à celui-ci de continuer à se développer avec des conséquences incalculables.

L’Aube Dorée n’est pas un phénomène éphémère. Elle ne va pas disparaître par un vœu pieux ou par des appels passifs en faveur de la démocratie. Le fascisme, sous toutes ses formes à travers l’Europe, est alimenté par des crises profondes, par l’appauvrissement de larges couches de la société et par l’incapacité de la gauche à faire face à la menace.

Bien que la direction de Syriza se réfère à la nécessité d’une action antifasciste dans ses textes et ses tracts, dans l’ensemble, elle n’a encore pas aucune initiative organisée pour la formation d’un front anti-fasciste. Les actions antifascistes de SYRIZA ont été initiées uniquement par certaines des organisations qui en sont membres (principalement les jeunes de Synaspismos, Kokkino, DEA, Akoa et Roza).

Au sein d’Antarsya, une coalition politique anticapitaliste en dehors de Syriza, c’est surtout le SEK (l’organisation grecque liée au SWP britannique) et l’OKDE-Spartakos (la section grecque de la Quatrième Internationale) qui prennent des initiatives antifascistes. Mais SEK le fait souvent d’une manière sectaire à l’égard d’autres forces de la gauche. Dans certains quartiers et certaines villes (comme Kallithea, Zografou, Thessalonique et Volos), des initiatives antifascistes locales vont été créées, principalement par des militants de gauche, y compris des anarchistes.

Mettre l’accent sur la confrontation physique ou "militaire" contre les bandes de l’Aube Dorée est une impasse politique. Les fascistes ne sont pas seulement une bande de voyous mais un mouvement barbare et obscurantiste, visant à détruire le mouvement ouvrier, les syndicats et la gauche.

D’autre part, nous ne pouvons pas lutter efficacement contre l’Aube Dorée par le légalisme, en mettant notre foi en la démocratie parlementaire ou en permettant à la police de « faire son travail » - parce que ce « travail » est de s’en prendre aux immigrants. Et nous ne pouvons pas former des « fronts démocratiques » avec des politiciens bourgeois progressistes ou éclairés. Donc, nous ne devons pas sous-estimer la nécessité de faire face aux voyous de l’Aube Dorée dans les rues.

Les propositions mises en avant par SYRIZA - des « foyers d’aide sociale » offrant une assistance juridique ; des soins médicaux de base ; la gratuité des frais d’inscription pour les étudiants dans le besoin ; etc, - bien que positives, ne peuvent pas en elles-mêmes être la réponse aux fascistes ni la réponse à la crise. Syriza n’a pas les ressources nécessaires pour combler le vide créé par le démantèlement de l’État providence.

Pour une réponse antifasciste sérieuse

Notre réponse à la menace fasciste devrait comprendre trois choses.

Tout d’abord, organiser la gauche et les syndicats pour mener des luttes de masse afin de résoudre les problèmes qui sont critiques pour les gens ordinaires : la propagation du chômage et le démantèlement de l’État providence.

Nous devons imposer avec obstination au centre de la vie politique des questions comme la pauvreté et le chômage, en repoussant de côté la soi-disant « immigration illégale » et la criminalité.

Deuxièmement, nous avons besoin d’apporter un secours immédiat aux victimes de la crise via des réseaux sociaux de solidarité. Les groupes antifascistes doivent établir des liens avec les associations de quartier et les conseillers communaux de gauche pour organiser des cuisines populaires et d’autres formes d’entraide sociale et collective pour les travailleurs et la population, quelle que soit sa nationalité ou son statut d’immigration.

Troisièmement, nous avons besoin de mobilisations antifascistes militantes et massives pour paralyser les bandes fascistes et isoler les sympathisants moins engagés du noyau dur.

Un mouvement ouvrier robuste et combatif qui mène la lutte contre les mesures d’austérité, la pauvreté et le chômage contribue également à renforcer l’unité de la classe ouvrière contre les préjugés racistes et il a le potentiel pour arrêter la croissance des fascistes. Mais certaines sections de la gauche commettent une erreur en sous-estimant la nécessité de construire un front politique spécifique contre la menace fasciste et raciste.

Ce genre de logique peut conduire à s’abstenir de toute lutte politique pour défendre les réfugiés contre les attaques racistes ou pour arrêter les fascistes de parader et de répandre leur poison raciste dans nos rues. À l’inverse, les efforts de type héroïque et "militaire" des anarchistes, qui considèrent comme leur responsabilité personnelle et éthique de faire face aux fascistes, sont inefficaces et contre-productifs parce qu’ils les isolent de la masse de la société. Ces actions sont dépeintes par les médias traditionnels comme des combats entre deux groupes extrémistes aux marges de la société.

Nous devrions apprendre du refus de la direction du Parti communiste allemand, au début des années 1930, de coopérer avec la social-démocratie et de mobiliser la majorité de la classe ouvrière organisée contre la montée d’Hitler. Dans la confrontation avec les fascistes, le nombre - et surtout le grand nombre - compte. Cette lutte doit impliquer l’ensemble de la classe ouvrière. Nous pourrons vaincre le fascisme uniquement si nous formons un front uni robuste de toutes les organisations de la classe travailleuse, de tous les partis de gauche, de tous les syndicats et des mouvements de jeunes - indépendamment de leurs dirigeants si c’est nécessaire.

Les actions de la gauche révolutionnaire vont maintenant déterminer si la crise va ouvrir la voie au renversement d’un système capitaliste qui porte en lui la crise économique, la pauvreté, le racisme, les guerres et le fascisme, ou si elle va ramener la société en arrière vers les parties les plus sombres de l’Histoire.

Article paru sur www.workersliberty.org. Traduction pour avanti4.be : Jean Peltier

L’Aube Dorée en chiffres

• Résultats aux dernières élections (17 Juin 2012) : 426.025 voix (6,92%)
• Nombre de parlementaires : 18
• Nombre de bureaux locaux : 28
• Intentions de vote (d’après un sondage d’opinion réalisé le 22 Février 2013) : 12,3%.
• Estimation du soutien au sein de la police d’Athènes (aux mois de mai et juin 2012 où ont eu lieu les élections) : 20 à 30%
• Taux d’approbation pour le leader de l’Aube Dorée, Michaloliakos Nikolaos : 15%

La terreur raciste de l’Aube Dorée

L’histoire récente de la montée de l’Aube Dorée est une longue liste d’actes de terreur contre les communautés immigrées, le mouvement ouvrier et la gauche.

En juin 2012, des voyous de l’Aube Dorée ont mené des attaques meurtrières contre des immigrés à Messine. Ils ont également pénétré dans les maisons de certains immigrés égyptiens à Perama et ont attaqués ceux-ci avec des battes de bois et de métal. Les auteurs ont été arrêtés, mais relâchés sous caution. En réaction, une manifestation antifasciste a mobilisé 1.000 personnes à Perama.

Des membres de l’Aube Dorée ont distribué des tracts homophobes à la Gay Pride en mars à Athènes. À Veria, des membres de l’Aube Dorée, parmi lesquels le candidat député Ioannis Sahinidis, ont pris d’assaut un café associé à la gauche, attaqué les clients et le propriétaire. La police a arrêté huit hommes de main de l’Aube Dorée mais aussi le propriétaire du café !

Durant l’été 2012, une vidéo à été postée sur YouTube montrant des voyous de l’Aube Dorée poignarder un immigrant dans le métro d’Athènes à la Place de l’Attique. L’équipe de sécurité de la station a observé de loin sans intervenir. Il n’y a eu aucune arrestation.

En octobre, l’Aube Dorée, aux côtés de fondamentalistes chrétiens, a harcelé les acteurs, les techniciens et les spectateurs lors de la première à Athènes de Corpus Christi, la pièce de Terrence McNally qui, selon l’Aube Dorée, était un affront aux valeurs chrétiennes orthodoxes. Au cours du même mois, ils ont saccagé un centre communautaire tanzanien.

En décembre 2012, des membres de l’Aube Dorée ont attaqué Dimitris Stratoulis, député de Syriza, lors d’un match de football.

En janvier 2013, un immigrant pakistanais a été assassiné alors qu’il se rendait à vélo au travail. Quand deux hommes ont été traduits en justice pour le crime, le juge a refusé de décrire l’assassinat comme ayant des motivations racistes.

En février 2013, des membres de l’Aube Dorée ont attaqué un dirigeant du syndicat PAME parce qu’ils étaient "agacés" par la musique "subversive" qu’il écoutait dans sa voiture.

Quelques autres activités de l’Aube Dorée

• Protester contre le fait que les immigrés « illégaux » qui ne sont pas assurés reçoivent quand même un traitement médical et organiser des actions afin de forcer l’entrée dans les hôpitaux pour menacer d’en expulser tous les immigrés.

• Cibler les crèches fréquentées par des petits enfants immigrés dans les quartiers populaires ainsi que les parcs et les terrains de jeux où jouent des enfants immigrés et leurs mères.

• Attaquer les petites boutiques et les étals des marchés tenus par des immigrés.

• Aider les vieilles dames en rue, organiser des cuisines populaires et des distributions de nourriture "réservées aux Grecs", dans les zones où la gauche est traditionnellement forte. (Ce phénomène n’est pas nouveau : dans les années 1920, dans le sud des Etats-Unis, le Klu Klux Klan combinait des pogroms contre les Noirs avec des programmes d’assistance aux Blancs pauvres)

• Lancer des agences pour l’emploi "réservées aux Grecs", principalement dans le centre de la Grèce, en amenant des travailleurs aux usines locales ou, comme à Pieria, en recrutant des ouvriers agricoles.

• Effectuer des visites régulières des lieux de travail pour vérifier la pureté de la race et le statut d’immigration de tous les travailleurs ainsi que la conformité des travailleurs aux exigences des patrons capitalistes, comme ne pas être syndiqués.

• Organiser des unités mobiles de collecte et de don de sang qui ne prennent et donnent du sang qu’aux seuls Grecs.

• Organiser des « écoles du dimanche » et des « événements culturels » pour les enfants des écoles primaires dans les zones défavorisées, pour les endoctriner à un âge très précoce, avec des idées sur le racisme, le fascisme et la pureté raciale.