Grèce : La direction de SYRIZA s’en prend à la gauche

Mick Armstrong 4 août 2013

A la mi-juillet, SYRIZA, la principale force électorale de la gauche grecque a tenu son premier Congrès national, qui a marqué sa transformation d’une coalition regroupant une dizaine d’organisations de taille très diverse en un parti (plus ou moins) unifié. Ce pas en avant a cependant été lié à une offensive menée par la direction de SYRIZA contre la gauche du parti.

Nous avons déjà évoqué sur ce site le contexte dans lequel se congrès s’est tenu. Dans l’article qui suit, Mick Armstrong, militant de l’organisation australienne Socialist Alternative, tire quelques enseignements de ce congrès. Cet article est destiné à un public australien mais son contenu ne manque pas d’intérêt non plus pour les militants de l’hémisphère nord.

Par ailleurs, Socialist Alternative est engagé activement depuis un an dans un appel à l’unification des diverses organisations de gauche dans un parti socialiste révolutionnaire, processus qui se développe de manière positive et sur lequel nous reviendrons très bientôt sur ce site. (Avanti)

La direction de SYRIZA s’en prend à la gauche

La Grèce est le pays qui a connu le mouvement de résistance de la classe travailleuse le plus fort face à la sévère crise économique qui a secoué les métropoles capitalistes d’Europe et d’Amérique du Nord. Mardi 16 juillet a eu lieu la 27e journée de grève générale depuis le début de la mise en œuvre de mesures d’austérité qui détruisent les vies de millions de gens.

Le même jour, les travailleurs de la chaîne de télévision ERT (l’équivalent de la RTBF) célébraient un mois de contrôle des travailleurs. Ils ont occupé les locaux et continuer à diffuser des émissions après que le gouvernement de droite ait essayé de fermer la chaîne et de les licencier. Les travailleurs des administrations locales se sont également mis en grève et ont occupé des maisons communales dans leur lutte contre les licenciements.

Mais les travailleurs grecs se rendent compte que les grèves, les occupations et les manifestations de masse, bien qu’elles soient absolument vitales, ne sont pas suffisantes. Il faut construire une alternative politique aux partis traditionnels qui imposent des mesures d’austérité aux travailleurs et aux pauvres dans le but de renflouer les profits des capitalistes.

L’émergence rapide du parti de gauche radicale Syriza qui a gagné un soutien de masse et remporté 27% des votes sur une plate-forme anti-austérité lors des élections grecques de juin 2012 a été une inspiration pour la gauche internationale. Il y a un an, SYRIZA revendiquait 13.000 membres, 10.000 d’entre eux étant membres du parti de gauche Synaspismos (né d’une scission de tendance eurocommuniste du Parti Communiste grec, le KKE). Aujourd’hui SYRIZA dit avoir 45.000 membres.

Cela montre qu’il est possible de construire une alternative de gauche aux partis sociaux-démocrates traditionnels tels que le PASOK (l’équivalent du PS) qui ont imposé recul social après recul social à la classe travailleuse qui constitue leur base.

Mais si les anticapitalistes doivent célébrer la montée de SYRIZA, nous ne devrions pas le faire sans discernement.

Offensive contre la gauche

SYRIZA a tenu un Congrès national de cinq jours à la mi-juillet, dont le résultat est loin d’être tout à fait positif pour le mouvement des travailleurs. La direction de SYRIZA autour Alexis Tsipras est passée à l’offensive contre la gauche du parti. Près de 75% du temps qu’a duré ce Congrès a été occupé par le débat sur la volonté de Tsipras de contraindre les courants de gauche au sein du parti à se dissoudre.

Cette mesure hautement antidémocratique a suscité une forte résistance de la part de la Plateforme de Gauche, formée par quelques-unes des composantes fondatrices de SYRIZA - le courant de gauche au sein de Synaspismos, divers groupes socialistes révolutionnaires, parmi lesquels la Gauche Ouvrière Internationale (DEA), ainsi qu’un certain nombre de militants de gauche de premier plan.

À l’approche de la conférence, la ‘grande presse’ grecque est partie à l’offensive contre l’aile gauche de Syriza, ciblant en particulier la DEA. Les patrons de presse ont exigé de Tsipras qu’il prouve qu’il était apte à diriger le capitalisme grec en mettant sa maison en ordre, c’est-à-dire en sévissant contre l’aile révolutionnaire de SYRIZA. L’aile la plus nationaliste et conservatrice dans SYRIZA a vicieusement attaqué la DEA en raison de sa position de principe en faveur des droits des Macédoniens [à l’égalité et à l’autodétermination - NdT].

La direction autour de Tsipras a évolué vers des positions plus modérées depuis la fin 2012. En particulier, des membres de la direction ont commencé à brouiller la position de Syriza en faveur d’un « gouvernement de gauche », en ouvrant la possibilité de former un gouvernement de coalition qui pourrait inclure des sections du PASOK (actuellement au sein d’un gouvernement de coalition avec la Nouvelle Démocratie, le parti de droite traditionnel) et même avec les Grecs Indépendants, un parti nationaliste de droite.

Cette évolution de Tsipras vers la droite a été accentuée au cours de la première partie de cette année par une accalmie relative (du moins selon les standards grecs !) dans la lutte des classes.

Cependant, la recrudescence des luttes - dans laquelle SYRIZA a joué un rôle de premier plan - provoquée par la tentative du gouvernement de fermer la chaîne de télévision nationale a contribué à faire évoluer à nouveau le climat politique vers la gauche et a renforcé la position de la gauche dans SYRIZA. Néanmoins Tsipras et ses partisans sont arrivés au congrès de SYRIZA avec un programme de renforcement de la position du groupe dirigeant central par rapport à la gauche du parti.

Premièrement, ils ont proposé que le président de SYRIZA (Tsipras lui-même) soit élu lors de la conférence. Tout en ayant l’apparence d’une évolution démocratique, cette mesure visait à renforcer l’autorité de Tsipras et à le rendre moins responsables devant le Comité central du parti. Ceci se couplait avec la claire volonté de la direction d’avoir un parti avec une large base de membres passifs qu’un président élu pourrait utiliser pour marginaliser les couches militantes qui ont tendance à être plus à gauche.

Deuxièmement, ils visaient à modifier le système électoral au sein de SYRIZA afin que la gauche ait plus difficile d’accéder à des positions de direction. Troisièmement, ils ont cherché à forcer les courants de gauche à se dissoudre.

Victoire de la direction

La direction a remporté le vote sur ces questions face à une vive opposition de la gauche. Néanmoins, la Plateforme de Gauche a quand même réussi à gagner 30% des sièges au comité central du SYRIZA. La détermination de la gauche et le fait que, parmi les membres actifs, celle-ci a un soutien qui va encore au-delà de 30% ont certainement amené la direction à reporter de quelques mois la décision de dissoudre les groupements de gauche, qui devait être d’application immédiate.

Comment tout cela va tourner à l’avenir est difficile à évaluer, mais le résultat de cette bataille sera vital pour la classe travailleuse grecque. Cela dépendra de toute une série de facteurs, notamment du niveau global de la lutte des classes et la radicalisation plus large dans la société, du moment où seront organisées les prochaines élections et de la détermination de la gauche dans SYRIZA à tenir bon sur ses positions et à ne pas capituler devant la direction au nom d’une unité de façade.

Alors que le débat sur ces questions d’organisation a dominé la conférence, la gauche a également subi des défaites sur un certain nombre de questions politiques. La nouvelle proclamation politique de SYRIZA intègre un appel à un "effacement d’une partie de la charge de la dette de la Grèce après des négociations" plutôt qu’à un "effacement pur et simple de la totalité de la dette", comme le proposait la gauche.

Donnant un autre signal que SYRIZA se déplace vers le centre politique, les amendements proposés par la Plateforme de Gauche, qui maintenaient la possibilité de quitter la zone euro, d’imposer des contrôles sur les banques et de nationaliser les secteurs stratégiques de l’économie, ont tous été rejetés.

Indépendance vis-à-vis des réformistes

Certains dans la gauche internationale ont fait valoir qu’il n’y a aucune nécessité de construire un parti révolutionnaire distinct et que des partis comme SYRIZA sont suffisants. Ils prétendent que les différences entre les révolutionnaires et les réformistes n’ont pas de réelle importance aujourd’hui parce que la révolution n’est pas à l’ordre du jour immédiat et que les révolutionnaires et les réformistes sincères partagent le même objectif de résister à l’austérité néolibérale et devraient être capables de travailler ensemble à l’amiable dans un parti unifié.

Il est bien sûr vrai que la révolution n’est pas une perspective imminente dans les pays occidentaux et que les révolutionnaires doivent chercher à travailler côte à côte avec les réformistes dans la lutte contre l’austérité. Et il est clair que nous avons besoin de nouveaux partis de travailleurs de masse pour contester l’emprise des partis réformistes traditionnels comme le PS sur la classe travailleuse. Dans ce contexte, on ne peut que se réjouir de la progression rapide de SYRIZA en tant que force de gauche radicale ayant un soutien de masse.

Cependant, comme l’exemple de SYRIZA le démontre aussi clairement, bien avant le moment de la révolution, il y a forcément de fortes divergences entre les approches des socialistes révolutionnaires et celles des réformistes, même les plus radicaux. Précisément parce qu’ils croient qu’il y a un chemin plus facile que la préparation d’une insurrection de la classe travailleuse pour renverser l’ordre capitaliste existant, même les réformistes radicaux seront ouverts à faire des compromis avec les pouvoirs en place.

Cela peut notamment être le cas quand ils remportent des succès électoraux importants et ont une perspective de former un gouvernement. Ils seront alors, comme l’expérience de SYRIZA le montre, soumis à une énorme pression pour être « responsables », c’est-à-dire pour modérer leur politique afin de la rendre acceptable pour les riches et les puissants. Ce qui en conséquence ne peut que les conduire à la répression des « fauteurs de troubles » dans la gauche du parti qui défendent fermement les intérêts de la classe travailleuse.

Ceci n’est pas un argument pour s’opposer à ce que les révolutionnaires soient actifs dans des partis comme SYRIZA. Il y a encore beaucoup de raisons de s’y battre, comme le démontrent les 30% de voix obtenues par la Plateforme de Gauche lors du Congrès de SYRIZA.

Mais, pour cela, les révolutionnaires doivent avoir les yeux grands ouverts sur la nature de ces partis. Ils doivent être clairs sur le fait que leurs "alliés" réformistes ne sont pas fiables et qu’ils peuvent facilement se retourner contre eux. Ils doivent être fermes dans leurs principes et construire un fort courant révolutionnaire pour lutter contre toutes les manœuvres en coulisse des dirigeants réformistes.

Une grande partie de la gauche internationale a passé sous silence les différences essentielles entre les courants politiques au sein de SYRIZA. Ce parti est un champ de bataille entre les révolutionnaires et les réformistes (des réformistes de gauche très radicaux dans ce cas). Les différences entre les réformistes et les révolutionnaires ne sont pas des questions abstraites qui ne concernent que l’avenir. Elles ont leur importance ici et maintenant.

Article paru sur le site australien www.sa.org.au
Traduction française pour Avanti : Jean Peltier. Intertitres d’Avanti