Grèce : immenses mobilisations contre le coup d’état audiovisuel

Andreas Sartzekis, Kokkino 15 juin 2013

Tout le monde le dit, en Grèce et hors les frontières : la décision sauvage du premier ministre Samaras d’annoncer mardi 10 juin à midi la fermeture du service audio-visuel public ERT pour le soir-même est ahurissante et demande bien sûr des explications… Et une riposte massive !

En tout dernier lieu on en revient à cette incroyable évidence : donner en pâture à la troïka, en visite de contrôle ces jours-ci en Grèce, 2.000 suppressions d’emploi réclamées comme preuve immédiate de l’efficacité gouvernementale à concrétiser le plan exigé de licenciement des dizaines de milliers de fonctionnaires. Samaras licencie aujourd’hui 2.670 travailleurEs et promet de recréer une chaîne publique de 600 employéEs. Voilà pour les chiffres et on peut penser que c’est sinon la seule, en tout cas, la principale explication à ce coup de force insensé. Ici en tout cas, on n’hésite pas à parler de coup d’état.

Des réactions massives au coup d’état

Coup d’état pas complètement improvisé : à ERT, tout le monde connaissait les menaces de « restructuration », et un constitutionnaliste a produit un plan que Samaras veut appliquer, mais auquel l’auteur refuse désormais de participer, tant que ERT reste fermé ! C’est là l’une des nombreuses contradictions politiques qui ont éclaté depuis mardi, ouvrant une crise au sein du gouvernement, la troïka intérieure comme on l’appelle ici. En effet, Samaras, produit de la droite la plus réactionnaire et nationaliste, entouré de conseillers ouverts à l’extrême droite, a pris ici une décision arrogante, croyant que les derniers sondages lui donnant deux points d’avance sur Syriza, lui permettaient de gouverner sans plus s’embêter de procédures démocratiques. Résultat : les ministres Pasok et Dimar n’ont pas signé la décision de fermer ERT, et aujourd’hui, le seul groupe soutenant le coup de force de la droite (Nouvelle Démocratie) contre ERT, ce sont les nazis de Chryssi Avgi (Aube dorée) !

Or, dès la décision connue, c’est une mobilisation exceptionnelle qui s’est déclenchée. Depuis mardi, les locaux de ERT en banlieue athénienne sont entourés de milliers de personnes, militantEs ou pas, avec soutien affiché d’artistes, de personnalités diverses. La confédération du privé (GSEE) et la fédération du public (Adedy), qui avaient refusé récemment de soutenir la grève des enseignantEs, ont été obligées d’appeler hier jeudi à une grève générale apparemment bien suivie. Partout dans le pays, des rassemblements de protestation ont eu lieu. La manif-rassemblement devant ERT était massive, même si l’endroit est assez excentré. Le plus important peut-être, c’est de voir côte à côte les drapeaux syndicaux, politiques, associatifs, de différents courants qui d’habitude font tout pour ne pas manifester ensemble. Cette unité de fait dans la lutte, liée à une ambiance très chaleureuse, est pour l’instant un gage de résistance déterminant : le KKE (PC grec) accueille sur sa chaîne les programmes d’information des journalistes de ERT, la radio Kokkino (Syriza) est branchée en permanence sur le coup de force et les mobilisations. Il est clair que Samaras n’avait pas prévu une telle riposte populaire à sa petite manœuvre.

Solidarité avec la lutte à ERT

La solidarité internationale, très forte, allant même jusqu’à des condamnations gouvernementales très peu diplomatiques, est ressentie comme une aide précieuse. Elle donne un sens d’ailleurs très concret à la manif de dimanche dernier dans les rues d’Athènes, en conclusion de l’Alter sommet, où entre autres délégations, le cortège CGT-FSU-SUD scandait « troïka dégage ! ». Dans ce contexte, elle illustre ce qui depuis trois ans est trop faible : la solidarité internationale renforce la riposte ouvrière en Grèce.

Cette solidarité doit se poursuivre et s’intensifier. Hier, les flics sont intervenus dans les locaux de ERT à Salonique pour en virer les travailleurs qui occupaient leur lieu de travail. Avec Samaras, même s’il est visiblement déstabilisé ces jours-ci, on sait que la seule réponse sera la répression. Déployons pour la lutte pour la défense de ERT et de tous ses emplois la plus forte solidarité ! La lutte continue, avec ce soir un concert de solidarité sur place, pour ne pas dire sur la place… C’est bien sûr un sentiment assez partagé que les luttes actuelles en Turquie avec la place Taksim et en Grèce avec les rassemblements populaires à ERT ont bien quelque chose de commun !

D’Athènes, A. Sartzekis (le 14 juin)
Source : http://npa2009.org/node/37678

Il faut renverser la junte tripartite maintenant !

Kokkino

Il y a des moments historiques où tellement de choses sont en jeu dans un « événement » que la victoire ou la défaite comptent de manière décisive. La lutte contre la fermeture de l’ERT annoncée par le Goebbels gouvernemental Kedikoglou (1) avec un décret inspiré de la dictature, représente un tel événement. La victoire du mouvement contre cette fermeture signifiera le renversement du gouvernement et le commencement du « détricotage » général des politiques du Mémorandum et de l’austérité. Si, par contre, nous perdons cette bataille également, le gouvernement va mettre en place un régime de dictature déguisée en régime parlementaire et, avec le soutien politique et opérationnel des nazis de l’Aube dorée, il va imposer la terreur de « l’ordre et la loi ».

L’enjeu est tellement critique qu’il faut « ici et maintenant » passer des protestations et de la disposition générale à lutte à une deuxième étape : organiser un plan de bataille pour renverser la junte gouvernementale tripartite du Mémorandum. Nous devons en discuter et décider directement sur ce sujet maintenant ! Dans cette discussion nécessaire, nous mettons en avant les idées et les suggestions suivantes pour tous/toutes les camarades et les militants/tes :

Un plan d’ensemble pour la bataille totale - un seul centre de lutte et de coordination

1. La lutte ne concerne pas seulement les droits des travailleurs de la télévision publique ERT, qui a été instantanément « supprimée », mais aussi le droit à l’information et à la lutte pour que les politiques de la troïka ne prévalent pas totalement.

Comme dans toutes les batailles de la dernière période (métro, enseignants, etc.), la lutte est centrale et totale : syndicale (là où, le militantisme des syndicats et de la coordination syndicale au sens large compte), politique (l’adversaire est la junte gouvernementale tripartite pro-Mémorandum) et idéologique (chaque attaque est enrobée des mêmes insultes et stigmatisation sociale sur les « paresseux » et « richement payés » fonctionnaires du secteur public, etc.). Pour gagner cette lutte (et toutes les autres) il faut renverser le gouvernement et notre victoire signifiera inévitablement le renversement du gouvernement.

La contre-information ne suffit donc pas, nous avons également besoin d’anti-propagande ! La lutte syndicale ne suffit pas non plus, il faut une lutte globale, politique et idéologique. Et il ne suffit pas enfin que la gauche s’unisse en faveur de la lutte syndicale pour les travailleurs, elle doit jouer le rôle principal dans la création d’un front de bataille central, total, politique et social. La coordination syndicale dans la presse ne suffit pas, nous avons besoin d’une coordination syndicale et sociale d’ensemble.

Mêmes si elles sont certainement utiles et nécessaires, les initiatives parlementaires prises par les partis de gauche sont, elles aussi, insuffisantes. Nous avons besoin que la gauche, unie dans l’action et dans un plan politique, « décrète » la désobéissance civile et une lutte politique inexorable et durable.

Même la coordination totale au niveau syndical ne suffit pas non plus ; nous avons besoin d’un centre de lutte syndicale et politique global.

2. Si nous nous rendons compte que la bataille est cruciale et des les conditions nécessaires pour la gagner, nous avons alors besoin d’un plan de bataille avec les caractéristiques suivantes :

• Les locaux de L’ERT devraient servir de centre de la lutte politique et syndicale globale. Il faut, en s’appuyant sur ERT, créer un comité de coordination générale de la lutte, non seulement avec les dirigeants syndicaux concernés mais aussi avec ceux d’autres secteurs de salariés (en premier lieu ceux des services publics, menacés dans leur intégralité par les « décrets » du type Kedikoglou), avec des représentants des comités de lutte qui doivent être créés dans tous les lieux de travail et dans les quartiers, mais aussi avec les représentants des partis de gauche. Ce comité de coordination devrait organiser ERT comme un centre syndical et politique de la lutte (avec élections de commissions pour chaque activité, gardiennage, etc.), mais aussi pour préparer-coordonner le plan de bataille complet. Les partis et les organisations de la gauche devraient mettre généreusement à la disposition de ce comité de coordination leurs forces organisées dans ce but.

• La grève de jeudi (13 juin), ne devrait pas être « l’apothéose » ou, pire encore, la « clôture » d’un « baroud d’honneur » mais bien la première étape de la centralisation et de la généralisation de la lutte. Le mot d’ordre devrait être : grève générale politique illimitée jusqu’à l’abrogation du décret Kedikoglou, ce qui équivaut à la chute du gouvernement. Cela signifie que nous devons préparer aujourd’hui la suite dans cette direction : propager l’effervescence actuelle de la lutte dans les autres espaces sociaux et dans les quartiers, blocages des routes et visites dans les quartiers, préparation pour la mise en place de centres régionaux.

3. Toutes les initiatives parlementaires de la gauche doivent prendre la forme d’une « guérilla » parlementaire plutôt que celle de l’opposition institutionnelle traditionnelle qui enferme les gens dans l’attente passive des développements parlementaires. Dans ce sens, la déclaration du président du groupe parlementaire de SYRIZA, Alexis Tsipras, selon lequel « le gouvernement va être déstabilisé par les gens et pas par ses béquilles parlementaires », est correcte, à la condition évidente qu’elle soit accompagnée par le déploiement d’un plan global de bataille, comme celui déjà mentionné. Dans le cadre d’initiatives parlementaires prises dans cet esprit, les partis parlementaires de la gauche (SYRIZA et KKE) doivent élaborer et oser des gestes de grande envergure, qui vont accélérer les développements politiques.

Ne pas laisser les faibles devenir forts !

La mobilisation immédiate ce mardi de dizaines de milliers de personnes devant le siège de l’ERT, a prouvé que la société « fermente » et que les ressources militantes ne sont pas épuisées. Pendant ces derniers mois de la « success story » du gouvernement, il y a eu des luttes cruciales (métro, professeurs, maintenant ERT) dont chacune constituait une véritable opportunité pour la confrontation globale avec le gouvernement afin de le renverser.

La crédibilité du gouvernement, en dépit de ses soutiens internationaux, est suspendue à un fil, comme en témoignent ses divergences internes dans les objectifs, l’incapacité du gouvernement à vendre DEPA (2) selon le programme établi, la dispute entre le FMI et l’Allemagne - qui montre qu’il y aura des développements inattendus après les élections allemandes - les prédictions pour une septième année de récession avec un taux de chômage officiel de 27% et une expansion massive de la pauvreté et de la misère.

Le gouvernement est faible, et ne puise sa force que de ses victoires contre le mouvement social. Les quatre « réquisitions civiles » (contre des travailleurs en grève, ndlr) de ces derniers mois, les 28 actes législatifs et la mise en place d’une junte dictatoriale postmoderne du 21e siècle enveloppée dans un manteau parlementaire, est la politique des faibles qui peuvent s’effondrer à tout moment si une lutte importante est victorieuse. L’ERT nous montre le besoin de ce que nous n’avons pas fait avant et le prix de ce que nous avons mal fait lors de la grève des enseignants, lors de la grève du métro, etc. Si le gouvernement tripartite gagne cette fois-ci aussi, alors le faible pourra se transformer en rouleau compresseur...

Pour obtenir une image complète de l’enjeu de la « bataille de l’ERT », il ne faut pas sous-estimer l’esprit de lutte créé par l’insurrection du peuple turc. L’ambiance insurrectionnelle de l’Afrique du Nord est déjà passée vers l’Europe (en Turquie, Suède, Bulgarie et en Roumanie), elle encercle la Grèce, nous redonnant la force de la solidarité internationale pour notre propre lutte.

L’image offerte par la coalition des forces de gauche (PAME, SYRIZA, ANTARSYA) devant le siège de l’ERT prouve que l’unité d’action et le Front de Gauche politique n’est pas impossible et qu’il peut être construit dans l’action. Dans un tel plan de bataille, cette unité peut s’avérer un multiplicateur de force politique pour la victoire. D’autre part, le rôle des différentes forces politiques devient tout à fait clair. Le PASOK et DIMAR, les représentants du prétendu « centre » politique, ne sont plus que des vestiges politiques à la remorque de la droite. La délimitation profonde entre les parti pro-Mémorandum et austérité et ceux en faveur de leur abolition clarifie le clivage gauche-droite et exprime politiquement la polarisation de classe actuelle. Nous savons qui sont nos amis et qui sont nos ennemis.

  • Création d’un Centre unitaire de coordination de la lutte dans les locaux de l’ERT !
  • Constitution de comités et de centres de lutte dans les lieux de travail et dans les quartiers !
  • Grève générale politique illimité et sans compromis pour la chute du gouvernement !
  • La grève de jeudi ne doit être que le début !

Kokkino est une organisation anticapitaliste membre de la coalition Syriza
Source :
http://www.kokkino.org/index.php?option=com_content&view=article&id=2558:athenes-envoie-a-istanbul-ses-fieres-salutations&catid=31&Itemid=53
Corrections et adaptions de la version française : Avanti4.be

Notes :

(1) Porte-parole du gouvernement
(2) Entreprise publique du Gaz