Grèce : Cinq questions sur un accord préoccupant

Kostas Lapavistsas 27 février 2015

Grèce : Cinq questions sur un accord préoccupant

L’accord signé entre la Grèce et l’Union européenne divise profondément la gauche grecque. La majorité de Syriza, solidaire du gouvernement d’Alexis Tsipras, pense qu’il n’y avait pas moyen d’obtenir mieux et voit dans cet accord un moyen « de gagner du temps et de l’espace » qui ne compromet pas les projets de sortie de l’austérité, même s’il en ralentira le tempo.

D’autres, dans l’aile gauche de Syriza comme dans les petites organisations qui se situent à gauche de Syriza, y voient une capitulation et l’acceptation d’un cadre qui va empêcher toute lutte réelle contre l’austérité et même la perspective, plus limitée et plus immédiate, de mettre fin à la « crise humanitaire ».

Dans les prochains jours, Avanti publiera une série de contributions de militants et d’organisations et de militants grecs sur ces questions et, plus largement, sur les choix stratégiques qui se posent à la gauche grecque, qu’elle soit dans ou hors de Syriza.

Le premier document est un texte publié par Kostas Lapavitsas, professeur d’économie à l’Université de Londres qui a été élu député de Syriza lors des dernières élections.

Dans un article publié sur son blog le 23 février, il critique les dernières négociations de son gouvernement avec les créanciers du pays et considère que cela ne va pas dans le sens des engagements pris lors du discours de Thessalonique qui présentait le programme économique en cas de victoire. Il pose également 5 questions importantes sur la dette, l’austérité, le Plan national de reconstruction et l’avenir des négociations.

Cinq questions sur un accord préoccupant

L’accord de l’Eurogroupe n’est pas complété, en partie parce que nous ne savons pas encore quelles sont les « réformes » que le gouvernement grec proposera aujourd’hui (lundi 23 février) et quelles sont celles qui seront acceptées.

Mais, nous qui avons été élus sur la base du programme de Syriza et qui considérons que les propositions de Thessalonique (du 14 septembre 2014) sont un engagement que nous avons pris envers le peuple grec, nous sommes profondément préoccupés. Et il est de notre devoir de présenter nos préoccupations.

Le contour général de l’accord est le suivant.

La Grèce demande la prorogation de l’accord courant qui est fondé sur une série d’engagements [propres aux conditions imposées dans les mémorandums].
Le but de la prorogation est de permettre d’achever l’évaluation de l’accord courant et de donner le temps d’élaborer un nouvel accord probable.
La Grèce soumettra immédiatement une liste de « réformes » qui seront évaluées par les « institutions » et sur lesquelles un accord sera conclu au mois d’avril. Si l’évaluation est positive, les fonds qui n’ont pas encore été donnés au titre de l’accord courant seront dégagés, de même que seront restitués les bénéfices réalisés par la BCE.
Les fonds disponibles au Fonds de stabilité financière (ESF) serviront exclusivement à couvrir les besoins des banques et ne seront plus sous contrôle grec.
La Grèce s’engage de remplir pleinement et en temps utile toutes ses obligations financières envers ses partenaires.
La Grèce s’engage à assurer les excédents « adéquats » afin de garantir la viabilité de la dette sur la base des résolutions de l’Eurogroupe de novembre 2012. L’excédent 2015 tiendra compte de la conjoncture économique de 2015.
La Grèce n’annulera pas de mesures, ne procédera pas à de changements unilatéraux susceptibles d’avoir un effet négatif sur les objectifs budgétaires, la reprise économique ou la stabilité financière tels qu’évalués par les « institutions ».

Sur cette base, l’Eurogroupe [ministres des Finances] entamera les procédures nationales [décisions des pays membres de l’Eurozone] en vue d’une prorogation de quatre mois de l’accord en cours et invite les autorités grecques à engager immédiatement la procédure en vue de la réalisation de son évaluation.

Il est difficile de discerner comment, au travers de cet accord, il sera possible de réaliser les mesures annoncées à Thessalonique qui incluent l’annulation de la majorité de la dette et le remplacement immédiat des mémorandums par le Plan national de reconstruction.

Nous qui avons été élus avec Syriza, nous nous sommes engagés pour la réalisation de ce Plan indépendamment des négociations concernant la dette car nous estimons nécessaire de relancer l’économie et de soulager les souffrances de la société. Il est donc nécessaire à présent d’expliquer comment cela sera réalisé et comment le nouveau gouvernement sera en mesure de changer la situation tragique dont il a hérité.

Pour être plus précis, le Plan national de reconstruction incluait quatre piliers représentant, pour la première année, le coût suivant :

Lutte contre la crise humanitaire (1,9 milliard).
Relance de l’économie par le biais d’allégements fiscaux, le remaniement des « prêts au rouge », la création d’une banque de développement, la restauration du salaire minimum à la somme de 751 euros (total : 6,6 milliards).
Plan pour l’emploi public, impliquant 300’000 emplois (3 milliards pour la première année et 2 autres milliards à la seconde).
Changement du système politique par le biais d’interventions dans les collectivités locales et au Parlement.

Les sources de financement prévues pour la première année, étaient les suivantes :
Liquidation des dettes envers le fisc (3 milliards).
Lutte contre l’évasion fiscale et le trafic de marchandises (3 milliards).
Fonds de stabilité financière (3 milliards).
Cadre national stratégique pour le développement et autres programmes communautaires (3 milliards).

Compte tenu de la communication de l’Eurogroupe, je pose les questions suivantes.

Plan national de reconstruction

Comment le Plan national de reconstruction sera-t-il financé si les 3 milliards du Fonds de stabilité financière sont dorénavant hors du contrôle grec ? Ces fonds n’étant plus disponibles, il sera d’autant plus impérieux de collecter des sommes importantes grâce à la lutte contre l’évasion fiscale et à la liquidation des dettes envers le fisc, dans un très bref délai. Dans quelle mesure cette perspective est-elle réalisable ?

Annulation de la dette

Comment l’annulation de la dette pourra-t-elle avancer si la Grèce s’engage à rembourser intégralement et en temps utile toutes ses obligations financières envers ses partenaires ?

Levée de l’austérité

Comment pourra-t-il y avoir une levée de l’austérité si la Grèce s’engage de réaliser des excédents primaires [excédent budgétaire avant paiement du service de la dette] « adéquats » afin de rendre « viable » l’énorme dette courante. La « viabilité » de la dette – telle qu’estimée par la troïka – était précisément la raison de la chasse absurde aux excédents primaires. Etant donné que la dette ne sera pas significativement réduite, comment arrêterons-nous d’avoir des excédents primaires qui sont catastrophiques pour l’économie grecque et qui constituent l’essence de l’austérité ?

Surveillance et coût budgétaire

Comment sera-t-il possible de réaliser des changements progressistes dans le pays si les « institutions » exercent une surveillance stricte et interdisent les actions unilatérales ? Les « institutions » permettront-elles de réaliser les piliers du programme de Thessalonique étant donné qu’ils ont un impact budgétaire direct ou indirect ?

La négociation future

Qu’est-ce qui aura précisément changé au cours de quatre mois de la « prorogation » pour que la nouvelle négociation avec nos partenaires ait lieu à partir de nouvelles et meilleures positions ? Qu’est-ce qui évitera la dégradation de la situation politique, économique et sociale du pays ?

Les moments sont absolument cruciaux pour la société, la nation et, bien entendu, pour la Gauche. La légitimité démocratique du gouvernement est fondée sur le programme de Syriza. La moindre des choses est d’avoir un débat ouvert dans les organes du parti et dans le groupe parlementaire. Nous devons fournir immédiatement des réponses pertinentes à ces questions pour conserver le soutien et la dynamique que le peuple grec nous imprime. Les réponses qui seront données dans les jours qui viennent détermineront l’avenir du pays et de la société.

Article publié le 23 février 2015 sur le blogspot.co.uk de Kostas Lapavitsas et le 24 mai par Okeanews
Source : http://www.okeanews.fr/20150224-k-lapavitsas-economiste-et-depute-syriza-pose-5-questions-au-gouvernement