Grèce : La coopérative de VIO.ME et les perspectives pour le contrôle des travailleurs en Grèce

Theodora Polenta 24 mars 2013

La lutte des travailleurs de l’entreprise Industrial Mineral (VIO.ME) à Thessaloniki est une des plus importantes parmi celles qui ont lieu actuellement en Grèce. Mardi 12 février à marqué le premier jour officiel de production sous le contrôle des travailleurs de l’usine. Ceux-ci posent concrètement la perspective de l’autogestion en réponse aux fermetures, aux licenciements et à une Grèce capitaliste en faillite.

VIO-ME, de la fermeture à la coopérative

L’entreprise a été abandonnée par ses propriétaires et les travailleurs laissés sans salaire depuis mai 2011. En septembre 2012, l’allocation qu’ils recevaient de l’Agence pour l’Emploi (OAED) a pris fin. Les travailleurs survivent depuis lors grâce à la solidarité des autres travailleurs en Grèce et à l’étranger.

Ce soutien — paquets de spaghetti, sacs de haricots, pièces de deux euros,... — à donné aux travailleurs de VIO.ME la force et le courage de continuer. Dans les cas extrêmes de pauvreté, le gouvernement a versé une allocation spéciale. Mais les travailleurs ont clairement fait savoir qu’ils ne demandaient pas la charité mais leur droit à l’emploi.

En octobre 2012, ils ont fait une proposition détaillée pour reprendre VIO.ME sous la forme d’une coopérative sous leur propre contrôle et ont demandé la reconnaissance légale de leur projet. Ils ont exigé que le gouvernement et leur ancien patron leur donnent l’argent pour rouvrir l’entreprise, affirmant que cet argent leur appartenait, étant donné qu’ils étaient ceux qui produisaient les richesses dans la société.

Ces revendications ont d’abord été reçues avec hostilité par le gouvernement et avec une indifférence glacée par les diverses bureaucraties syndicales. Mais elles ont été accueillies avec un grand enthousiasme par les travailleurs à la base et par de nombreux mouvements locaux qui, à travers la création de l’“Initiative ouverte de Solidarité pour Thessaloniki” et d’initiatives similaires dans beaucoup de villes, ont porté leur message pendant les derniers mois de cette lutte de longue haleine.

Les travailleurs de VIO.ME ont été amenés à prendre leurs distances tant avec la bureaucratie syndicale du GSEE (la fédération syndicale du secteur privé - NDT) qu’avec le PAME (courant syndical dirigé par le Parti Communiste grec (KKE) -NDT) parce que l’un comme l’autre ont refusé de construire la solidarité avec les travailleurs de VIO.ME. Le GSEE voulait que les représentants des travailleurs rencontrent le gouvernement et les anciens patrons et demandent à ces derniers de bien vouloir rapatrier leurs capitaux et les réinvestir. PAME offrait son soutien mais à condition que la section syndicale de VIO.ME rejoigne d’abord les rangs de PAME.

Lors de la réunion nationale des initiatives de solidarité avec VIO.ME dimanche 10 février, le slogan qui donnait le ton — “Vous ne le pouvez pas mais nous, nous le pouvons” — était un de ceux qui remplissent d’espoir des milliers de travailleurs à travers tout le pays.

Le président de l’association de solidarité a annoncé ce qui allait se passer dans les jours suivants : les travailleurs vont recommencer à travailler dans le cadre d’une coopérative ; toutes les décisions seront prises par l’Assemblée Générale des travailleurs "coopérateurs" ; l’argent récupéré en vendant des produits en stock et d’anciennes machines sera utilisé pour acheter les matières premières afin de lancer la première nouvelle ligne de production ; une partie du système de production sera modifiée afin de produire des articles bon marché pour l’aménagement des maisons des classes populaires ; les parts de coopérateurs ne pourront pas être transmises par héritage.

Dans la première phase de la production, celle-ci sera principalement vendue à travers le réseau d’initiatives solidaires de vente directe entre producteurs et consommateurs qui sont associées au mouvement "Pas d’intermédiaires". Une partie de l’argent récolté par la vente des produits ira à un Fonds de Solidarité. Une autre sera mise de côté pour faire face à de possibles pertes à l’avenir. Un pourcentage significatif sera investi pour permettre l’expansion de l’entreprise. Le reste sera versé aux travailleurs de VIO.ME. Les 40 travailleurs coopérateurs ont unanimement décidé que si les profits de la nouvelle VIO.ME dépassaient leurs prévisions, ils "plafonneraient" leurs salaires pour pouvoir engager plus de travailleurs.

Lundi 11 février, lendemain de cette Assemblée historique, une marche de solidarité de plus de 1.000 personnes a eu lieu, avec la participation d’organisations de gauche, en particulier SYRIZA et ANTARSYA. La marche s’est terminée au stade Ivanofeio avec un concert de solidarité. Et le lendemain, la coopérative a commencé sa première journée de production.

De Liège à Volos

Au cours des trois dernières années, des dizaines de milliers de travailleurs ont été licenciés suite à des fermetures d’usines. VIO.ME est, de ce point de vue, une "goutte d’eau dans l’océan".

La meilleure façon de soutenir les travailleurs de BIO.ME est de populariser l’idée de nationalisation - sans indemnisation et sous le contrôle des travailleurs - des entreprises et des services qui ferment et licencient.

Fin janvier, à des milliers de kilomètres de là, en Belgique, des milliers de travailleurs du géant de l’acier Arcelor Mittal ont fait grève et sont descendus dans les rues pour demander la nationalisation de leur entreprise, en réaction à l’annonce de la fermeture d’une grande partie de celle-ci et de 1.300 nouvelles pertes d’emploi (en septembre 2011, 750 travailleurs avaient déjà été licenciés).

Cela vaut la peine de noter que, dans la ville grecque de Volos, l’usine KONTI, qui a récemment fermé ses portes, appartient à la même multinationale, Arcelor Mittal. Volos à été durement touchée par des années de récession : production en recul, licenciements, coupes dans les salaires, rotation accélérée dans les emplois, flexibilité accrue et fermeture de nombreuses entreprises dont BIOSSOL et KONTI pour n’en citer que deux. En même temps, d’autres entreprises du métal et de la chimie sont aussi menacées de fermeture.

Selon des données officielles datant de novembre 2012, l’indice global de la production industrielle en Grèce à reculé de 11.8% en deux ans. Des milliers de travailleurs ont perdu leur travail et se retrouvent sans presqu’aucun moyen de subsistance pour l’avenir. La crise du capitalisme apparaît en Grèce sous sa forme la plus "pure" - destruction de ses propres "cellules" de production et la fermeture d’entreprises industrielles complètes, destruction de travail, création continue de nouveaux chômeurs. Le cercle vicieux récession - chômage - récession exacerbe encore cela. Au cours des derniers mois, l’une après l’autre, de nombreuses sociétés ont annoncé leur faillite, y compris des industries de premier plan ayant une longue histoire qui employaient des milliers de travailleurs.

La laiterie industrielle AGNO, dans le nord de la Grèce, une société qui avait une réputation solide établie de longue date et qui possédait un réseau de distribution national, a demandé l’application de l’Article 99 (faillite). Les 411 travailleurs qu’elle emploie actuellement sont plongés dans l’anxiété, non seulement parce qu’ils risquent de perdre leur emploi mais aussi parce qu’ils ne sont plus payés depuis trois mois.

En conséquence de la faillite d’AGNO, c’est toute le secteur laitier du nord de la Grèce qui a été sévèrement affecté — 112 fermiers éleveurs de bétail sont au bord du désastre, réclamant des arriérés de paiement pour approximativement 2,3 millions d’euros.

Les travailleurs d’AGNO ont organisé des grèves à répétition de 24heures depuis le début de janvier. Les laiteries industrielles MEVGAL à Athènes et NOUNOU à Aspropyrgos sont elles aussi entrées dans une spirale infernale ; des manifestations ont lieu tous les jours, les travailleurs demandant à ce que les arriérés de salaire qui leur sont dus depuis longtemps leur soient enfin payés.

La célèbre société de mobilier NEOSET a essayé de faire jouer de manière répétée l’Article 99. Avec 30 magasins au total à travers les Balkans, NEOSET venait d’ouvrir en novembre une nouvelle implantation en Roumanie - en même temps qu’elle remplissait les dossiers pour être déclarée en faillite ! Qu’arrivera-t-il aux 1.014 travailleurs de la société ? Depuis la mi-2012, les patrons ont arrêté de payer les 200 travailleurs de leur usine de Vasilikos à Evia où la totalité de la production nationale est basée. Ces travailleurs sont maintenant englués dans le processus de “ consultations de réconciliation ” avec les employeurs, sous les auspices du Ministère du Travail.

Une autre industrie installée de longue date, celle de la transformation, a fermé ses portes dans la région d’Evia qui est elle aussi lourdement frappée par la récession. Chez Shelman, les patrons essaient depuis 2010 d’imposer une “rotation de l’emploi” et le démantèlement des conventions collectives. Cela a déclenché une grève de 38 jours. La fin de la grève à été suivie par un véritable “pogrom” de 500 licenciements.

Tant les travailleurs de Shelman que ceux de Vasilikos-Evia disent qu’ils n’accepteront aucune réduction d’emploi et qu’ils ne s’engageront pas dans de nouvelles négociations avec les patrons.

Les travailleurs de l’usine Fintexport, spécialisée dans la fabrication de tapis en laine, viennent d’entamer leur troisième mois d’occupation. Les patrons ont fermé l’entreprise fin juillet. Les travailleurs demandent le paiement des salaires dus depuis 14 mois, la réouverture de l’usine, le rétablissement des conventions collectives, de l’emploi et des salaires à temps plein. Ils ont récemment réussi à empêcher les patrons de faire sortir des marchandises et des machines de l’entreprise. Les travailleurs de Fintexport demandent une aide financière d’urgence du gouvernement, le gel de leurs dettes et de leurs emprunts personnels tant qu’ils ne sont pas payés et aussi que l’électricité ne soit pas coupée dans l’entreprise.

La société multinationale américaine de boissons Pespico-Hvi est en train de fermer son usine à Loutraki, où sont produites les bouteilles d’eau “Hvi Loutraki”. Il y a deux ans, la compagnie à commencé à mettre en œuvre un programme de départs volontaires à la pension qui a déjà fait partir 40 travailleurs de l’entreprise. Les 20 travailleurs restants sont maintenant menacés de licenciement. La société "promet" qu’elle paiera des compensations à ces travailleurs et qu’elle les réaffectera dans une autre usine à Oinofita.

Ces différents cas ne sont simplement que les plus connus d’un large public. Une liste détaillée des fermetures demanderait des centaines de pages.

Mais la classe des travailleurs ne peut avoir comme but de s’asseoir et de compter les "cadavres" des entreprises qui ferment et des patrons qui font faillite. Le défi est de mettre en œuvre un plan pour sortir du désastre, proclamant notre droit au travail et à une vie décente. Il faut trouver des réponses à toutes sortes de questions : comment les usines peuvent-elles être rouvertes et comment pouvons-nous sauver nos emplois ? Quel type de production voulons-nous et dans quelle société ? Un tel débat doit commencer d’abord parmi les travailleurs des usines et des entreprises menacées de fermeture.

Contrôle, autogestion, nationalisation

Les travailleurs de VIO.ME à Thessaloniki et les sidérurgistes belges à Liège nous rappellent une vérité historique. Pour que les entreprises tournent, pour que l’économie produise, pour que les forces productives évoluent, pour que la société prospère — il n’y a pas besoin de patrons. Au contraire, les capitalistes d’aujourd’hui sont un obstacle absolu au bon fonctionnement et au développement de l’économie et de l’humanité.

Pour maximiser leurs profits, les multinationales et les capitalistes industriels “productifs" n’hésitent pas à “mettre un cadenas” sur des unités productives et à virer des milliers de travailleurs. Cette "règle d’or" du capitalisme s’applique tout autant aux grandes usines modernes de Belgique qu’aux petites unités de production industrielle de Grèce.

Les usines ne ferment pas parce que la société n’a plus besoin de l’acier de Chalivourgia, ni des radiateurs et des carrelages de BIOSSOL, mais parce que la production n’offre plus les gains du passé aux patrons et aux actionnaires. Ceci résume toute la logique parasitaire du capitalisme et de son "marché libre".

Pour les travailleurs, la seule manière de conserver leurs emplois et de continuer de produire des produits socialement utiles est de placer les secteurs stratégiques de l’industrie et de l’économie sous le contrôle, la propriété et la gestion démocratiques du mouvement ouvrier et de la population ; de créer des pans de services publics nationaux pour l’industrie (notamment dans la construction, le métallurgie,...) ; et d’introduire une planification démocratique de la production et de l’économie au bénéfice de la société. Les travailleurs de VIO.ME sont un exemple vivant qui montre qu’il est possible de faire tourner une usine sans patrons.

Cependant, si l’entreprise autogérée de VIO.ME est laissée dans l’isolement, il lui sera très difficile de survivre au milieu de la concurrence féroce du marché capitaliste. Et donc, pour protéger les travailleurs de VIO.ME contre le risque de devenir des "petits capitalistes", il est impératif que le mouvement ouvrier soit à leurs côtés pour maintenir cette lutte dans son cadre anticapitaliste, celui du contrôle et de l’autogestion par les travailleurs. Autrement, les travailleurs de VIO.ME seront contraints de trouver des "accommodements" avec le système capitaliste et de se transformer graduellement en une petite entreprise “alternative” quoique capitaliste.

Le sort d’expériences similaires - en Argentine (dans les années 2000) ou au Portugal après 1975, et brièvement en France en Mai 1968 - d’entreprises dirigées par et pour les travailleurs et établissant de nouvelles relations humaines "ici et maintenant", constitue aussi - malgré leur importante contribution comme modèles de contrôle ouvrier et de double pouvoir - une leçon quant aux limitations de telles actions dans le cadre du capitalisme.

Il es nécessaire de nationaliser des secteurs industriels entiers et c’est maintenant la responsabilité de la gauche et des sections syndicales de mettre en lumière et de populariser cette revendication historique.

La lutte de VIO.ME ne doit pas être confinée dans les murs de cette usine. Elle doit être généralisée et étendue à toutes les entreprises, pour les aider à survivre et à devenir les pionnières d’une organisation complètement alternative de la production et de l’économie, débarrassée de l’exploitation, des inégalités et des hiérarchies.

Dans la Grèce du Mémorandum, avec un chômage approchant les deux millions de personnes et la grande majorité de la population condamnée à la pauvreté et à la misère par l’actuel gouvernement de coalition tripartite, (comme par les précédents), la revendication de faire passer les entreprises dans les mains des travailleurs pour les faire fonctionner en autogestion est la seule réponse à ce désastre.

La gauche et les sections syndicales de base ont le devoir d’unir les luttes et d’organiser la bataille sur chaque lieu de travail avec des procédures démocratiques, des réunions générales ouvertes et des assemblées sans bureaucrates.

Des racines profondes dans l’histoire

Les derniers mots reviendront à Makis Anagnostou, le président de l’association syndicale de VIO.ME :

“Je ne dirais pas que notre lutte et nos revendications sont pionnières. elles sont profondément enracinées dans l’histoire des luttes ouvrières. A travers toute l’Histoire, les travailleurs de l’industrie ont eu comme objectif de prendre en main les moyens de production, de les contrôler et de les gérer afin de pouvoir produire pour eux et pour toute la société.

“Nous voulons présenter cette revendication ‘primitive’ élémentaire à chaque travailleur afin de briser le pouvoir de l’habitude que la bourgeoisie a instillé en chacun de nous pour essayer de garder tous les travailleurs sous hypnose.

“La bureaucrate syndicale, en tant qu’agent de la bourgeoisie, essaie de conduire toutes les luttes des travailleurs sur des routes plus conciliatrices et "pacifiques" en les gardant dans les limites du système capitaliste.

“Je le répète, nous avons pris nos exemples dans le passé et nous croyons que la réouverture de l’usine et l’établissement d’une coopérative égalitaire des travailleurs évitera de chercher des solutions bourgeoises.”


« Nous sommes ceux qui pétrissent et nous n’avons pourtant pas de pain, nous sommes ceux qui extraient le charbon et nous avons pourtant froid. Nous sommes ceux qui ne possèdent rien et nous arrivons pour prendre le monde. »

Tassos Livaditis (poète grec, 1922-1988)

Le site web international de VIO.ME est ici http://www.viome.org/
Article paru sur www.workersliberty.org Traduction pour avanti4.be : Jean Peltier