Géopolitique vaticane : Un pape dans l’arrière-cour des Etats-Unis

Raúl Zibechi 17 mars 2013

La hiérarchie du Vatican a posé ses yeux sur l’Amérique du sud, la région où elle a (littéralement) combattu à mort les théologiens de la libération. Alignée sur les puissants, ce qui ne l’empêche pas d’attirer les pauvres de manière populiste, elle est en train de se positionner face à l’intégration régionale et aux gouvernements progressistes.

« Le pire qui pourrait arriver à l’Amérique latine serait l’élection d’un pape venant de cette région » écrivait le journaliste Martin Granovsky quelques heures avant que les cardinaux désignent Jorge Bergoglio pour occuper le siège papal. Dans la mesure où les progressistes ont été balayés dans les hiérarchies écclésiastiques, le journaliste affirmait que si le nouveau pontife était sud-américain, cela ne constituerait nullement un « stimulant pour les changements qui se produisent dans deux des pays les plus importants d’Amérique du sud depuis 2003 ». (« Página 12 », 13 mars 2013).

Il y a peu de choses aussi terrestres que le gouvernement de l’Eglise catholique. Beaucoup de pages ont été écrites sur les relations étroites entre le Vatican, le fascisme et le nazisme, avec le régime de Francisco Franco, sur ses investissements millionnaires dans des affaires troubles - pour ne pas dire maffieuses - sur la participation de ses hiérarques les plus élevés à la Loge P-2, et du co-gouvernement de facto qu’elle a exercé avec la dernière dictature militaire argentine.

Il existe par contre une géopolitique vaticane qui n’a pas encore été explicitée, qui n’est pas décrite et déterminée dans des encycliques, mais que l’on peut parfaitement retracer par son activité à certains moments décisifs de l’histoire. Dans ce sens, il existe suffisamment de faits qui confirment l’intervention du Vatican dans la même direction que celle des puissants du monde. L’élection de Bergoglio a donc aussi un arrière fond d’interventions dans les affaires internes des Sud-américains afin que l’« arrière-cour » reste dans la sphère d’influence de Washington en s’opposant aux tentatives d’intégration régionale.

Les antécédents ne manquent pas : dans les années 1950, l’attitude du Vatican envers le régime de Franco en Espagne a coïncidé, avec une notable exactitude, avec l’ouverture de Washington vis-à-vis du dictateur. Dans les années 1980, les intérêts de la superpuissance dans une Amérique centrale secouée par des guerres internes furent, en parfaite synchronisation, accompagnés et soutenus par la diplomatie vaticane.

Pie XII, l’anticommuniste

C’est un lieu commun que de rappeler la profession de foi démocratique du Vatican quand agonisait le régime fasciste de Benito Mussolini, alors que ce dernier avait été béni par Pie XI (qui avait appelé les catholiques italiens à voter pour lui en 1929) en soulignant qu’il était « un homme envoyé par la Providence ». Son successeur, Pie XII, le Pape de la Guerre froide, a renforcé l’anticommunisme et défendu l’ex-communion des catholiques qui votaient pour les communistes.

Le plus notable dans cette période fut le tournant profond effectué par le Vatican en direction de la puissance hégémonique née à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Un virage et une convergence dont l’année 1953 constitue un moment plus que symbolique.

Le triomphe de Franco dans la Guerre Civile espagnole, avec le soutien des forces armées de Mussolini et d’Adolf Hitler, provoqua l’isolement de l’Espagne à la suite de la défaite de l’Axe en 1945. L’après-guerre espagnole fut particulièrement pénible pour la population vu que cet isolement laissa le pays en dehors de la manne du Plan Marshall avec lequel les Etats-Unis ont lubrifiés, à coup de plusieurs milliards de dollars, la récupération économique d’une l’Europe dévastée.

Mais la Péninsule ibérique est un espace géopolitique décisif pour le contrôle de la Méditerranée et de l’Afrique du Nord puisque le détroit de Gibraltar est la porte d’entrée de deux continents. L’effondrement des puissances coloniales en Asie et en Afrique, détonateur de la Guerre d’Algérie depuis 1954, ajouté à l’indépendance traditionnelle de la France qui, sous l’influence de Charles de Gaulle, avait prise quelques distances avec la puissance militaire des Etats-Unis, à amené Washington à chercher un rapprochement avec la dictature de Franco.

En 1953, plusieurs accords hispano-étatsuniens furent signés afin de modeler une alliance militaire qui s’est concrétisée par l’installation de trois bases US à Rota, Morón et Torrejón de Ardoz. En 1955, l’Espagne intégrait les Nations Unies et en 1959 le président Dwight Eisenhower rendit visite à Franco pour renforcer ces relations. En échange, l’Espagne recevait une aide économique et un soutien diplomatique afin de sortir de son isolement international.

La même année 1953, le Vatican apporta sa propre contribution pour aider le régime à surmonter cet isolement. Pie XII signa un concordat avec Franco qui donnait une base juridique au « national-catholicisme », l’idéologie officielle du régime franquiste, ce qui lui offrait ainsi une légitimité aux yeux des catholiques dans le monde. Cette convergence d’actions entre la plus haute autorité catholique et la nouvelle puissance hégémonique globale allait devenir monnaie courante dans les années suivantes, et plus particulièrement en Amérique latine.

Jean-Paul II et la guerre contre le sandinisme

En 1983, Jean-Paul II a effectué un voyage officiel en Amérique centrale au moment où cette région était secouée par des guerres de haute intensité entre les régimes dictatoriaux alliés de Washington et des forces sociales et politiques de gauche. Au Guatemala, le régime d’Efraín Ríos Montt perpétua cette même année un gigantesque génocide contre la population indigène. Au Salvador les « escadrons de la mort » d’extrême-droite assassinaient les opposants, dont l’archevêque de la capitale, San Salvador, monseigneur Óscar Arnulfo Romero. Le Nicaragua, par contre, était dirigé par un gouvernement sandiniste depuis la victoire de la révolution en 1979, mais le pays était durement harcelé par les Etats-Unis qui finançaient des organisations terroristes (les « contras ») afin de le déstabiliser.

Au Guatemala, le Pape se réunit avec le dictateur génocidaire qui, quelques heures avant l’arrivée du pontife, avait ordonné de fusiller cinq Guatémaltèques et un Hondurien. Au Salvador, il se réunit également avec le gouvernement, tout en allant se prier sur la tombe de Romero. Cependant, ses paroles les plus dures ne furent pas dirigées contre les assassins de ce dernier mais bien contre les prêtres de la théologie de la libération : « Il ne vaut pas la peine de donner sa vie pour une idéologie, pour un Évangile mutilé, pour une option partisane ». Une claire allusion aux prêtres qui s’étaient engagés dans les rangs de l’opposition à la dictature.

Il visita également, parmi d’autres pays, le Honduras et le Costa Rica, où il parla toujours en faveur de la paix. Mais il n’en parla pas du tout lors de sa visite au Nicaragua. Or, ce pays était pourtant bouleversé par la première action d’ampleur menée par la « contra », qui venait d’assassiner 17 jeunes. Par contre, l’image qui fit le tour du monde fut celle du Pape Jean-Paul II admonestant Ernesto Cardenal, agenouillé devant lui, pour le fait d’être ministre du gouvernement sandiniste. Cette image s’est inscrite dans l’imaginaire de nombreux chrétiens latino-américains.

Ernesto Cardenal tira comme conclusion que Jean-Paul II ne voulait pas « d’une révolution comme la nôtre, soutenue massivement par les chrétiens, dans un pays chrétien, et donc une révolution très populaire. Et le pire de tout, à ses yeux : une révolution dans laquelle participaient des prêtres ».

La messe en plein air fut un désastre. Le Pape se permit de critiquer ouvertement le sandinisme et les assistants (on estime qu’il y avait un demi-million de personnes), qui finirent par le huer. « Le peuple a manqué de respect, c’est vrai, mais avant cela c’est le Pape qui avait manqué de respect au peuple » écrivit ensuite Cardenal, qui souligna également que le pontife se refusa à condamner les crimes de la « contra ».

En Amérique centrale coïncidèrent ainsi à nouveau les stratégies du Pentagone et du Vatican, et cela point par point et pays par pays. Il faut tout particulièrement mentionner la convergence d’intérêts contre le clergé progressiste et de gauche. Le « Document Santa Fe I », émis en mai 1980 par un « think tank » d’ultra-droite destiné à influencer la présidence de Ronald Reagan, compte parmi ses principales conclusions la nécessité d’attaquer la théologie de la libération. « La politique étrangère des Etats-Unis doit commencer à affronter (et non simplement réagir à postériori) la théologie de la libération ».

Géopolitique régionale

L’élection d’un Pape latino-américain pourrait être interprétée, d’un point de vue géopolitique, comme un reflet de la montée de puissances émergentes dans le continent et de la consolidation du rôle joué par la région sud-américaine dans le monde. Or, le nouveau pontificat aura surtout comme but de renforcer la politique des Etats-Unis dans la région, de dresser des obstacles devant l’intégration régionale et d’isoler ainsi le Brésil et le Venezuela.

Ce qui est en jeu dans la région, ce qui va déterminer son avenir, ce n’est pas le destin des curés pédophiles, ni la diminution constante du nombre de catholiques, ni le mariage pour tous, ni l’avortement mais bien l’affirmation de l’Amérique du sud comme un pôle de puissance dans un monde sans cesse plus chaotique. Cela passe, inévitablement, par une intégration orientée par le Brésil sur base de deux alliances stratégiques décisives avec l’Argentine et le Venezuela.

Le capital international a depuis longtemps choisi la voie de la déstabilisation de l’Argentine, un objectif partagé par la Maison Blanche. Dans ce cas-ci, il ne s’agit pas du pétrole comme au Venezuela, mais d’une lecture correcte de la part du pouvoir étatsunien des objectifs tracés par le Brésil pour l’intégration régionale. Le point névralgique, comme le souligne le diplomate Samuel Pinheiro Guimaraes dans son livre « Défis brésiliens à l’ère des géants », c’est l’alliance entre les deux principaux pays de la région parce que, ensemble, ils ont la capacité d’entraîner les autres et de neutraliser les ingérences externes.

Ce point a parfaitement été compris par le président José Mujica, qui a réalisé des efforts pour aligner l’Uruguay dans l’alliance incarnée aujourd’hui par le Mercosur. C’est ce que comprend parfaitement aussi la droite argentine qui claironne partout que le rôle de Bergoglio dans la région sera similaire à celui de Jean-Paul II dans la « chute du communisme ». « L’impact qu’aura pour un pays le fait qu’un concitoyens a été désigné souverain pontife ne requiert pas de grandes démonstrations. Il suffit de rappeler ce qu’a signifié l’investiture de Karol Wojtyla pour la Pologne et, en général, pour le socialisme réel : Un tsunami », a ainsi écrit dans « La Nación » l’éditorialiste Carlos Pagni - un ultra-droite qui a été accusé par la Délégation argentine des associations juives (DAIA) de « représenter une expression claire de l’antisémitisme associé à la pire tradition du nazisme » pour un article critique où il évoquait les origines juives d’un haut fonctionnaire gouvernemental.

Le nouveau Pape est le candidat idéal pour offrir à la droite argentine la légitimité populaire et institutionnelle qu’elle n’a jamais eue et cela à un moment décisif pour la région, quand la dernière manœuvre en date de Washington afin de récupérer son leadership, l’Alliance du Pacifique, est en train de sombrer corps et bien. Son pontificat n’aura pas seulement une influence dans son pays natal ; il aspire à influer dans toute la région. L’un des premiers voyages du Pape François sera au Brésil en juillet prochain, mais pourra se transformer en une tournée régionale. Ce sera le moment de tester la stratégie vaticane dans cette période de transition hégémonique.

Source : http://www.alainet.org/active/62464
Raúl Zibechi est un journaliste uruguayen, il écrit dans les journaux « Brecha » et « La Jornada ». Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera