Gauche et progressisme en Amérique latine : 10 thèses sur un divorce

Eduardo Gudynas 7 septembre 2014

Les gouvernements de la « nouvelle gauche » dominent ces dernières années la scène politique latino-américaine. Dans un tournant politique significatif, ils ont supplanté des présidents conservateurs et néolibéraux et sont actuellement au pouvoir en Argentine, Bolivie, Equateur, Nicaragua, Uruguay et Venezuela. Cependant, avec certaines différentes nuances et variantes, ces gouvernements « progressistes » d’Amérique Latine ne remettent plus en question le mythe du progrès ; ils pratiquent un extractivisme intensif ; se résignent face à la corruption et optent pour un hyper-présidentialisme. Est-ce cela la gauche ?

Une désillusion croissante

Ces gouvernements constituent un ensemble varié. Il existe des différences notables, par exemple, entre la façon d’agir d’Evo Morales et celle de José Mujica, en Uruguay. Mais, au delà de leur diversité, ils ont beaucoup de caractéristiques communes qui indiquent qu’ils font partie d’un même ensemble. En outre, ils sont tous effectivement différents des gouvernements conservateurs ou néolibéraux. Il s’agit de gouvernements progressistes, le « progressisme » étant entendu ici comme la cristallisation récente d’une identité politique spécifique. C’est une dénomination adéquate, utilisée dans plusieurs pays, qui laisse clairement entendre qu’ils partagent tous la foi dans le progrès, avec ses formes particulières d’organiser l’économie, les rapports sociaux et l’appropriation des ressources naturelles.

Face à ces gouvernements, un vaste débat se développe. Je ne fais pas ici référence aux critiques classiques de la droite, qui les accusent d’être antidémocratiques, ni à celles d’une gauche très dogmatique, qui les dénoncent comme conservateurs. Les signaux d’alarmes viennent d’un nombre significatifs de sympathisants, de militants et même de dirigeants reconnus de gauche, qui sont loin d’être dogmatiques, et qui se sentent désillusionnés, mis de côté et même en confrontation avec ce progressisme.

L’une des raisons de ce mécontentement semble découler du fait que le progressisme commence à prendre des chemins qui sont significativement distincts de ceux tracés par la gauche dont il est issu. Et comme « la gauche » est également une catégorie plurielle, ces comparaisons doivent se faire avec précaution. La gauche d’où à émergé le progressisme s’est nourrie de tendances très variées, elle a appris de ses erreurs et s’est renouvelée. Cela est en grande partie dû au fait qu’elle a su évoluer vers ce que l’on pourrait appeler une « gauche ouverte » - pour paraphraser le « marxisme ouvert » d’Ernest Mandel -, c’est à dire une gauche qui tentait de rompre avec le dogmatisme, d’être tolérante et d’accepter des apports pluriels.

Cela lui a permis d’établir des relations étroites avec des mouvements sociaux et des organisations populaires – particulièrement indigènes et paysannes -, de détrôner le néolibéralisme, de renforcer l’Etat et de s’attaquer à la pauvreté. Cette synergie réussie a permis la conquête de gouvernements, le lancement de processus de changements et le dépassement des dures oppositions internes, comme on a pu le voir en Argentine, en Bolivie ou au Venezuela. Mais au fil du temps, le progressisme a commencé à surgir au sein de cette gauche, avec une identité politique propre et qui semble pointer aujourd’hui dans une direction distincte. Nous sommes peut être aujourd’hui face à une grande bifurcation entre la gauche et le progressisme.

Quelles sont les questions où la gauche et le progressisme sont en train de diverger ? On peut identifier certaines thématiques où les propositions progressistes actuels diffèrent de celles de la gauche qui a lui donné naissance.

1. Le développement

Au-delà de sa pluralité, la gauche latino-américaine des années 1960 et 1970 critiquait en profondeur le concept traditionnel de développement, et cela bien qu’elle maintenait une attitude réfractaire vis à vis des questions écologiques. La gauche de ces années là remettait autant en question les bases conceptuelles du développement que ses pratiques concrètes, comme celle de faire de nos pays des producteurs de matières premières.

Le progressisme actuel a dans une bonne mesure abandonné ce débat et il accepte les bases conceptuelles du développement. Il célèbre la croissance économique, ainsi que l’extractivisme. Il est vrai que dans certains cas on dénonce le capitalisme, et qu’il y a également des tentatives de mettre en oeuvre des alternatives – des nationalisations d’entreprises par exemple -, mais c’est bien l’insertion dans le capitalisme qui prévaut. Les discussions se limitent à savoir comment instrumentaliser le développement avec plus ou moins d’Etat, mais elles ne remettent pas en question le mythe du progrès.

2. Démocratie

Depuis la fin des années 1970 au moins, les gauches latino-américaines ont fait du mandat démocratique un impératif. L’idée d’arriver au pouvoir par les armes a été écartée. Cela a été le cas de Pepe Mujica jusqu’à Hugo Chávez. Plus encore : on a y compris cherché à aller plus loin que les élections, pour aller vers ce qu’on a appelé la « radicalisation » de la démocratie, vers son approfondissement. On a créé les budgets participatifs, impulsé des référendums et cherché à diversifier la participation citoyenne.

Le progressisme, par contre, est en train d’abandonner cet enthousiasme initial et se contente d’en rester à l’instrument électoral classique. Il se satisfait de la démocratie représentative et va même jusqu’à des dérives hyper-présidentialistes.

3. Droits de l’Homme

La gauche a intégré la défense des droits de l’Homme, et plus particulièrement quand elle luttait contre les dictatures militaires. Ce fut un apprentissage remarquable, où le vieil idéal d’égalité s’est combiné avec la préservation et l’extension des droits humains.

Aujourd’hui, les attitudes ont changé car, quand certains dénoncent le non-respect des droits humains, le progressisme se met alors sur la défensive. Au lieu de résoudre ces problèmes, il remet parfois en question ceux qui dénoncent ces problèmes ou se met à critiquer l’institution juridique. On va même jusqu’à mettre en doute la valeur de certains droits, comme l’a fait le président équatorien Rafael Correa en parlant des « prétendus » droits de la nature.


4. Constitution et lois

La « gauche ouverte » insistait sur l’importance de la récupération du rôle de la Constitution politique du pays en tant que cadre élémentaire partagé par toute la société. En Bolivie, en Equateur et au Venezuela, de nouvelles constitutions ont été approuvées, avec des innovations en matière de droits et une nouvelle architecture normative. L’objectif était de renforcer l’indépendance, l’impartialité et les capacités du pouvoir judiciaire.

Le progressisme donne maintenant des signaux contradictoires. Il est incommodé par les obligations que lui imposent ses propres constitutions et il va même jusqu’à les contourner pour alléger les contrôles politiques sociaux ou écologiques. Il tolère l’arbitraire dans l’accomplissement d’exigences légales, manipule des lois ou exerce des pressions sur le pouvoir judiciaire. Et à certains moments, il semble vouloir éroder les nouvelles Constitutions.

5. Corruption

La gauche de la fin du XXe siècle luttait avec une grande fermeté contre la corruption. Il s’agissait là de l’un des principaux points faibles des gouvernements néolibéraux et, ces années là, la gauche s’attaqua à maintes reprises à ces régimes sur ce terrain en mettant à nu les affaires louches, les favoritismes patronaux et de nombreux « etc. ».

Cette impétuosité semble aujourd’hui en recul. Il y a plusieurs exemples qui montrent que des cas corruption de la part de figures clés des gouvernements progressistes ne sont pas traités de manière adéquate et qu’on reproduit les vieux vices dans l’assignation des fonds publiques. Face à cela, une certaine attitude de résignation et de tolérance commence à s’installer.

6. Mouvements sociaux

Pendant des décennies la gauche latino-américaine a cultivé une étroite relation avec les groupes subalternes et marginalisés. Le progressisme des débuts résulte de cette symbiose car c’est grâce aux indigènes, aux paysans et aux mouvements populaires urbains qu’ils sont parvenus au pouvoir. Ces secteurs ne lui ont pas seulement apporté des votes, mais aussi des idées, des priorités, des dirigeants et des spécialistes qui occupent maintenant des postes officiels.

Le progressisme semble aujourd’hui s’éloigner de plusieurs de ces mouvements sociaux, il ne comprend pas leurs revendications, se met sur la défensive, tente de les diviser et, s’il n’y parvient pas, il les persécute. Il dépense beaucoup d’énergie à cataloguer qui est révolutionnaire et qui ne l’est pas. Il a perdu ses liens avec des organisations indigènes, écologistes, féministes, de droits de l’Homme. Face à cette attitude, un certain désespoir se répand parmi les dirigeants sociaux qui, dans le passé, ont été attaqués par les gouvernements néolibéraux et le sont à nouveau aujourd’hui par le progressisme.

7. Justice sociale

La gauche classique concevait la justice sociale au sein d’un vaste ensemble de thématiques ; éducation, alimentation, logement, droits du travail, etc. Le progressisme, par contre, aborde surtout la question sous l’angle de la redistribution économique en mettant l’accent sur la compensation monétaire pour les plus pauvres et la consommation de masse pour le reste.

Je ne nie pas l’importance de ces aides pour sortir de la pauvreté des millions de familles, ni la nécessité que les secteurs populaires puissent accéder à des services et à des biens utiles. La question est ici que la justice sociale est bien plus que du pouvoir d’achat et que la qualité de vie ne se résume pas à pouvoir acheter des téléviseurs. On ne peut pas la réduire à l’économicisme de la compensation monétaire.

8. Intégration et globalisation

La gauche était parvenue à relancer l’intégration régionale et continentale latino-américaine. Elle a combattu les projets de libéralisation commerciale comme l’ALCA (accord de libre-échange des Amériques), les TLC (traités bilatéraux de libre-échange, NdT), l’IIRSA (Infrastructure régionale sud-américaine). Le progressisme a lancé quelques initiatives très intéressantes, comme le Traité de Commerce des Peuples, le Sucre, la Banque du Sud et certains accords de l’ALBA (Alternative bolivarienne des Amériques, NdT).

Aujourd’hui, la rhétorique latino-américaniste est maintenue, mais on ne développe plus des politiques continentales dans des secteurs clés comme l’énergie, l’agro-alimentaire et l’industrie. Il y a des avancées sur certains plans, comme l’intégration culturelle, mais les Etats sont toujours en concurrence commerciale entre eux et il n’est pas rare de voir des pays voisins se nuire mutuellement. Et, au final, tous acceptent la gouvernance globale du marché.

9. Indépendance et critique

La gauche maintenait une relation étroite avec les intellectuels et, au delà de certaines polémiques ponctuelles, elle respectait la rigueur et l’indépendance. Elle était même à la recherche de points de vue originaux, fouillait dans ce qui était occulté et naviguait dans une pluralité de voix.

Le progressisme donne de plus en plus signes qu’il apprécie modérément la critique indépendante et il préfère écouter les seuls intellectuels amis. Et quand ces derniers se font rares à l’intérieur du pays, il va les chercher au Nord, en profitant de leur méconnaissance des réalités nationales. Il se méfie des analyses exhaustives et préfère les félicitations et le soutien publicitaire. Il dénonce les libres-penseurs et exige des partisans fidèles. La critique est rapidement cataloguée comme une trahison néolibérale.

10. Discours et pratiques

Sur un plan que l’on pourrait qualifier de culturel, le progressisme élabore différents discours de justification politique, avec parfois une rhétorique de rupture radicale fort attractive. Mais ses pratiques sont assez traditionnelles dans de nombreux aspects.

Leurs discours en défense de la Pachamama sont loin de refléter leurs gestion environnementale. On cite Marx et Lénine, mais on signe des contrats des multinationales. On revendique l’industrialisation, mais c’est l’extractivisme qui prévaut. On proclame répondre aux mouvements sociaux, mais on fait taire des organisations citoyennes. On félicite les indigènes, mais on envahis leurs terres. Et ainsi de suite.

Voies divergentes

Le progressisme semble donc prendre aujourd’hui une voie distincte de celle de la gauche. Le progressisme est né comme une expression spécifique au sein de la gauche latino-américaine. Il a mûri à la suite d’un mélange et d’une hybridation particulière de différents contextes culturels et politiques, mais il est resté marqué par les idées occidentales du développement. Il n’incarne pas une orientation conservatrice ni néolibérale, ce qui explique que ses défenseurs le présentent comme une expression de gauche. Et comme il a connu du succès dans différents domaines, il peut compter sur un soutien électoral.

Mais, aujourd’hui, le progressisme semble prendre une voie distincte à celle de la gauche. Il est resté englué dans le cadre du développement traditionnel et le met en œuvre à sa manière, en ajustant la démocratie et en recourant aux compensations monétaire. C’est une voie propre qui communie avec le mythe du progrès.

Peut-être que le progressisme pourra rectifier son orientation dans certains pays en reprenant le meilleur de la gauche classique, afin de construire d’autres synthèses alternatives qui intègrent effectivement des questions comme le « Buen Vivir » ou la Justice sociale au sens large. Mais quelles que soient ces synthèses, il devra se débarrasser du mythe du progrès. Dit autrement : il faut moins de progressisme et plus de gauche. Mais s’il persiste dans des pratiques telles que l’extractivisme ou l’hyper-présidentialisme, il s’éloignera définitivement de la gauche.

E. Gudynas est chercheur au CLAES (Centre latino-américain d’Ecologie Sociale, Uruguay).

Source : http://www.envio.org.ni/articulo/4817
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera