« Game of Thrones » : une critique d’un monde injuste et inégalitaire

Guifré Bombilà 29 mai 2013

La série télévisée nord américaine « Game of Thrones » (Le Trône de Fer) connaît un succès international croissant et retentissant bien mérité au vu de sa grande qualité, et cela à tous les points de vue (scénario, images, acteurs, décors…). Dans cet article, Guifré Bombilà porte une vision de gauche sur l’œuvre qui en est à l’origine. Malgré le fait que cette saga décrit un monde imaginaire de « fantasy » (mais très éloigné de la vision d’un Tolkien par exemple), le « Trône de Fer » est en effet d’un réalisme époustouflant et a bien des choses à nous dire sur la réalité du monde contemporain. (Avanti4.be)

A première vue, caractériser « Le Trône de Fer » (en anglais : « A Song of Ice and Fire ») [1] à partir d’une vision de gauche peut sembler facile : une saga d’intrigues et de conflits pour le pouvoir qui oppose une série de rois, de reines, de seigneurs et d’autres oppresseurs de tous type qui déchaînent la mort et la destruction à cause de leur soif de pouvoir ; et un peuple considéré comme une marionnette sans défense au milieu des guerres de leurs maîtres, principaux protagonistes de l’histoire. Ce « best seller » qui a inspiré la série télévisée « Le Trône de Fer » apporte pas mal de choses nouvelles au genre de la fantaisie épique, trop souvent dépolitisée et véhiculant une image aliénée de la réalité.

Loin du manichéisme

La saga de G.R.R. Martin se situe bien loin du manichéisme invraisemblable des « gentils contre les méchants » ; il n’y a pas de race ou de nation intrinsèquement bonne contre une autre indiscutablement totalitaire. Tous les personnages ont des intérêts et des besoins concrets et ils ne peuvent bien souvent pas choisir librement leur prochaine action car l’entrelacement des rapports où ils se trouvent immergés, dans des sociétés terriblement injustes, laissent peu de marges de manœuvre au libre arbitre et à la cohérence morale des protagonistes.

Martin n’a pas sa langue dans la poche quand il décrit la cruauté et la terrible injustice qui caractérisent à tous les niveaux la vie sur les deux continents fictifs de Westeros et Essos : des sociétés féodales et esclavagistes imaginaires qui ont bien des points communs avec notre monde capitaliste – une autre forme de société de classes où les oppresseurs ont des titres différents mais où ils jouent également avec les vies et le bien être de millions de personnes.

Il y a bien des seigneurs et des reines honorables, mais à la différence du « Seigneur des Anneaux » (l’œuvre majeure de J.R.R Tolkien, portée à l’écran par Peter Jackson, NdT), où Aragorn conquiert le trône et instaure un long règne de paix et de prospérité, ici les gouvernants ayant trop de conscience sociale ou une éthique trop développée finissent assassinés, mis dos au mur ou proscrits des mains des autres familles et faction qui composent cette vaste et conflictuelle classe dominante, depuis le Roi qui siège sur le Trône de Fer jusqu’au chevalier le plus insignifiant. La solidarité n’a pas de place dans ce jeu pour le pouvoir en dépit du fait que tous se proclament défenseurs des pauvres et se plient à de stricts codes de conduite.

Malgré le fait qu’il laisse un grand espace pour la critique et qu’il met en évidence que le monde est séparé par des secteurs sociaux ayant des intérêts opposés, premier pas indispensable pour développer une nécessaire conscience de classe, l’auteur ne transmet pas une idée très optimiste sur la capacité de l’humanité à aspirer à des formes de vie plus justes.

Quand les éléments les plus progressistes et à la fois marginaux (par le fait d’être une femme, ou trop jeune, ou de souffrir d’une infirmité) parviennent à un statut de pouvoir à partir duquel ils tentent de changer les règles établies, ils se heurtent constamment à la résistance de la vieille société où même à certaines personnes ayant acquis de nouveaux droits mais qui agissent de manière réactionnaire pour défendre le régime oppresseur antérieur. Il semble que dans le monde de Martin, le concept d’auto-émancipation des classes subalternes est inimaginable, vu que même la révolte populaire la plus significative est instiguée par la « Mère des Dragons », la reine Daenerys.

Rôle et place des femmes

Il est probable que l’un des éléments les plus travaillés de la saga est la manière avec laquelle elle dresse le portrait d’une société féodale de type patriarcal sans tomber dans une narration machiste. A la différence du « Seigneur des Anneaux » où les femmes sont consciemment mise à l’arrière plan, dans « Le Trône de Fer » on peut observer leur rôle de premier plan dans toute la société, tant dans les classes populaires (les femmes travaillent, sont exploitées et participent aux révoltes) que dans les hautes classes (où elles assument des rôles hiérarchiques et de pouvoir). Elle montre l’exploitation du genre y compris au travers de la chosification sexuelle dans le rôle assigné aux prostituées. Il y a également l’exemple des rapports entre hommes et femmes du peuple libre au-delà du Mur, où ces relations sont plus égalitaires.

D’une certaine manière, et avec toutes les réserves nécessaires, Martin parvient à donner un visage et à comprendre le contexte dans lequel interagissent et vivent ces « 1% » qui nous imposent les réformes antisociales, nous jettent hors de nos foyers, font subir à des millions de personnes des guerres pour le Coltan ou ordonnent le massacre des communautés indigènes pour étendre leurs terres. Cette fantaisie épique n’est nullement à la marge du monde global et convulsif dans lequel nous vivons et, bien que cela semble paradoxal, des sagas comme « Le Trône de Fer » peuvent nous rendre plus conscients de cette réalité que l’inverse.

Source : http://enlucha.org/site/?q=node/18735
Traduction française et intertitres pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

Note d’Avanti :